Les mercenaires africains
dans la guerre russo-ukrainienne

Moussa Bobbo (Ph.D) (*)
Historien et chercheur

.
L’auteur
dresse la synthèse de l’article de Ignacio Givone et Thierry Vircoulon publié par l’Observatoire Afrique Centrale et de l’Est de l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI) et intitulé « La politique russe de recrutement des combattants et des ouvrières en Afrique subsaharienne ». Il met ainsi en exergue les modalités de recrutement de mercenaires africains tout en relatant leurs itinéraires, en précisant les catégories sociales dont ils sont issus et leur devenir…

..

La guerre russo-ukrainienne s’est rapidement imposée comme un conflit internationalisé, mobilisant non seulement des alliances étatiques mais aussi des acteurs non étatiques et des individus recrutés à titre privé.

Depuis le déclenchement de la guerre russo-ukrainienne en février 2022, la Russie a développé une politique globale de recrutement de main-d’œuvre étrangère afin de soutenir son effort de guerre. Si l’Ukraine a initialement attiré des combattants étrangers volontaires, la Russie a, de son côté, mis en place une politique structurée de recrutement de main-d’œuvre étrangère, incluant des civils et des combattants.

L’Afrique subsaharienne apparaît alors comme un réservoir stratégique, en raison de la fragilité économique de ses populations jeunes et de la faiblesse des mécanismes de régulation étatique.

La stratégie russe s’y articule autour de deux axes principaux : le recrutement de jeunes femmes pour l’industrie militaro-industrielle et l’enrôlement de combattants non professionnels destinés au front. Fondée sur des réseaux russo-africains formels et informels, cette politique exploite la vulnérabilité socio-économique d’une jeunesse urbaine confrontée au chômage, à la précarité et à la fermeture progressive des routes migratoires vers l’Europe.

Cet article de synthèse analyse les modalités de ce recrutement, les profils et motivations des Africains concernés, ainsi que leur devenir en Russie, afin d’évaluer les implications stratégiques et humaines de cette politique. Il montre que ces recrutements reposent largement sur des pratiques trompeuses, assimilables à une forme de trafic d’êtres humains, et entraînent des conséquences humaines, politiques et diplomatiques majeures, dans un contexte de relative passivité des États africains.

Le mercenariat revisité : vers un mercenariat subalterne et de masse

.

L’analyse de la politique de recrutement russe en Afrique subsaharienne requiert un cadre conceptuel permettant de dépasser les catégories classiques de la guerre interétatique et du mercenariat traditionnel. Les pratiques observées relèvent de dynamiques hybrides, à l’intersection du mercenariat contemporain, de l’économie politique de la guerre, du trafic d’êtres humains et des migrations contraintes. L’articulation de ces concepts permet de saisir les logiques structurelles à l’œuvre ainsi que les rapports de pouvoir qui sous-tendent l’exploitation des mobilités africaines dans le contexte du conflit russo-ukrainien.

Le mercenariat est juridiquement défini par la Convention internationale de 1989 comme la participation directe à un conflit armé motivée essentiellement par l’appât du gain, en dehors de toute appartenance formelle aux forces armées d’un État. Cette définition, centrée sur des figures professionnelles et individualisées du mercenaire, se révèle toutefois peu opératoire pour appréhender les formes contemporaines de mobilisation combattante.

Les recherches récentes en sciences sociales mettent en évidence une transformation du mercenariat vers des formes subalternes, massifiées et déprofessionnalisées, intégrées à des dispositifs étatiques ou para-étatiques. Ce mercenariat contemporain se caractérise par une faible qualification militaire, une forte vulnérabilité socio-économique des recrues et une grande substituabilité des combattants. Il s’agit moins de soldats de fortune autonomes que de travailleurs armés précaires, engagés dans un rapport contractuel asymétrique.

Les Africains recrutés par la Russie s’inscrivent pleinement dans cette logique. Leur intégration dans des unités sous commandement russe, l’opacité des contrats signés et l’absence de reconnaissance juridique claire les placent dans une zone grise entre forces régulières et mercenariat, où ils constituent une main-d’œuvre combattante à faible coût politique et humain pour l’État recruteur.

L’économie de guerre : la militarisation de la main-d’œuvre

.

L’économie de guerre désigne l’ensemble des activités économiques qui émergent, se structurent ou se renforcent autour d’un conflit armé et qui contribuent à sa reproduction. Elle ne se limite pas qu’au financement de la guerre, mais inclut la gestion des ressources humaines, matérielles et symboliques nécessaires à la conduite du conflit. Dans cette perspective, les combattants et les travailleurs civils mobilisés pour l’effort de guerre ne sont plus uniquement des acteurs, mais des ressources productives. Le recrutement transnational permet aux États engagés dans des conflits prolongés de contourner les contraintes internes (résistances sociales, pertes humaines, mobilisation nationale) et d’externaliser une partie du coût de la guerre.

La mobilisation de combattants africains et de jeunes femmes employées dans l’industrie militaro-industrielle russe s’inscrit dans cette économie politique de la guerre. Elle révèle une logique de délocalisation de la violence et de la production militaire, où des populations périphériques sont intégrées aux chaînes de valeur de la guerre sans bénéficier des protections associées à un statut de travailleur ou de soldat reconnu.

Le trafic d’êtres humains : tromperie, abus de vulnérabilité et exploitation

.

Le Protocole de Palerme (2000) définit le trafic d’êtres humains comme un processus reposant sur trois éléments constitutifs : un acte (recrutement, transport, hébergement), un moyen (tromperie, abus de vulnérabilité, coercition) et une finalité (exploitation). Cette définition permet d’inclure des situations où la contrainte est principalement économique et informationnelle.

Les pratiques de recrutement observées présentent plusieurs caractéristiques assimilables au trafic d’êtres humains : promesses d’emplois civils ou de formations inexistantes, dissimulation de la finalité militaire réelle, confiscation des documents d’identité, impossibilité de se retirer du contrat et exposition à des risques mortels. L’absence de consentement éclairé et la dépendance totale des recrues vis-à-vis de leurs recruteurs renforcent cette qualification.

Le programme Alabuga Start illustre particulièrement cette zone grise entre migration de travail et exploitation. Officiellement présenté comme un dispositif de formation professionnelle, il aboutit à l’emploi de jeunes femmes africaines dans la production d’armements, dans un contexte de guerre, sans information préalable adéquate ni possibilité réelle de retrait.

La migration contrainte : le consentement sous pression structurelle

.

La migration contrainte renvoie à des mobilités qui, sans être imposées par la violence directe, résultent d’un ensemble de contraintes structurelles rendant l’option du départ quasi inévitable. Elle se distingue de la migration volontaire fondée sur un choix libre et informé, tout en se différenciant des déplacements forcés liés aux conflits ou aux catastrophes.

Dans les contextes africains étudiés, le chômage massif des jeunes, la précarité des emplois publics, l’absence de perspectives d’ascension sociale et le durcissement des politiques migratoires européennes créent un environnement dans lequel les offres russes apparaissent comme des opportunités exceptionnelles. Le consentement des recrues est alors formel mais vicié, produit d’un désespoir économique et d’une information tronquée.

Les trajectoires analysées relèvent ainsi d’une migration militarisée contrainte, où la décision de partir est indissociable des structures d’inégalités globales et des stratégies étatiques d’exploitation de ces vulnérabilités.

Une stratégie de recrutement duale et transnationale

.

La politique russe de recrutement en Afrique subsaharienne repose sur une logique duale. D’une part, elle vise à fournir des combattants « amateurs » destinés à renforcer les unités engagées sur le front ukrainien ; d’autre part, elle recrute des jeunes femmes pour travailler dans des complexes militaro-industriels, notamment au sein de la Zone Économique Spéciale d’Alabuga.

Ces recrutements s’appuient sur des offres financières particulièrement attractives au regard des standards africains : primes à la signature, salaires mensuels élevés, couverture médicale et promesses d’obtention de la nationalité russe. Le faible niveau d’exigence en matière de qualification rend ces offres accessibles à des populations issues majoritairement des classes populaires urbaines.

Les réseaux mobilisés sont hybrides. Dans les pays où le Groupe Wagner est implanté, il s’appuie sur des milices locales et des supplétifs de l’armée. Ailleurs, le recrutement s’opère par l’intermédiaire d’agences de voyage, d’acteurs économiques, d’organisations de jeunesse ou de femmes, parfois avec une visibilité institutionnelle via les ambassades et les structures culturelles russes. Cette pluralité d’acteurs brouille les frontières entre coopération internationale, migration de travail et mercenariat.

Des profils et motivations aussi divers que variés des recrutés

.

Les recrues africaines présentent des profils relativement homogènes sur le plan socio-économique. Les jeunes femmes ciblées par le programme Alabuga Start sont âgées de 18 à 22 ans, peu qualifiées, issues de milieux urbains modestes et attirées par la promesse d’une formation professionnelle rémunérée. Les combattants, quant à eux, sont majoritairement des civils sans expérience militaire, bien que l’on observe aussi des désertions parmi les soldats et sous-officiers africains les moins bien rémunérés.

La motivation principale demeure économique. Pour beaucoup, la Russie représente une alternative à l’Europe, devenue difficilement accessible. Le mercenariat apparaît alors comme une stratégie de survie ou d’ascension sociale, malgré les risques. Une minorité de recrues invoque toutefois des motivations idéologiques, adhérant au discours russe anti-occidental et à sa rhétorique de soutien à l’émancipation africaine.

Le devenir des Africains recrutés en Russie révèle le caractère profondément abusif de cette politique, au gré de trajectoires marquées par la tromperie et la violence. Les combattants découvrent souvent, une fois sur place, qu’ils sont engagés dans des unités de combat de première ligne, après une formation militaire sommaire et sans possibilité de retour, leurs passeports étant confisqués. Les conditions de combat sont particulièrement éprouvantes et les pertes humaines élevées, faisant de ces mercenaires une véritable « chair à canon ».

De leur côté, les jeunes femmes recrutées pour Alabuga travaillent en réalité dans la production de drones militaires, sans bénéficier des formations promises et dans des conditions parfois dangereuses, les sites industriels étant ciblés par des frappes ukrainiennes. Dans les deux cas, les salaires annoncés sont rarement versés intégralement, quand ils ne sont pas purement et simplement détournés.

Face à ces pratiques, on constat le silence ambigüe et complice des États africains. Les gouvernements africains se caractérisent par une réponse tardive et souvent ambiguë. Bien qu’informés par les familles, les médias et certaines administrations, la plupart évitent de reconnaître officiellement l’ampleur du phénomène. Quelques mesures ponctuelles ont été prises, notamment pour limiter les désertions militaires, mais sans s’attaquer aux causes structurelles, telles que la faiblesse des salaires et le chômage des jeunes.

Cette passivité place les recrues africaines dans une impasse juridique et diplomatique. Ni pleinement reconnues par la Russie, ni prises en charge par leurs États d’origine ; certaines se retrouvent détenues en Ukraine sans perspective claire de rapatriement. Dans le cas du programme Alabuga Start, plusieurs enquêtes nationales et internationales évoquent désormais un possible trafic d’êtres humains.

La politique de recrutement russe en Afrique subsaharienne illustre les transformations contemporaines de la guerre, marquées par la privatisation de la violence et l’exploitation de la mobilité humaine. En mobilisant des populations vulnérables par des pratiques trompeuses, cette stratégie engendre des drames humains et pose un défi majeur aux États africains, dont la neutralité affichée dans le conflit russo-ukrainien est mise à mal par l’implication indirecte de leurs ressortissants. À défaut d’une réponse collective et ferme, ces recrutements risquent de se poursuivre, au prix d’un lourd tribut humain et d’une fragilisation supplémentaire de la souveraineté et de la crédibilité des États africains sur la scène internationale.


 

(*) Moussa Bobbo est chercheur en sciences sociales, spécialisé dans l’analyse des conflits armés et des dynamiques sécuritaires dans le bassin du lac Tchad et au Sahel. Ses travaux portent notamment sur le terrorisme, les économies de guerre et les processus de stabilisation dans le bassin du lac Tchad. Il s’intéresse aux politiques de sécurité, au DDR ainsi qu’aux impacts socio-économiques et humanitaires des violences armées. Ses recherches mobilisent des approches empiriques et interdisciplinaires articulant données de terrain, analyses institutionnelles et cadres théoriques contemporains.


Source photo bandeau : Créé par IA/Laure Fanjeau