Histoire en action :
comment les missions extérieures ont transformé la stratégie militaire
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Laure Fanjeau (*)
Responsable recherche / développement et communication digitale d’Espritsurcouf
FOCUS : Défense
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Les opérations extérieures françaises constituent un laboratoire stratégique majeur dont les enseignements continuent d’influencer les choix militaires actuels. À l’heure où les armées françaises s’adaptent à des conflits de haute intensité, à la recomposition des alliances et au retour des rapports de force, l’analyse de ces engagements passés permet de mieux comprendre l’évolution des doctrines, des modes d’intervention et des priorités stratégiques contemporaines.
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Depuis plusieurs siècles, la France s’affirme comme une puissance militaire capable de projeter ses forces bien au-delà de son territoire national. Cette capacité repose sur deux piliers indissociables : les opérations extérieures (OPEX) qui traduisent l’engagement réel des forces armées françaises sur des théâtres de crise et les exercices militaires qui assurent la préparation, la crédibilité et la montée en puissance opérationnelle.
Ce focus propose une analyse exhaustive des OPEX et des exercices militaires français. Il s’appuie sur une chronologie détaillée, replace chaque engagement dans son contexte stratégique et politique et se conclut par un focus approfondi sur l’exercice ORION 26 ainsi que sur un exercice majeur de l’OTAN dans l’espace arctique au Groenland.
I. Définition, cadre général et impacts des OPEX françaises
A. Définition
Une opération extérieure désigne tout engagement militaire des forces armées françaises en dehors du territoire national, décidé par les autorités politiques, dans un cadre multinational ou national. Les OPEX peuvent viser le maintien de la paix, la stabilisation d’un État, la protection des populations civiles, la lutte contre le terrorisme ou la défense des intérêts stratégiques français.
B. Enjeux stratégiques et politiques
Depuis la fin de la guerre froide, les OPEX s’inscrivent dans un environnement stratégique complexe, marqué par la multiplication des conflits asymétriques, l’effondrement de certains États et la montée des menaces hybrides.
Sur le plan politique, chaque engagement fait l’objet d’un arbitrage entre efficacité militaire, coût humain et acceptabilité sociale.
C. Impacts sur le soldat
Les OPEX et les exercices militaires ont un impact direct sur les soldats engagés. L’intensité des opérations, la durée des déploiements et l’exposition à des environnements hostiles exigent une préparation physique et psychologique renforcée.
II. Chronologie détaillée et nominative des principales OPEX françaises
La chronologie des principales opérations extérieures françaises permet de comprendre comment elles ont façonné et fait évoluer la doctrine militaire de La France.
A. Les OPEX de la période de décolonisation et de transition (1945–1962)
- Guerre d’Indochine (1946–1954) : engagement massif contre le Viet Minh. Cette opération mobilise des forces terrestres, aériennes et navales importantes. Elle illustre les limites de la projection militaire dans un conflit révolutionnaire et se conclut par la défaite de Diên Biên Phu.
- Guerre d’Algérie (1954–1962) : bien que juridiquement distincte des OPEX modernes, elle constitue un engagement extérieur majeur. Elle influence durablement la doctrine française en matière de contre-insurrection, de renseignement et de contrôle des territoires.
B. Les années 1960–1980 : interventions africaines et maintien de l’influence
- Opération Lamantin (Mauritanie, 1977–1978) : intervention aérienne française contre des groupes armés menaçant l’État mauritanien.
- Opération Tacaud (Tchad, 1978–1980) : soutien militaire au gouvernement tchadien face aux rebelles, illustrant la logique d’intervention rapide.
- Opération Manta (Tchad, 1983–1984) puis Opération Épervier (1986–2014) : dispositifs de dissuasion et de stabilisation à long terme, combinant forces terrestres et aériennes.
C. Les années 1990 : l’ère des opérations multinationales
- Opération Daguet (1990–1991) : participation française à la guerre du Golfe. Elle marque un tournant majeur avec l’engagement massif de forces françaises dans une coalition internationale.
- Opération Balbuzard puis Oryx (Somalie, 1992–1994) : missions humanitaires et sécuritaires dans un contexte d’effondrement étatique.
- Opération Pamir (Afghanistan, 2001–2012) : engagement de longue durée dans la lutte contre le terrorisme international, révélant la complexité des conflits asymétriques.
- Opérations en ex-Yougoslavie (Bosnie, Kosovo) : participation aux forces de maintien et d’imposition de la paix sous mandat international.
D. Les années 2010–2020 : terrorisme et instabilité régionale
- Opération Serval (au Mali en 2013) : intervention rapide pour stopper l’avancée de groupes armés terroristes. Succès militaire initial.
- Opération Barkhane (au Sahel de 2014 à2022) : lutte régionale contre les groupes djihadistes. Elle met en lumière les limites d’un engagement militaire prolongé.
- Opération Chammal (depuis 2014) : engagement aérien et naval contre l’organisation État islamique en Irak et en Syrie.
III. Chronologie et typologie des exercices militaires français
Les exercices militaires constituent un élément fondamental de la préparation opérationnelle. Ils permettent d’anticiper les conflits futurs et de tester les capacités réelles des forces armées.
A. Exercices nationaux majeurs
- ORION 23 et 26 : série d’exercices de haute intensité visant à préparer les forces françaises à un conflit majeur.
ORION 23 (en 2023 en France sur la base de Canjuers et environs) : préparation à la guerre de haute intensité et coordination interarmées.
ORION 26 (en 2026 en France en Provence et régions Est) : entraînement global, incluant Terre, Air, Mer, Cyber et Espace, avec coopération civilo-militaire. - HEPHAESTUS 2019 (en 2019 en France en Bretagne et dans la Manche) : protection du territoire et infrastructure critique, simulation de crises majeures. exercices de protection du territoire national et des infrastructures critiques.
- POLEPEX 2020 (en 2020 en France, en Savoie et dans les Alpes du Nord) : préparation au combat et à la survie en environnement extrême et montagneux.
B. Exercices multinationaux et OTAN
- DEFENDER Europe 2022 (en 2022 en Europe de l’Est, Allemagne, Pologne, Roumanie). Il s’agissait d’exercices OTAN de grande ampleur visant la mobilité stratégique et la défense collective, projection massive et coordination OTAN.
- Cold Response 2022 (en 2022 en Norvège et Arctique). Il s’agissait d’un exercice majeur en environnement arctique, impliquant plusieurs pays alliés. Les militaires sont entrainés à la guerre dans le froid extrême, survie et adaptation à l’environnement polaire.
- Trident Juncture 2018 (en 2018 en Norvège et mer de Norvège). Il s’agissait d’un exercice OTAN de haute intensité simulant un conflit interétatique et coordination alliée.
- Exercice Arctic Light 2025 / Exercice OTAN Groenland 2025 (du 09 au 19 septembre 2025 au Groenland). Il s’agissait d’une manœuvre stratégique en milieu arctique, logistique longue distance et interopérabilité alliée.
- Exercice OTAN Groenland 2026. (Tout au long de 2026 avec des phases d’entraînement et de présence dans et autour du Groenland). Cette opération/exercice n’est pas encore une grande manœuvre codifiée comme Arctic Light avec dates fixes, mais une série d’activités militaires planifiées sur l’année 2026.
IV. Focus sur les grands exercices contemporains actuels
A. L’exercice ORION 26 : un exercice stratégique total
L’exercice ORION 26 représente l’aboutissement de la transformation doctrinale des armées françaises vers la préparation à la guerre de haute intensité. Il ne s’agit pas d’un simple entraînement militaire, mais d’un exercice stratégique global, visant à tester l’ensemble de l’appareil de défense français.
ORION 26 mobilise plusieurs dizaines de milliers de militaires français et alliés, issus de l’armée de Terre, de la Marine nationale, de l’armée de l’Air et de l’Espace, ainsi que des forces cyber et spatiales. L’exercice simule un affrontement contre un adversaire étatique crédible, disposant de capacités militaires comparables, incluant des moyens conventionnels, cyber et informationnels.
Sur le plan tactique et opératif, ORION 26 met en œuvre des scénarios complexes : combats de haute intensité, frappes de précision, défense antiaérienne, guerre électronique et opérations informationnelles. Les chaînes de commandement sont volontairement mises sous tension afin de tester leur résilience face à la saturation et à la désorganisation.
La dimension logistique constitue un axe central de l’exercice. ORION 26 évalue la capacité des armées à soutenir un effort militaire prolongé, à acheminer des forces et des matériels en grande quantité et à protéger les lignes d’approvisionnement face à des menaces multiples.
ORION 26 intègre également une forte dimension civilo-militaire. Les autorités civiles, les services de l’État, les collectivités territoriales et certains opérateurs privés sont impliqués afin de tester la continuité de l’action publique en situation de crise majeure. Cette approche globale traduit la prise de conscience que la guerre moderne affecte l’ensemble de la société.
Enfin, ORION 26 possède une portée stratégique et politique majeure. Il constitue un signal de crédibilité et de dissuasion, démontrant que la France est capable de faire face à un conflit de grande ampleur, de protéger son territoire et de respecter ses engagements internationaux.
B. Les exercices de l’OTAN au Groenland : l’enjeu stratégique de l’Arctique
Les exercices de l’OTAN menés dans la région arctique, notamment au Groenland, s’inscrivent dans un contexte de recomposition stratégique mondiale. Le réchauffement climatique entraîne une ouverture progressive de nouvelles routes maritimes et un accès facilité à des ressources naturelles stratégiques, renforçant la compétition entre grandes puissances.
Dans ce contexte, l’Arctique devient un espace de plus en plus militarisé. Les exercices de l’OTAN visent à démontrer la capacité de l’Alliance à opérer efficacement dans un environnement extrême, caractérisé par des températures très basses, une logistique complexe et un isolement géographique marqué.
La participation française à ces exercices traduit la volonté de la France de s’impliquer pleinement dans la défense collective et dans la sécurisation des zones stratégiques émergentes. Les forces françaises y développent des compétences spécifiques, notamment en matière de survie en milieu polaire, de mobilité sur terrain enneigé et de maintien en condition opérationnelle des équipements dans des conditions climatiques sévères.
Ces manœuvres mettent également l’accent sur l’interopérabilité entre alliés. Les forces engagées doivent coordonner leurs actions malgré des doctrines, des matériels et des cultures opérationnelles différentes. L’objectif est de garantir une capacité de réaction rapide et crédible face à toute tentative de remise en cause de la stabilité régionale.
Sur le plan stratégique, les exercices OTAN au Groenland ont une forte portée dissuasive. Ils rappellent que l’Alliance est capable de projeter des forces et de défendre ses intérêts dans tous les espaces, y compris les plus contraignants. Pour la France, cet engagement renforce sa posture de puissance militaire globale, capable d’agir bien au-delà de son environnement immédiat.
Conclusion
Les opérations extérieures et les exercices militaires français constituent des instruments majeurs de la politique de défense de la France. Depuis la décolonisation jusqu’aux conflits contemporains, ces engagements montrent l’évolution de la doctrine militaire : de la projection post-coloniale à la guerre asymétrique, puis à la préparation à la haute intensité et aux conflits multiformes.
La combinaison d’OPEX réelles et d’exercices intensifs comme ORION 26 ou les manœuvres OTAN au Groenland permet de maintenir un haut niveau de préparation, de tester les capacités interarmées et de développer des doctrines adaptées aux conflits futurs. Elle montre également l’importance de la logistique, de la résilience nationale et de la coordination civilo-militaire dans la conduite des opérations majeures.
Enfin, ce focus souligne que la projection de puissance française ne se limite pas aux engagements militaires. Elle dépend de la capacité à anticiper les menaces, à renforcer l’interopérabilité avec les alliés, et à intégrer les dimensions technologiques, cyber et spatiales dans la planification stratégique. La France, par ses OPEX et ses exercices, affirme ainsi sa crédibilité sur la scène internationale et sa capacité à contribuer à la stabilité et à la sécurité collective dans un monde incertain et multipolaire.
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L’Afrique vit une véritable métamorphose économique : depuis le début des années 2000, son PIB a quadruplé, porté par une croissance moyenne de 4 % par an. Mais derrière ces chiffres se cachent des réalités contrastées : certains pays connaissent une diversification et une expansion spectaculaires, tandis que d’autres restent freinés par la dette, l’explosion démographique ou les conflits.
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Cet épisode 39 du podcast « Le monde selon l’Ifri (https://www.ifri.org/fr/podcast) » examine les transformations économiques du continent, soulignant une croissance significative du PIB global mais aussi une augmentation des inégalités. Le débat explore les facteurs de succès et d’échec des différents pays, mettant en lumière l’importance des politiques économiques, de la gouvernance et de la capacité à mobiliser des financements extérieurs. La dépendance aux ressources naturelles et l’endettement croissant, notamment auprès de la Chine, sont identifiés comme des défis majeurs, tandis que la dynamique démographique et les conflits complexes influencent également le développement.
Cependant, malgré ces obstacles, le continent possède des atouts considérables pour l’avenir, notamment sa population jeune, son potentiel agricole et énergétique, ainsi que la capacité de certains pays à innover et à diversifier leur économie.
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Titre du podcast : « Croissance et développement en Afrique : au-delà des clichés »
Organisme : Institut français des relations internationales (IFRI)
Intervenant : Jean-Michel Severino, président du Conseil de surveillance d’Investisseurs et Partenaires et ancien directeur de l’Agence Française de Développement (AFD).
Cadre de l’intervention : Transformations économiques du continent, soulignant une croissance significative du PIB global mais aussi une augmentation des inégalités
Nature : Podcast
Compte YouTube de l’IFRI
Date de mise en ligne : 15/09/2025
Durée : 00:37:07
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VIDEO
« Négocier sans y croire : les défis des relations Europe-Afrique »

Cycle de conférences de Carlos Lopes : Négocier sans y croire : les défis des relations Europe-Afrique Conférence du 6 novembre 2025 : Les effets pervers de l’aide au développement Cette conférence s’inscrit dans le cycle Europe du Collège de France 2025-2026 consacré au thème « Afrique-Europe ».
Conférencier invité : Carlos Lopes, professeur d’économie politique, Nelson Mandela School of Public Governance
La conférence explorera les débats persistants autour de l’aide étrangère, révélant comment divers outils tels que les programmes d’ajustement structurel, les discussions sur l’efficacité de l’aide, la conditionnalité macroéconomique et les perceptions du risque par les agences de notation renforcent tous la logique axée sur l’aide. Cette logique se retrouve dans des initiatives telles que les conventions de Cotonou et de Lomé, ainsi que les nombreux accords de l’UE avec les pays d’Afrique du Nord, sous-tendus par la notion de charité. En effet, les acteurs africains et européens ont tendance à se concentrer sur l’accomplissement des obligations économiques extérieures des pays africains comme mesure de succès, au lieu de plaider en faveur de changements profonds au sein de ces pays, ce qui contraste nettement avec les approches adoptées dans d’autres régions, notamment en Asie. La conférence mettra en avant le fait que la fin de l’ère des programmes d’ajustement structurel a offert une fenêtre d’opportunité pour s’éloigner de cette perspective fondée sur la charité, mais que, malheureusement, ce changement a été de courte durée. Elle explorera les raisons de cette opportunité manquée, éclairant les facteurs qui ont contribué à ce résultat.
Titre de la conférence : «Négocier sans y croire : les défis des relations Europe-Afrique »
Numéro : 2
Organisme : Collège de France
Intervenants : Carlos Lopes, professeur d’économie politique et Nelson Mandela School of Public Governance
Nature : Vidéo de la conférence
Compte YouTube de Collège de France
Date de mise en ligne : 07/11/2025
Durée : 00:53;22
Pour visionner la conférence, cliquez ICI
HUB MEDIAS 360°
d’Espritcors@ire
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La version complète du « HUB MEDIAS 360° d’Espritcors@ire »
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Toutefois, vous pouvez dès maintenant profiter de l’intégralité du contenu grâce à notre abonnement annuel de 10€ en contactant secretariat@espricorsaire.fr
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(*) Laure Fanjeau, Responsable recherche / développement et communication digitale. Auditrice « Jeunes de l’IHEDN » et de l’INHESJ, elle est officier de la réserve citoyenne de l’armée de l’Air et de l’Espace. Spécialisée en communication, marketing et publicité, elle a mené des projets civilo-militaires nationaux et européens. Elle a fondé l’agence FANJEAU LAURE (spécialisée en communication et relations publiques) au service quotidien d’associations militaires et civilo-militaires et de l’Esprit de défense. |

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