Ressources naturelles et économie de guerre
(1ère partie)

Moussa Bobbo (Ph.D) (*)
Historien et chercheur

Ressources naturelles et économie de guerre :
la compétition entre Boko Haram et ISWAP dans le bassin du lac Tchad
(1ère partie)

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L’auteur examine l’articulation entre ressources naturelles et économie de guerre dans le bassin du lac Tchad, en analysant la compétition entre Boko Haram et l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP). Il montre que l’exploitation des ressources halieutiques, agricoles, pastorales, forestières et énergétiques constitue un facteur structurant des dynamiques insurgées depuis 2016. Alors que la faction Shekau (JAS) repose sur une économie de prédation fondée sur la terreur, ISWAP a développé un modèle plus administré, inspiré de l’État islamique, basé sur la taxation « régulière », la régulation des marchés et une gouvernance coercitive, mais stable. Le contrôle des ressources naturelles influence non seulement le financement des opérations militaires, mais aussi et surtout le recrutement, la mobilité et la légitimité des groupes.

 

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Les conflits armés non conventionnels en Afrique subsaharienne sont souvent analysés sous l’angle idéologique ou de la gouvernance territoriale. Toutefois, l’économie politique de ces conflits, notamment la captation des ressources naturelles, joue un rôle déterminant dans la structuration des groupes armés. Dans le bassin du lac Tchad -région transfrontalière couvrant le Nigeria, le Niger, le Tchad et le Cameroun -Boko Haram et ISWAP se livrent une compétition intense pour l’accès aux ressources génératrices de rente.

Depuis le début des années 2000, la région du bassin du lac Tchad est devenue l’un des épicentres majeurs de l’insécurité en Afrique subsaharienne, sous l’effet conjugué de la fragilisation des États riverains et de l’implantation durable d’insurrections djihadistes. Parmi elles, Boko Haram puis sa dissidence, l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP), ont progressivement mis en place de véritables économies de guerre, fondées sur le contrôle et l’exploitation de ressources naturelles stratégiques, notamment les terres agricoles, les couloirs pastoraux, le poisson du lac, le carburant et les flux commerciaux transfrontaliers. Ce glissement d’une logique strictement idéologique vers une dynamique politico-économique complexifie les rapports de force entre les deux organisations qui se livrent depuis 2016, une compétition acharnée qui ne tient pas uniquement à des divergences doctrinales et marquée par des affrontements armés, le plus souvent meurtriers entre ces deux factions pour l’accès et le contrôle des ressources vitales, des territoires et des populations autour du bassin du lac Tchad.

Dans cet espace « périphérique » marqué par la quasi inexistence des services publics, symbole de la porosité des frontières et de la marginalisation socio-économique, la captation des ressources naturelles constitue un enjeu majeur de survie organisationnelle. Elle permet non seulement de financer l’effort militaire, mais aussi et surtout de légitimer localement l’autorité des groupes armés en leur offrant la possibilité de redistribuer revenus, protection ou services. Dès lors, la rivalité entre Boko Haram et ISWAP dépasse la seule divergence doctrinale pour s’inscrire dans une économie politique de la violence, où chaque acteur cherche à consolider son emprise sur des ressources devenues stratégiques. Cette étude ambitionne d’analyser la compétition entre Boko Haram et ISWAP à travers le prisme des ressources naturelles et de l’économie de guerre, afin de mieux cerner les recompositions internes du jihadisme dans le bassin du lac Tchad ainsi que les difficultés rencontrées par les États pour endiguer une conflictualité enracinée dans des logiques plus économiques que sécuritaires.

Le bassin du lac Tchad : un espace de ressources stratégiques

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Le bassin du lac Tchad, zone située au carrefour stratégique du Sahel, constitue un espace socio-écologique stratégique, où les ressources naturelles structurent les rapports de pouvoir, les mobilités et les modes de subsistance (Moritz & Scholte, 2016 ; Magrin & van Vliet, 2019). Leur accès inégal, accentué par les dynamiques de violence armée et de dégradation environnementale, place ce territoire au centre des enjeux sécuritaires, de résilience communautaire et de conflictualité contemporaine.

Un écosystème productif fragile

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Le bassin du lac Tchad repose sur un système économique rural historiquement fondé sur la complémentarité entre pêche lacustre, agriculture de décrue et pastoralisme transhumant. Ces activités constituent les piliers de la subsistance régionale, assurant sécurité alimentaire, échanges commerciaux et cohésion intercommunautaire. La pêche, pratiquée de manière artisanale, alimente des réseaux d’approvisionnement transfrontaliers vers le Cameroun, le Nigeria, le Niger et le Tchad. L’agriculture repose sur la fertilité saisonnière des terres arables, tandis que l’élevage génère des flux commerciaux majeurs de bétail (Moritz, 2010 ; Magrin, 2016). Toutefois, cet écosystème se caractérise par une extrême fragilité. Les effets combinés du réchauffement climatique, de la diminution progressive de la surface du lac et de l’irrégularité des pluies accentuent l’insécurité alimentaire et la pression sur les terres. L’interdépendance entre communautés – pêcheurs, agriculteurs et éleveurs – devient facteur de tension lorsque les ressources viennent à se raréfier. La croissance démographique et la pauvreté structurelle aggravent cette concurrence, offrant aux groupes armés, un terreau propice à l’instrumentalisation des frustrations sociales. Les vulnérabilités environnementales se transforment ainsi en vulnérabilités sécuritaires, facilitant l’implantation d’économies de guerre qui exploitent à la fois la dépendance des populations aux ressources naturelles et la faiblesse des mécanismes de régulation étatiques (UNDP, 2019, p. 32).

Ressources et économie informelle transfrontalière

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Les économies du bassin du lac Tchad s’inscrivent largement dans des circuits informels transfrontaliers, façonnés par des mobilités anciennes reliant marchés ruraux, points de collecte et centres de négoce urbains. Les pêcheurs distribuent leurs prises vers Maiduguri, Kousséri Diffa ou Bol, voire au-delà, tandis que le bétail et les céréales circulent en dehors de tout contrôle fiscal formel. La porosité des frontières étatiques favorise non seulement le commerce licite, mais aussi et surtout illicite, notamment la contrebande du carburant, d’armes, de produits alimentaires et pharmaceutiques subventionnés ou du bétail volé. Les groupes armés s’insèrent dans ces flux en exploitant l’absence de contrôle étatique effectif sur les axes secondaires et les couloirs fluviaux (Moussa Bobbo, 2023a, p. 210). Fisc faiblement structuré, cartographies administratives inopérantes et sous-équipement chronique des forces de sécurité transforment l’espace régional en zone grise propice aux trafics. Cette économie informelle « normalisée » n’est pas perçue localement comme illégale, mais comme un mode de survie face à l’abandon de l’État (Pérouse de Montclos, 2014). Toutefois, cette informalité crée un environnement permissif dans lequel Boko Haram et ISWAP imposent des taxes occultes, contrôlent certains marchés et tirent profit des chaînes logistiques clandestines. Ainsi, le commerce régional devient un instrument financier stratégique au service des groupes insurgés.

La transformation des ressources en rentes armées

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L’économie de guerre repose sur la conversion progressive des ressources naturelles en rentes destinées au financement de la lutte armée. Les groupes djihadistes capturent les activités économiques locales par des mécanismes variés : racket des pêcheurs, taxation des troupeaux, prise de contrôle des marchés ou appropriation des circuits d’acheminement des marchandises. Le contrôle territorial s’exerce prioritairement sur les zones de forte productivité – îles de pêche, routes pastorales et villages agricoles – qui deviennent des espaces militarisés. Les axes de transport sont également verrouillés afin de lever des droits de passage et d’assurer une surveillance permanente des flux commerciaux. La violence constitue le mode principal de régulation : assassinats ciblés, destructions d’infrastructures ou enlèvements servent à « discipliner » les populations et dissuader toute résistance (Moussa Bobbo, 2023b, p. 4). La « monétarisation de l’insécurité » s’opère lorsque la protection offerte par les groupes armés devient elle-même un service facturé (International Crisis Group, 2019, p. 18). Les civils paient pour éviter attaques, pillages ou représailles. Cette dynamique transforme l’insécurité en ressource économique structurante, où la continuation du conflit devient une condition de reproduction des rentes insurgées. La guerre cesse alors d’être un simple moyen idéologique pour devenir une fin économique.

Boko Haram et la scission de 2016 : genèse, dynamiques internes et recompositions jihadistes

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Le groupe communément désigné sous le nom de Boko Haram occupe une place centrale dans l’analyse des violences armées en Afrique subsaharienne depuis la fin des années 2000. Né dans le nord-est du Nigeria, ce mouvement insurrectionnel a connu une transformation profonde de ses modes d’action, de son idéologie et de son organisation interne. L’un des tournants majeurs de son histoire réside dans la scission intervenue en 2016, qui a donné naissance à deux factions distinctes : Jama’atu Ahlis Sunna Lidda’awati wal-Jihad (JAS) et l’Islamic State West Africa Province (ISWAP). Cette rupture illustre à la fois les tensions internes du jihadisme local et l’influence croissante des dynamiques transnationales de l’État islamique dans la région du bassin du lac Tchad.

Boko Haram : origines et trajectoire d’un mouvement insurrectionnel

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Fondé au début des années 2000 à Maiduguri autour de la figure de Mohammed Yusuf, Boko Haram s’inscrit initialement dans une mouvance salafiste locale prônant une réforme morale et religieuse de la société (Higazi, 2015, p. 91). Le mouvement se structure en réaction à plusieurs facteurs combinés : marginalisation socio-économique du nord-est nigérian, corruption des élites politiques, crise de l’État et sentiment d’injustice sociale (Pérouse de Montclos, 2014).

La répression brutale de l’insurrection en 2009 et l’exécution extrajudiciaire de Mohammed Yusuf marquent un basculement stratégique. Sous la direction d’Abubakar Shekau, Boko Haram adopte une logique de violence extrême, ciblant non seulement les forces de sécurité, mais également les civils, les autorités religieuses musulmanes et les populations accusées de collaboration (Higazi, 2015, p. 93). Cette radicalisation contribue à l’isolement progressif du groupe au sein même des sociétés qu’il prétend défendre.

Boko Haram et son internalisation : une menace djihadiste régionalisée dans le bassin du lac Tchad

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À partir de 2013, la pression militaire exercée par l’armée nigériane pousse Boko Haram à étendre ses opérations au-delà des frontières nationales. Les zones frontalières du Cameroun (Extrême-Nord), du Niger (Diffa) et du Tchad (région du Lac) deviennent des espaces de repli, de recrutement, de circulation et de prédation. Cette expansion s’appuie sur des solidarités transfrontalières anciennes, des réseaux commerciaux informels et la porosité des frontières héritées de la période coloniale (Pérouse de Montclos, 2014).

Dans ces espaces, Boko Haram développe une économie de guerre fondée sur les pillages, les enlèvements, la taxation des routes et l’exploitation des ressources halieutiques et agricoles du lac Tchad. La violence devient alors non seulement idéologique, mais un instrument de contrôle des mobilités et des moyens de subsistance des populations riveraines (Moritz & Scholte, 2016).

L’allégeance à l’État islamique et la montée des tensions internes

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En mars 2015, Abubakar Shekau prête allégeance à l’État islamique (EI), intégrant symboliquement Boko Haram dans la galaxie jihadiste globale. Cette affiliation vise autant à renforcer la légitimité internationale du mouvement qu’à bénéficier d’un capital symbolique et stratégique (Zenn, 2018). Toutefois, cette alliance accentue les divisions internes déjà existantes.

Une partie des cadres du mouvement critique ouvertement la gouvernance autoritaire et violente de Shekau, notamment l’usage systématique de la violence contre les civils musulmans, contraire selon eux à la doctrine jihadiste promue par l’EI (International Crisis Group, 2016, p. 23). Ces désaccords idéologiques et opérationnels fragilisent la cohésion du groupe et ouvrent la voie à une rupture formelle.

La scission de 2016 : JAS versus ISWAP

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La scission devient effective en 2016 lorsque l’État islamique reconnaît une faction dissidente, désormais connue sous le nom d’ISWAP placée sous l’autorité d’Abu Musab Al-Barnawi et marginalise Abubakar Shekau. Deux organisations distinctes émergent alors :

  • JAS, fidèle à Shekau, maintient une stratégie de terreur indiscriminée, reposant sur les enlèvements massifs, les attentats-suicides et les attaques contre les civils.
  • ISWAP, en revanche, adopte une approche plus pragmatique (non-violence vis-à-vis des populations civiles), cherchant à gagner l’appui ou du moins la neutralité des populations locales par une gouvernance coercitive mais sélective, centrée sur les cibles militaires et les symboles étatiques.

Cette différenciation stratégique traduit une recomposition du jihadisme régional, où la quête de contrôle territorial et de ressources devient centrale, notamment autour du lac Tchad.

Cette scission de 2016 entre la faction fidèle à Abubakar Shekau (JAS) et l’ISWAP se traduit rapidement par une différenciation spatiale et stratégique au sein du bassin du lac Tchad. JAS se replie majoritairement dans les zones forestières de Sambisa et poursuit une stratégie de terreur indiscriminée, y compris contre les civils musulmans du Nigeria, du Tchad et du Cameroun (Entretien avec un officier de l’armée camerounaise à Mora, 20 avril 2020).

À l’inverse, ISWAP consolide sa présence autour du lac Tchad, notamment dans les îles et les zones marécageuses partagées entre le Nigeria, le Cameroun, le Niger et le Tchad. Cette faction privilégie les attaques ciblées contre les forces armées et cherche à instaurer une forme de gouvernance rebelle alternative, reposant sur la taxation, la régulation des activités économiques locales et une violence plus sélective (Thurston, 2019). Cette approche lui permet de s’insérer plus durablement dans les sociétés locales, tout en exploitant les failles de la coopération sécuritaire régionale.

Boko Haram et ISWAP : stratégies économiques et logiques de domination

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L’action de Boko Haram et d’ISWAP s’inscrit dans une économie politique de la violence, où l’exploitation des ressources, la fiscalité coercitive et la régulation des échanges locaux deviennent des outils de gouvernance armée dans un contexte de fragilité institutionnelle et la contestation de la légitimité des États. Ces stratégies économiques participent à la consolidation de leur autorité et à la recomposition des rapports du pouvoir dans le bassin du lac Tchad.

Les modèles de prédation de Boko Haram

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Boko Haram privilégie une économie fondamentalement prédatrice reposant sur des raids violents et des pratiques de pillage systématique. Ses sources de financement incluent le vol de bétail, la spoliation des récoltes, le braquage de marchés et surtout les enlèvements contre rançon de civils (Moussa Bobbo, 2022, p. 7). Cette stratégie génère des revenus immédiats mais instables, incompatibles avec l’administration durable d’un territoire. L’activité est hautement mobile : Boko Haram frappe puis se replie, laissant derrière lui des villages détruits et un tissu économique anéanti. La relation aux populations est marquée par une violence indiscriminée qui alimente la peur plutôt que la coopération. Cette brutalité croissante a entraîné une rupture entre le groupe et les communautés locales, provoquant une perte de légitimité et un déficit de renseignement humain. L’économie de raids contribue à l’instabilité territoriale chronique, empêchant toute structuration d’une base économique continue. Cette incapacité à stabiliser les zones conquises a progressivement affaibli Boko Haram, tant financièrement que militairement, facilitant l’émergence de factions concurrentes plus pragmatiques (entretien avec un officier de l’armée camerounaise, juin 2025 à Kolofata).

ISWAP et la gouvernance fiscale jihadiste

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À l’inverse, l’ISWAP développe un modèle fondé sur la régulation et la taxation systématique des activités économiques locales. La zakat – impôt islamique – est imposée aux pêcheurs, éleveurs et commerçants, assurant une rente régulière et prévisible. ISWAP instaure une administration rudimentaire chargée de la collecte, de la redistribution partielle et de l’encadrement des marchés. Cette gouvernance armée vise à instaurer un minimum de légitimation sociale en échange d’une sécurisation relative des échanges économiques. Le groupe combat fermement les bandits indépendants et limite certaines exactions contre les civils, se positionnant comme garant d’un ordre coercitif, mais « fonctionnel ». Cette stratégie facilite l’acceptation forcée de son autorité, accroît la coopération économique contrainte et favorise le recrutement, notamment parmi les jeunes sans ressources (Moussa Bobbo, 2023 b, p. 6). L’ISWAP parvient ainsi à territorialiser durablement ses implantations autour du lac, consolidant sa capacité militaire grâce à une économie structurée, contrairement au modèle erratique de Boko Haram.

 

 

Tableau 1 : Modes de gestion des activités socio-économiques par JAS et ISWAP dans le bassin du lac Tchad

 

Faction

Activités économiques

Modes de gouvernance

 

 

 

ISWAP

Pêche et ressources aquatiques

Mise en place sur les îles de Tumbun Gini et Tumbun Rago un système de zakât et d’impôt fixe sur les pirogues et cargaisons, collecté de manière bureaucratisée.

Agriculture et élevage

Instauration dans certaines localités des marchés hebdomadaires et zones arables (yaeré) où fermiers et éleveurs paient des taxes en échange d’une protection relative.

Bois, charbon et carburants

Moins implanté dans cette zone, se concentre plutôt sur la taxation des camions transportant du carburant, notamment via les axes routiers stratégiques, notamment Maiduguri–Monguno, Bosso–Diffa, Bama-Gambaru-Fotol-Kousséri, etc.

 

 

 

   JAS

Pêche et ressources aquatiques

Privilège des méthodes plus coercitives : confiscation de bateaux, enlèvements contre rançon, exécution de pêcheurs soupçonnés de collaboration avec ISWAP/forces de sécurité et de défense.

 

Agriculture et élevage

Application des razzias : vol de bétail, incendie de récoltes, enlèvement de cultivateurs et éleveurs.

Bois, charbon et carburants

Contrôle des points d’extraction et imposition de paye des licences d’exploitation à des bûcherons locaux.

Source : enquête de terrain personnelle.

 


(*) Moussa Bobbo est chercheur en sciences sociales, spécialisé dans l’analyse des conflits armés et des dynamiques sécuritaires dans le bassin du lac Tchad et au Sahel. Ses travaux portent notamment sur le terrorisme, les économies de guerre et les processus de stabilisation dans le bassin du lac Tchad. Il s’intéresse aux politiques de sécurité, au DDR ainsi qu’aux impacts socio-économiques et humanitaires des violences armées. Ses recherches mobilisent des approches empiriques et interdisciplinaires articulant données de terrain, analyses institutionnelles et cadres théoriques contemporains.