La Somalie face à ses défis

Nathan Vauthier (*)
Master 2 en RI (sécurité & défense)
ILERI Paris & UGA

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Dans la Corne de l’Afrique, la république fédérale de Somalie connaît de nombreux problèmes : insécurité, inégalités socio-économiques ou encore risques environnementaux.

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Le pays, d’une superficie de 637 657 km² pour près de 18 millions d’habitants, se situe à l’extrême est de l’Afrique. Une partie de son territoire est bordée par la mer Rouge. Cet espace maritime est une zone importante du commerce maritime, avec un « couloir » qui mène vers le Canal de Suez. Sa localisation donne à cet État un avantage comparatif stratégique dans la région et dans le monde. En quelques mots, la capitale de la République fédérale de Somalie est Mogadiscio. Le pays a obtenu son indépendance en 1960 et il est divisé en 18 provinces avec au moins autant d’ethnies/clans différents tels que les Arabes ou les Rahanweyn (20). Cette mosaïque d’identités et de cultures est à la fois la richesse et l’origine d’une partie des maux du pays.

Depuis le début du XXIᵉ siècle et malgré les présidents somaliens successifs de A. Salad Hassan (2000-2004) en passant par A. Yusuf Ahmed (2004-2008), Sheik Ahmed (2009-2012) jusqu’à l’actuel chef de l’État Sheik Mohamoud du sous-clan Abgal, en poste depuis 2022 (après un précédent mandat entre 2012 et 2017), les autorités rencontrent d’énormes difficultés à apporter de réelles réponses politiques, structurées, crédibles qui s’inscrivent sur le temps long. Aujourd’hui, la Somalie est en proie à d’immenses défis à la fois intérieurs et extérieurs, et polymorphes.

La politique intérieure somalienne face aux risques endogènes

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Sur le plan de la politique intérieure et des menaces endogènes, le gouvernement de Sheik Mohamoud doit gérer plusieurs situations difficiles.

La première relève des tensions entre les différents clans somaliens, tant le pays est maillé par différents clans à l’image des Swahilis, des Tunni, des Bajuni ou encore des Oromo. La concentration de toutes ces ethnies sur les 637 657 km² de terre a créé, avec le temps, des tensions politiques et territoriales et des rivalités entre les clans. L’essentiel des conflits concerne la politique et des postes clés du pouvoir, dans l’armée, l’économie et l’industrie ou encore au sein de la présidence du pays.

Aujourd’hui le système politique somalien repose sur le « système 4.5 ». Ce plan gouvernemental repose sur la répartition des postes et des responsabilités entre les différents groupes ethniques du pays. Le nombre 4 représente les clans les plus importants : Darood, Hawiye, Dir, Rahanweyn. Quant au 5, il concerne la coalition des minorités ethniques du pays telles que les Arabes yéménites qui représentent 0,1 % de la population en Somalie.

Ce système peut être vu comme une oligarchie composée de clans qui se répartissent le pouvoir. Aujourd’hui, l’état du système politique somalien constitue un risque interne pour le pays lui-même. La volonté des clans à obtenir les meilleurs postes politiques fragilise l’unité et l’équilibre précaire du pays. La situation fait émerger, avec le temps, des acteurs égoïstes, avares ayant pour seule boussole leur ambition personnelle et non pas l’intérêt du pays.

Cette répartition divise, de fait, le concept d’un État central, unitaire, neutre et objectif aux yeux de la population. Cette mainmise sur l’administration et le fonctionnement du système crée, par ricochet, des inégalités socio-économiques, des discriminations entre les membres de la population. C’est le cas, par exemple, des Bentus somaliens qui sont majoritairement attachées aux  travaux agricoles. La raison est simple : ils font partie d’un clan minoritaire et surtout d’un groupe qui, par le passé, était soumis à l’esclavage ; raison pour laquelle, ils ne peuvent pas prétendre à d’autres perspectives.

A l’inverse, les personnes issues d’un des 4 clans jugés plus légitimes peuvent être avantagées, vis-à-vis d’un individu issu d’un clan minoritaire, dans la recherche d’emploi.

 Si la stabilité précaire politique somalienne venait à se rompre pour une raison d’un différend entre des membres de clans, le système politique pourrait être paralysé. Cela se traduirait par une obstruction au niveau législatif des textes de loi, un pouvoir judiciaire qui deviendrait partisan dans les affaires judiciaires et un exécutif divisé, avec des priorités différentes et parfois antagonistes. Toutes ses conséquences plongeraient le pays dans une paralysie et un chaos total.

Jusqu’à présent, les solutions pour régler cette situation peinent à émerger. Pour résoudre ce nœud politique et systémique, il faut un dénouement de même nature. Mais hormis un soulèvement populaire tel qu’une révolution, la proposition ne pourra venir que du pouvoir politique lui-même. Le problème est que chaque individu est « lié par son clan ». Or, soit le groupe n’est pas assez puissant, soit les personnes n’ont aucun intérêt familial ou particulier à s’affranchir de leur propre groupe en renonçant à tout avantage social, même fragile.

La politique étrangère somalienne face aux risques exogènes

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En 2025, les menaces extérieures qui pèsent sur l’État sont importantes. La Somalie fait face à deux défis majeurs : le terrorisme et les mouvements de sécession.

Depuis 1990, le terrorisme est omniprésent dans la région. Le pays est devenu, avec le temps, à la fois un bastion et un épicentre des activités inhérentes. Parmi les acteurs notoires en la matière, citons l’organisation terroriste islamiste salafiste et djihadiste Harakat al-Chabab al-Moudjahidin, dit Al-Chabab. Elle est aujourd’hui très ancrée sur le territoire somalien. Les diverses attaques et activités criminelles telles que l’enlèvement de ressortissants, par exemple l’enlèvement de Denis Allex en 2009 (capture, détention puis exécution d’un officier clandestin de la DGSE), participent grandement à la déstabilisation de la région et du pays. Les tensions internes, comme vu auparavant, ne permettent pas de mener une bonne politique étrangère, notamment en matière de lutte armée, puisque ce type d’actions dépend des politiques internes du pays. Les autorités politiques sont plus occupées à débattre sur la répartition des postes à responsabilité que sur l’adoption d’une stratégie efficace pour combattre les terroristes. Si la lutte contre l’organisation terroriste reste malgré tout consensuelle, les faiblesses du système interne et la volatilité d’Al-Shabab rendent le combat très difficile pour les autorités.

Parmi les risques dits externes, celui qui porte atteinte de manière directe et sans détour à l’unité du pays, relève des aspirations sécessionnistes du Somaliland. Depuis 1991, par l’intermédiaire du premier vice-président Abdirahman Ahmed Ali Tuur jusqu’à l’actuel dirigeant Abdirahman Mohamed Abdullahi, cette république fédérale revendique son indépendance auprès de son voisin et de la communauté internationale. La sécession a eu lieu à la suite de la rébellion du Mouvement national somalien (MNS) qui a été réprimée dans le sang par l’État. Cette action a acté le divorce entre cette région orientale de la Somalie et le gouvernement de Mogadiscio.

Aujourd’hui Hargeisa, la nouvelle capitale de cet État, peine encore à être reconnue par ses pairs en tant que pays à part entière de la Corne de l’Afrique. Quelques maigres contacts ont néanmoins été établis avec des pays étrangers, par le biais de délégations d’affaires étrangères, par l’établissement de liens et une quête de reconnaissance officielle de l’État, de la part d’acteurs se situant dans la même position que celle de Taïwan.

En janvier 2024, l’Éthiopie, par l’intermédiaire de l’ancienne première présidente éthiopienne, Sahle-Work Sahlework, a signé un mémorandum d’entente dans la capitale somalilandaise. Cet accord bilatéral reconnaît ainsi le Somaliland comme un acteur officiel. En droit, ce type d’action dote automatiquement les deux parties d’une personnalité juridique et morale, ce qui revient à reconnaître et approuver son existence à l’échelle du droit et de la diplomatie. Cette action a provoqué la fureur de Mogadiscio, puisque cela affaiblit la position de la Somalie sur le plan diplomatique dans sa volonté de n’être qu’un seul et même État. Le territoire du Somaliland est reconnu pour être une terre qui ne possède pas les défauts de sa consœur : la sécheresse, une agriculture hasardeuse et une rusticité paralysante. C’est, à l’inverse, une terre qu’on peut considérer comme viable et productive. De plus, leur position géographique prive Mogadiscio d’une partie importante de leur façade maritime donnant sur la mer Rouge.

Le 26 décembre 2025, Israël a reconnu l’indépendance du Somaliland, pour des raisons essentiellement sécuritaires. Car, sans doute, les Israéliens souhaitent-ils y prépositionner des vecteurs de renseignement afin de faciliter leurs capacités de mise en œuvre de moyens opérationnels pour contrer les Houthis au Yémen, situés à 200 kilomètres.

Jusqu’à présent, la situation internationale actuelle fait que les relations tendues entre la Somalie et le Somaliland restent en arrière-plan. La Somalie essaye de tout faire, afin qu’un alter ego ne puisse jamais voir le jour. Mais les différentes ingérences à l’étranger, à l’image du voisin éthiopien, pourraient accroître cette menace. Et de ce fait venir complexifier et renforcer la fragilité dont est en proie la Somalie et, de manière plus globale, toute la région.

Malgré ces faiblesses, défaillances et menaces qui pèsent sur la Somalie, le pays reste un acteur clé dans la région quant à la situation économique et sécuritaire de la zone. Une crise telle qu’un conflit ouvert avec le Somaliland pourrait avoir des effets dévastateurs, entraînant des migrations importantes et non contrôlées aux frontières d’autres pays. Et dans cette région-Certains États, comme la France, n’ont pas intérêt à ce que des pays frontaliers, comme Djibouti, soient perturbés par des problèmes somaliens. Si cela devait être le cas, la situation prendrait un caractère régional avec de nouveaux enjeux internationaux.

Quels futurs pour la Somalie ?

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Face à cet état des lieux désastreux sur le plan interne et externe, il est légitime de se poser la question : est-ce que le pays arrivera à se relever ? Or lorsqu’on regarde l’actualité récente, il semblerait que le pays tende à devenir la « nouvelle Libye » de la Corne de l’Afrique. L’État rencontre toutes les difficultés possibles pour stabiliser la sécurité dans le pays. À travers tout le pays, les villes sont les terrains de batailles de groupes d’opposition au gouvernement. Le dimanche 13 juillet 2025, l’organisation terroriste Al-Chabab s’est emparée de la ville de Tardo dans la province du Hiran, après avoir capturé, début juillet, la ville de Muqokori. Ces deux lieux représentent des points stratégiques : ce sont des carrefours routiers très importants.

Malheureusement avec le temps, l’État de la Somalie voit apparaître la multiplication de plusieurs bastions. Au vue de leur développement, ces derniers apparaissent de plus en plus, comme des micros Etats à l’intérieur d’un Etat. En ce qui concerne l’Etat islamique dans le pays, le Puntland possède les traits d’un territoire dans lequel l’effectivité juridique, administrative et sécuritaire ont changé de camp. Cette région est passée sous le contrôle plus ou moins exclusif de l’EI. Le gouvernement se voit mis de côté dans la gestion du territoire. De janvier à juin 2022, des activités économiques illégales ont été enregistrées. Pendant cette période, le trafic d’armes a rapporté à l’EI environ 1,7 millions d’euro selon une note du réseau de lutte contre la criminalité financière, rattaché au Trésor américain. Les djihadistes ont également installé une dîme ou une taxe pour tous les habitants de la région. Dans ce cadre-ci, on peut affirmer que l’EIa supplanté l’Etat, et s’est imposé en tant que nouvel administrateur., La Somalie se voit dépecée de l’intérieur tout doucement, ce qui ne prédit rien de bon pour la stabilité du pays et de la région.

Toutefois, malgré ces évolutions préoccupantes, l’intégration du nouvel État du Nord-Est du Somaliland au sein du gouvernement fédéral de Mogadiscio, au détriment des autorités d’Hargeisa, le 1er septembre 2025 peut être interprétée comme une étape d’espoir susceptible de favoriser la consolidation de la stabilité interne de la Somalie et, par extension, de la région dans son ensemble. Néanmoins, il est important de souligner que ce succès interne pour Mogadiscio est susceptible de provoquer une réaction, d’intensité variable, de la part du Somaliland ; ce qui contribue encore à entretenir un climat d’incertitude et de volatilité politique important.

D’un point de vue diplomatique, le sort de la Somalie, caractérisé par l’accroissement des menaces, ne provoque pas de réaction suffisante de la part de la communauté internationale. La majeure partie des pays européens sont focalisés sur le conflit en Ukraine. Les puissances du Golfe et du Maghreb sont préoccupées par la situation de la Bande de Gaza et les tensions entre Téhéran et Tel Aviv.

Quant aux autres chancelleries, entre leurs problèmes régionaux et les multiplications de taxes imposées par Donald Trump, la situation de la Somalie suscite peu de réel soutien et d’aide concrète. C’est sans doute l’une des problématiques majeures de la Somalie qui peut expliquer le manque de solution de la part de l’extérieur et le manque de puissance et de volonté politique d’États dans la région. Les capitales d’un premier cercle qui devraient se sentir concernées sont : Addis-Abeba, le Caire, Djibouti, Nairobi, Sanna… Or, ce ne sont pas des pays qui ont la capacité ou la volonté de projeter un niveau d’aide nécessaire et adaptable (envoi de troupes, matériel de soin) en Somalie. La plupart d’entre eux sont absorbés par leurs propres problèmes internes.


(*) Nathan Vauthier est étudiant en master 2 de Sécurité internationale, Cybersécurité et Défense à L’ILERI Paris et à l’université de Grenoble Alpes. Il est passionné parallèlement par le fonctionnement des négociations diplomatiques menées lors de conflits armés ouverts à haute intensité. Quant au sujet géopolitique de manière globale, il s’intéresse particulièrement à la diplomatie de défense américaine depuis le XXIᵉ siècle.


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