Les Etats-Unis en Amérique latine 

Pascal Drouhaud (*) et David Biroste (*)
Spécialistes des relations internationales

Le retour en force des États-Unis
en Amérique latine et dans les Caraïbes
Le rôle de La France

(2ème partie)

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Les auteurs parachèvent ici leur regard sur la politique offensive des Etats-Unis, motivés notamment par l’objectif d’y contenir et contrer le jeu d’influence de la Chine et de la Russie, sous le regard d’une Europe circonspecte.

L’endiguement de l’influence russo-chinoise dans l’hémisphère occidental

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La nouvelle diplomatie offensive des États-Unis en Amérique latine et dans les Caraïbes vise directement à contrer l’ancrage profond de la Chine et de la Russie dans l’hémisphère occidental. En deux décennies, Beijing est devenu le deuxième partenaire commercial de l’Amérique latine (le premier si on retire le Mexique), investissant massivement dans des infrastructures critiques telles que les ports maritimes, utilisés pour la collecte de données sensibles. L’implantation de la Chine sur le continent s’est effectuée via le financement d’infrastructures, en particulier avec des investissements ciblés sur les ports maritimes : des outils à la main de Pékin pour collecter des données sensibles et qui sont aussi détournés par les triades pour des commerces illicites (comme le fentanyl)[]].
Le nouveau port péruvien en eaux profondes de Chancay en est la démonstration la plus récente : inauguré par le Président Xi Jinping lui-même en novembre 2024, sa construction a été réalisée par l’entreprise chinoise COSCO qui y a investi plus de 3,5 milliards de dollars (60% du coût) et qui en a obtenu la concession d’exploitation pour une durée de 30 ans ; pour la Chine, ce méga port  constitue le hub logistique le plus moderne qu’elle contrôle sur la face pacifique des Amériques, au cœur d’un réseau de transports multimodaux, une véritable une « pièce maîtresse » du programme mondial de la nouvelle route de la soie (Initiative Belt & Road, ou BRI), constitue une « pièce maîtresse » des nouvelles routes de la soie, située dans « l’arrière-cour » des Etats-Unis[2]. Depuis, Washington a annoncé vouloir renforcer sa présence en partant de sa base navale dans le port de Callao, afin de contrebalancer la présence chinoise.

Au Nicaragua par exemple, les entreprises chinoises ont obtenu des concessions minières et des projets d’infrastructures majeurs, incluant la transformation d’aérodromes militaires en aéroports commerciaux. Entre 2023 et 2025, le Nicaragua a concédé plus de 565 000 hectares de terres à huit entreprises chinoises pour des concessions minières [3] : « l’alignement du Nicaragua sur la Chine témoigne du partenariat calculé de la famille Ortega-Murillo, fondé sur une résilience autoritaire. […] Ces concessions minières permettent au régime Ortega-Murillo de contourner les sanctions américaines et de légitimer une gouvernance opaque sous couvert de légalité. »[4] Parallèlement, la présence militaire de Moscou représente un défi stratégique ancien pour Washington. Datant des années 1980, lorsque l’URSS soutenait la révolution sandiniste, la coopération militaire s’est renforcée depuis le retour au pouvoir de Daniel Ortega. Le Nicaragua a multiplié les accords sécuritaires avec la Russie : il autorise l’entrée de troupes, de navires et d’avions russes sur son sol ; il accueille un centre de formation policier près de Managua sous une direction diplomatique russe bénéficiant d’une impunité totale ; il ouvre une station de surveillance par satellite GLONASS (l’équivalent russe du GPS) gérée par l’Agence spatiale fédérale russe[5].

En somme, s’agissant de l’armada américaine déployée en mer des Caraïbes depuis six mois, « on peut comprendre cette projection de forces comme une opération de contre-influence » qui vise in fine la Russie et la Chine, avec notamment, dans le viseur de Washington, les livraisons du pétrole de Caracas à La Havane et à Pékin[6].

Enfin, s’agissant des menaces militaires répétées de Donald Trump au cours du mois de janvier 2026 sur le Groenland, territoire autonome du Danemark, il s’agissait d’un coup de pression diplomatique et médiatique visant à obtenir in fine des accords commerciaux avantageux dans le domaine de concessions minières et territoriales ponctuelles[7]. L’envahissement de ce territoire par des forces armées américaines constituerait un acte de guerre contre un allié de l’OTAN, au surplus un pays démocratique ? Une telle aventure entraînerait inéluctablement une déflagration interne et internationale que même Donald Trump ne pourrait pas contenir : dissolution de l’Alliance atlantique, demande d’une majorité des pays européens du départ des soldats américains stationnés chez eux, annulations de contrats d’armements par des pays européens, vote sanction lors des midterms de novembre prochain[8]…

Les conséquences seraient dévastatrices pour l’administration Trump II et surtout contreproductives parce que les États-Unis perdraient de nombreux alliés européens, qui pourraient se rapprocher de la Chine et/ou de l’Inde par dépit  et/ou par réorientation stratégique [9]; la Russie serait tentée de profiter de la confusion générale pour envahir les pays baltes et réaliser la jonction territoriale tant espérée avec l’enclave de Kaliningrad ; dans cette hypothèse qui n’est plus seulement un cas d’école, les répercussions seraient majeures : la clause de défense mutuelle de l’article 42 § 7 du traité sur l’Union européenne serait activée et la guerre globalisée sur l’ensemble du continent européen [10]. L’inconséquence de l’agression américaine du Groenland aboutirait à un tel désastre pour la stabilité du globe que le résultat serait contraire à l’objectif de sécurité du peuple américain défini par la NSS. Les menaces contre le Venezuela, Cuba et le Nicaragua sont donc bien à prendre au sérieux, mais celles sur le Groenland ne sont stratégiquement pas crédibles.

Pour les États-Unis, la chute de Maduro était une « opération de contre-influence » destinée à briser cet axe hostile Caracas-Managua-La-Havane-Moscou-Pékin-Téhéran.

Quelle place pour la France et l’Europe dans le nouvel ordre hémisphérique ?

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Face à ce retour de la puissance américaine, les réactions internationales sont contrastées. Si certains États comme la Russie, la Chine ou le Mexique ont émis de fermes protestations contre l’intervention au Venezuela, les pays européens, dont la France, se sont globalement réjouis de la disparition du « dictateur Maduro » tout en appelant au respect du droit international et à une transition démocratique.

La France occupe une position singulière dans ce contexte géopolitique complexe. En tant que nation souveraine présente sur le continent américain à trois titres — au nord avec Saint-Pierre-et-Miquelon, dans les Caraïbes avec les Antilles françaises et au sud avec la Guyane [11] —, elle joue nécessairement un rôle de premier plan dans la stabilité de la zone. Par exemple, la France a réuni récemment les autorités judiciaires et policières de 11 États et territoires caribéens pour définir une stratégie commune de lutte contre les gangs et le trafic international de drogue [12]. Elle a aussi passé avec Sainte-Lucie un accord de coopérations judiciaire, en matière de narcotrafic et d’immigration illégale, autorisant un droit de poursuite en mer et dans les airs [13]. En outre, la Marine française contribue grandement aux nombreuses saisies de drogue (pour la plupart de cocaïne) en réalisant des opérations en mer, avec la collaboration étroite des Douanes et de l’Office antistupéfiants (OFAST) : 24 tonnes en 2023, 54 tonnes en 2024 et un record de plus de 87 tonnes en 2025 [14]. La militarisation croissante de la mer des Caraïbes et les opérations de lutte contre le narcotrafic menées par le SouthCom impactent indirectement l’environnement sécuritaire des territoires français. Mais, l’aire géographique d’intervention de Washington et celle de Paris sont différentes : la première couvre globalement les voies de navigation qui remontent vers les États-Unis, soit le centre, le nord et l’Ouest de la mer des Caraïbes ; la seconde concerne principalement l’Est de la mer des Caraïbes et l’Ouest de l’Océan Atlantique, soit la zone entre la Guyane et le pourtour des petites Antilles. Également, dans le Pacifique nord-est, dans la zone de l’ile de Clipperton, la Marine française réalise des saisies importantes de cocaïne en partance pour l’Australie[15].

Par ailleurs, après avoir reconnu que « les trafics de stupéfiants font partie d’une géopolitique criminelle mondiale », le Directeur de l’OFAST a précisé que la France, conformément à une position arrêtée au niveau européen, « n’enverra, dans la situation présente, des renseignements opérationnels aux Américains s’ils pouvaient fonder une frappe militaire sur un bateau » [16] : les Européens ayant décidé de ne pas effectuer ou participer à des exécutions extrajudiciaires sous la forme de frappes militaires contre des go fast maritimes afin de ne pas risquer ultérieurement des poursuites devant la justice internationale.

La France, à l’instar de l’Union européenne, suit un chemin de crête entre une coopération désormais mesurée avec les États-Unis (et l’expression de leur nouvelle hégémonie dans l’hémisphère occidental), le souhait de soutenir la fin des régimes autoritaires et l’affirmation d’une géopolitique respectueuse du droit international [17].

Conclusion

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L’ère de la « politique de bon voisinage » semble définitivement révolue au profit d’une bipolarité émergente entre Washington et Pékin sur le théâtre latino-américain. Les Amériques sont redevenues une priorité nationale pour les États-Unis, qui n’entendent plus laisser des puissances extra-hémisphériques contester leur influence historique. Quid de la France ? Quoi qu’il en soit, le sort du Venezuela, de Cuba et du Nicaragua déterminera si 2026 marquera le début d’une nouvelle ère de stabilité démocratique ou celui d’une période de tensions prolongées entre blocs antagonistes

 

 

Pour lire la première partie de cet article parue dans le N°272 du 23 janvier 2026, cliquez ICI


1  Henry Ziemer, Jaehyun Han et Hayden Power-Riggs, « No Safe Harbor : Evaluating the Risk of China’s Port Projects in Latin America and the Caribbean », CSIS, 26 juin 2025.
2 Alex Wang, « Le port de Chancay au Pérou : une pierre chinoise dans l’arrière-cour des Etats-Unis ? », Conflits, 24 mars 2024.
3 Carlos F. Chamorro, « Behind Nicaragua’s Large Mining Concessions: Only Chinese “Intermediaries” », Confidencial, 13 octobre 2025 [en ligne].
4 A. Bermúdez, « Dig Deep Enough in Nicaragua, and You’ll Find China », The Diplomat, 14 juin 2025 [en ligne].
5 Pascal Drouhaud et David Biroste, « Nicaragua : le méthodique abandon démocratique »,
6 Jean-Michel Valantin, « Géopolitique de Trump (3) – Vers la guerre sino-américaine en Amérique latine et dans les Caraïbes ? », The Red Team Analysis Society, 19 novembre 20251 (https://redanalysis.org/fr/) : en effet, « pour la Chine, projeter des investissements et des entreprises en Amérique latine et dans ses ports fait partie de sa projection globale, dans le monde entier, afin de canaliser les multiples sources  dont l’ « Empire du Milieu » a besoin pour son développement ultra rapide ».
7  Nicolas Herbeaux, « Le Groenland : l’obsession américaine », France Culture, 24 janvier 2026. Les États-Unis disposent déjà d’une base militaire à Thulé (Pittufik)..
8 « Le taux d’approbation de Trump s’effondre aux États-Unis », Le Grand Continent, 30 janvier 2026.
9 Christophe Jaffrelot, « Accord commercial Inde-Union européenne : les non-dits d’un deal », Le Grand Continent, 29 janvier 2026 : « l’Union et l’Inde se trouvent [dans la nécessité] toutes deux de manifester à Donald Trump, qui leur a imposé des droits de douane record l’an dernier, qu’il existe des alternatives à ʺl’ami américainʺ qui vient de les trahir. ».
10 Article 42 § 7 du TUE : « Au cas où un État membre serait l’objet d’une agression armée sur son territoire, les autres États membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir, conformément à l’article 51 de la charte des Nations unies. Cela n’affecte pas le caractère spécifique de la politique de sécurité et de défense de certains États membres. »
11 Sans oublier l’île de La Passion-Clipperton, qui se situe dans l’océan Pacifique nord, à 1200 kilomètres au sud-ouest d’Acapulco . Pour mémoire, la plus longue frontière terrestre de la France est celle qu’elle partage avec le Brésil : 730 km.
12 « Coopération judiciaire renforcée : les autorités des îles de la Caraïbe unies contre les gangs et le narcotrafic », Martinique La 1ère, 18 novembre 2025.
13 Megan Bourdon-Cohen et Céline Chalono, « Narcotrafic : un accord inédit pour faciliter les interceptions de bateaux entre la Martinique et Sainte-Lucie », Martinique La 1ère, 1er octobre 2025.
14 Vincent Groizeleau, « Trafic de drogue : la Marine nationale a pulvérisé son record de saisies en 2025 », Mer et Marine,  janvier 2026
15 « Narcotrafic : 46 kg de cocaïne découverts par la Marine nationale à Clipperton », Polynésie La 1ère, 23 décembre 2025.
16 Cédric Catan, « Lutte antidrogue : l’OFAST renforce sa présence et ses moyens aux Antilles », RCI, 12 novembre 2025 : les Britanniques et les Néerlandais, qui ont aussi des territoires dans les Caraïbes, sont exactement sur la même position..
17 Pascal Drouhaud et David Biroste, « La France dans les Amériques face à la nouvelle stratégie de sécurité nationale des États-Unis », Revue Défense Nationale, Février 2026.


(*) Pascal Drouhaud est spécialiste des relations internationales avec une expertise sur l’Amérique latine. Il est l’auteur de nombreux articles sur l’évolution de ce continent, notamment dans la revue Défense nationale. Il a publié deux ouvrages : « La menace nucléaire » (éd. Privat, 2006) et « FARC, confessions d’un guérilléro » (éd. Choiseul, 2008). Ancien Auditeur de l’IHEDN (54ème promotion nationale), il est chercheur associé à l’Institut Choiseul et Président de LATFRAN, un laboratoire d’idées qui réfléchit aux relations entre la France et la région Amérique latine-Caraïbes.



(*) David Biroste est spécialiste des processus électoraux et des mécanismes démocratiques. Docteur en droit, il a publié un ouvrage : « Financement et transparence de la vie politique » (éd. LGDJ/Lextenso, 2015). Il est Vice-président de LATFRAN, un laboratoire d’idées qui réfléchit aux relations entre la France et la région Amérique latine-Caraïbes. Il rédige régulièrement des études sur ces thématiques pour la Revue politique et parlementaire, la Revue Défense Nationale (avec Pascal DROUHAUD) et la Fondapol.