Ressources naturelles et économie de guerre …
(2ème partie)
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l.
Moussa Bobbo (Ph.D)
Historien et chercheur
Ressources naturelles et économie de guerre : la compétition
entre Boko Haram et ISWAP dans le bassin du lac Tchad
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Suite et fin de l’étude de l’auteur qui démontre que la compétition entre factions s’exprime à travers la lutte pour les ports de pêche, les couloirs de transhumance et les routes commerciales transfrontalières. Il met également en lumière l’intégration des insurgés dans les réseaux criminels régionaux. La conclusion insiste sur la nécessité, pour les États riverains, de concevoir des politiques de stabilisation qui prennent réellement en compte les enjeux socio-économiques et les systèmes locaux de gestion des ressources, afin d’affaiblir durablement l’économie politique des groupes armés.
Rivalité économique et affrontements territoriaux
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La concurrence entre Boko Haram et ISWAP se traduit par une lutte directe pour l’accès aux espaces productifs stratégiques. Les zones halieutiques du lac et les couloirs pastoraux deviennent les principaux théâtres d’affrontements. La logique militaire est désormais étroitement liée aux considérations économiques : conquérir un territoire signifie s’approprier ses flux de revenus. ISWAP cherche à sécuriser et intégrer les zones conquises à son système fiscal, tandis que Boko Haram adopte une posture de harcèlement visant à perturber cette organisation. Cette rivalité fragmenter les territoires en enclaves djihadistes concurrentes et militarise durablement les activités productives. Les lignes de contrôle évoluent en fonction de l’accès aux ressources plutôt que de critères idéologiques. Cette compétition perpétue l’instabilité régionale et renforce l’économie de guerre en maintenant un cycle de violence rentable pour les factions armées.

Carte des zones d’action de JAS et d’ISWAP dans le bassin du lac Tchad
Source : American Entreprise Institute, novembre 2022.
Confrontations armées et scission : genèse d’un conflit intra-insurrectionnel
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La scission de Boko Haram en 2016 marque un tournant décisif dans la trajectoire de l’insurrection djihadiste dans le bassin du lac Tchad. Loin de constituer un simple épisode de fragmentation organisationnelle, cette rupture ouvre la voie à un conflit intra-insurrectionnel durable, structuré par des divergences idéologiques, des stratégies militaires concurrentes et une lutte pour le contrôle des territoires et des ressources. Les confrontations armées qui en découlent révèlent une recomposition profonde des rapports de force, où la violence n’oppose plus uniquement les groupes armés aux États, mais s’inscrit désormais au cœur même du champ insurgé.
La scission de 2016 : genèse d’un conflit intra-insurrectionnel
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L’année 2016 constitue un moment fondateur historique dans la trajectoire de l’insurrection jihadiste dans le bassin du lac Tcahd. La décision de l’État islamique de reconnaître Abu Musab al-Barnawi comme chef de la province d’Afrique de l’Ouest (ISWAP), au détriment d’Abubakar Shekau, provoque une rupture organisationnelle et idéologique au sein de Boko Haram. Cette scission marque le début d’une rivalité armée durable, structurée autour de conceptions divergentes du jihad, du rapport aux civils et de la gouvernance des territoires.
Comme le souligne l’International Crisis Group, « la fragmentation de Boko Haram n’a pas affaibli l’insurrection, mais a produit deux organisations concurrentes cherchant chacune à s’imposer comme acteur dominant du jihad régional » (ICG, 2016, p.19). Dès lors, le conflit ne se limite plus à une opposition État/insurgés, mais s’inscrit dans une dynamique longue de guerre interne, particulièrement visible dans le bassin du lac Tchad. Un chef communautaire de Kukawa, interrogé en 2022, résume ainsi la situation : « À partir de 2016, ils ne se battaient plus seulement contre l’armée. Ils se battaient aussi entre eux pour les îles, les routes, les taxes » (Entretien avec Malam Fathau, avril 2022 à Kukawa).
2017-2020 : affrontements diffus et compétition territoriale
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Entre 2017 et 2020, les confrontations entre JAS et ISWAP prennent la forme de violences intermittentes, souvent peu médiatisées, mais stratégiquement décisives. Les combats se concentrent autour des îles et zones marécageuses du lac Tchad, espaces essentiels pour la mobilité, le ravitaillement et l’économie de guerre (pêche, taxation, contrebande).
ISWAP adopte une stratégie visant à saper progressivement l’influence de Boko Haram en attirant des combattants dissidents et en neutralisant certaines de ses bases avancées. Boko Haram, affaibli, mais toujours violent, répond par des attaques ciblées et des représailles brutales. Un ancien combattant démobilisé explique : « ISWAP voulait montrer qu’il était plus fort et plus organisé. Boko Haram répondait par la terreur. Les affrontements étaient courts, mais fréquents » (Entretien avec un Abdulkarimu Malami, Bama, 2022). Ces années correspondent à une guerre de basse intensité, mais cumulative, qui prépare les affrontements majeurs ultérieurs.
2021 : la bataille de Sambisa, le tournant décisif
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La bataille de la forêt de Sambisa en mai 2021 constitue un point de bascule majeur dans la rivalité JAS-ISWAP. En effet, ISWAP lance une offensive coordonnée contre le sanctuaire historique (Sambisa forest) de Boko Haram, entraînant l’effondrement du noyau dur de la faction de Shekau. Acculé, ce dernier meurt dans des circonstances largement interprétées comme un suicide. Selon plusieurs analyses, cette victoire permet à ISWAP de s’imposer comme la faction dominante du jihadisme dans le bassin du lac Tchad (Zenn, 2021). Toutefois, loin de mettre fin aux violences internes, cet épisode inaugure une reconfiguration du conflit, Boko Haram se repliant vers les zones lacustres et adoptant des tactiques plus opportunistes. Un militaire nigérian déployé dans le sud du Borno témoigne : « Après Sambisa, Boko Haram n’a pas disparu. Ils ont changé de terrain et de méthode, mais la rivalité avec ISWAP est restée intacte » (Entretien avec un officier de l’armée Nigériane, juillet 2022 à Maiduguri).
2022-2023 : retour des batailles ouvertes dans le bassin du lac Tchad
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Entre fin 2022 et début 2023, la rivalité se manifeste à nouveau par des affrontements directs de grande ampleur, notamment lors des batailles de Toumbun Allura, Toumbun Gini et Toumbun Kurnawa. Ces combats illustrent la centralité stratégique des îles du lac Tchad, devenues le principal théâtre de la confrontation. Boko Haram mène des attaques offensives contre des positions d’ISWAP, cherchant à récupérer des bases, des armes et une légitimité militaire. Ces batailles témoignent d’une capacité de résilience de Boko Haram qui menace la sécurité des civiles, malgré les pertes subies depuis 2021. Un pêcheur déplacé de la zone de Toumbun affirme à juste titre : « Quand ils se battent entre eux, nous sommes pris au milieu. Chaque groupe accuse les civils de soutenir l’autre » (Entretien avec Alipha Modu, octobre 2024 à Bol).
2024-2025 : escalade et logique de guerre territoriale
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Les années 2024-2025 sont marquées par une intensification nette des affrontements, culminant avec les combats de Mangari et la bataille du lac Tchad de novembre 2025. Ces affrontements prennent la forme d’opérations quasi conventionnelles, impliquant des dizaines d’embarcations armées et une coordination militaire avancée. Cette phase traduit une transformation du conflit en guerre territoriale ouverte, où chaque faction cherche à contrôler durablement des espaces clés, au détriment des populations civiles. Comme l’indique un analyste régional : « La rivalité Boko Haram-ISWAP est devenue un facteur autonome d’insécurité, indépendamment des opérations de l’État » (Zagazola Makama, 2025). Ces affrontements ne sont pas sans conséquences sur les activités socio-économiques de la région.
Tableau 2 : Chronologie des affrontements entre JAS et ISWAP entre 2016 et 2025 dans le bassin du lac Tchad
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Source : enquête de terrain personnelle
Ce tableau met en évidence la structuration progressive d’un conflit intra-insurrectionnel durable entre Boko Haram et ISWAP depuis la scission de 2016. D’abord marquée par des rivalités diffuses et localisées autour des ressources et des routes de ravitaillement (2017-2020), la confrontation connaît un tournant décisif en 2021 avec la bataille de Sambisa suivi de la mort de Shekau qui recompose les rapports de force. Loin de mettre fin aux violences, cette victoire d’ISWAP entraîne une relocalisation du conflit vers le bassin du lac Tchad, devenu l’épicentre stratégique des affrontements. Les batailles de 2022-2023 puis de celles de 2025 traduisent une escalade militaire et une territorialisation accrue de la rivalité, où la conquête des îles et des positions lacustres conditionne l’accès aux ressources et aux rentes de guerre. L’évolution chronologique souligne ainsi la transformation d’une scission idéologique en guerre de contrôle économique et territorial qui présente un impact socio-économique majeur sur la région du lac Tchad
Impacts socio-économiques de l’économie de guerre
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L’économie de guerre développée par ISWAP et Boko Haram depuis leur scission en 2016 constitue un élément central de compréhension des transformations socio-économiques dans le bassin du lac Tchad. En s’inscrivant dans une logique d’économie politique du conflit, ces groupes armés ont institutionnalisé des mécanismes de financement reposant sur l’extorsion, la fiscalité armée et le contrôle des circuits commerciaux. Ces pratiques engendrent une recomposition des hiérarchies sociales, une fragilisation des moyens de subsistance et une normalisation de la violence économique, plaçant les populations civiles au cœur de stratégies de domination et de survie contrainte. Ces dynamiques participent à la marginalisation durable des territoires affectés et à l’érosion des capacités locales de résilience.
La militarisation de la subsistance
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Les populations rurales se retrouvent au cœur de l’économie de guerre comme acteurs contraints. Pêcheurs, agriculteurs et commerçants sont intégrés de force aux systèmes de taxation et de travail contrôlés par les groupes armés. Certains deviennent main-d’œuvre forcée pour la récolte, le transport ou la logistique combattante. Les paiements imposés et la confiscation partielle des productions réduisent drastiquement les revenus des ménages. Les cycles agricoles et halieutiques sont désorganisés par l’insécurité permanente et la présence militaire, limitant l’accès aux zones productives. La survie économique est alors subordonnée à la tolérance des groupes armés, transformant la subsistance en activité militarisée, dépendante des rapports de force locaux plutôt que de règles économiques ordinaires.
Les déplacements forcés des populations et les recompositions économiques
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La violence provoque des déplacements massifs vers les villes et les camps de réfugiés, générant promiscuité, économies de survie fondées sur l’aide humanitaire, petit commerce informel et la débrouille urbaine. Les circuits commerciaux traditionnels sont remplacés par des routes sécuritairement négociées, plus coûteuses et risquées. La multiplication des intermédiaires clandestins favorise une informalisation accrue, réduisant les marges des producteurs au profit des groupes armés et des réseaux de contrebande. Cette recomposition affaiblit la sécurité alimentaire régionale.
La délégitimation de l’État et la gouvernance armée
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L’incapacité des institutions publiques à protéger les populations et maintenir les échanges délégitime profondément l’État. Les groupes armés comblent ce vide en fournissant sécurité relative, justice expéditive et fiscalité coercitive. La normalisation de l’impôt jihadiste transforme l’autorité insurgée en pouvoir quotidien, particulièrement dans les zones rurales isolées. Cette substitution institutionnelle renforce l’enracinement social des groupes armés et complique les démarches de restauration de l’autorité étatique.
Enjeux sécuritaires et perspectives de stabilisation
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Depuis la scission de Boko Haram en 2016, la rivalité armée entre JAS et ISWAP constitue l’un des principaux facteurs d’insécurité dans le bassin du lac Tchad. Cette confrontation, marquée par des luttes de contrôle territorial, des affrontements directs et des stratégies différenciées de gestion des populations civiles, a complexifié l’architecture sécuritaire régionale et mis à l’épreuve les mécanismes de coopération étatique, notamment la Force multinationale mixte (MNJTF). Au-delà de la réponse militaire, les perspectives de stabilisation dépendent de la capacité des États à articuler sécurité collective et sécurité humaine, en intégrant la gouvernance locale, la protection des civils et la restauration des moyens de subsistance dans un espace transfrontalier durablement fragilisé par la violence armée.
Les limites des réponses strictement militaires
Les opérations militaires perturbent temporairement les groupes armés sans démanteler leur infrastructure économique. Les offensives déplacent les combattants vers de nouvelles zones, disséminant l’instabilité. Les exactions contre les civils peuvent renforcer le soutien contraint aux insurgés. L’absence de réponse socio-économique maintient donc les conditions structurelles du conflit.
Sécurisation des ressources comme levier de paix
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La protection des sites de pêche, des couloirs pastoraux et des marchés apparaît cruciale pour restaurer la confiance locale. Des dispositifs civilo-militaires de sécurisation pourraient permettre la reprise d’échanges légaux et réduire la dépendance économique aux groupes armés.
Reconstruction économique et gouvernance locale
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La stabilisation durable passe par la réintégration des territoires dans l’économie formelle via le soutien à la production, la réhabilitation des marchés et le renforcement durable des institutions locales. Des programmes de résilience économique ciblant les jeunes et les déplacés sont essentiels pour tarir le recrutement armé et reconstruire le lien entre populations et États.
Conclusion :
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L’analyse met en lumière le caractère central des ressources naturelles dans la structuration des conflits djihadistes du lac Tchad. La compétition entre Boko Haram et ISWAP dépasse le cadre idéologique pour s’ancrer dans une lutte pour l’économie locale de subsistance et la gouvernance des populations. La supériorité stratégique d’ISWAP repose sur sa capacité à intégrer la gestion des ressources dans un modèle de domination territoriale relativement stable, contrairement à l’approche prédatrice de Boko Haram. Pour les États riverains, toute politique de stabilisation durable devra articuler la réponse sécuritaire à une reconstruction économique inclusive, ciblant précisément les chaînes de valeur locales (pêche, élevage, commerce). À défaut, les groupes armés continueront d’offrir des alternatives violentes, mais fonctionnelles à des populations privées de services publics essentiels, perpétuant ainsi de façon durable l’économie de guerre.
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Zenn, J. (2018 ; 2021). Boko Haram and ISWAP Dynamics.
Pour lire la première partie de l’article, parue dans le numéro 271, cliquez ICI
![]() | (*) Moussa Bobbo est chercheur en sciences sociales, spécialisé dans l’analyse des conflits armés et des dynamiques sécuritaires dans le bassin du lac Tchad et au Sahel. Ses travaux portent notamment sur le terrorisme, les économies de guerre et les processus de stabilisation dans le bassin du lac Tchad. Il s’intéresse aux politiques de sécurité, au DDR ainsi qu’aux impacts socio-économiques et humanitaires des violences armées. Ses recherches mobilisent des approches empiriques et interdisciplinaires articulant données de terrain, analyses institutionnelles et cadres théoriques contemporains. |

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