Anna Marly,
la voix russe de la Resistance française
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Zoya Arrignon
Fondatrice et présidente de la délégation russe de La Renaissance Française
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Le 15 février, nous commémorions les 20 ans de la disparition d’Anna Marly, chanteuse et compositrice française, russe de sang et d’esprit. « Elle fit de son talent une arme pour la France » disait le général de Gaulle. Elle reste liée à l’origine musicale du « Chant des partisans ».
Emmanuel d’Astier de la Vigerie, grand résistant français disait que « la guerre se gagne aussi avec des chansons ». Le Chant des partisans a contribué à cette grande victoire sur le nazisme. Surnommé « La Marseillaise de la Libération » il devient l’hymne de la Résistance, l’hymne de la Libération. En France, Le Chant des partisans est souvent associé à deux Français, Joseph Kessel et Maurice Druon, tous deux issus d’une famille originaire de la ville russe d’Orenbourg. Mais nous devons la naissance de cet hymne de la Résistance à Anna Marly, née Betoulinskaya, chanteuse et musicienne native de Saint-Pétersbourg.
Anna Iourievna Smirnova, née Betoulinskaïa, Anna Marly de son pseudonyme, est née le 30 octobre 1917 à Petrograd (actuellement Saint-Pétersbourg), à quelques jours de la prise du Palais d’Hiver par les Bolchéviques. Elle est la fille de Yuri Betoulinskï, fonctionnaire du Sénat, et de Maria Alferaki, issue d’une famille noble gréco-russe. Sa famille est apparentée avec le célèbre poète Mikhaïl Lermontov, avec le grand philosophe et théologien orthodoxe russe Nicolas Berdiaev ou encore avec Piotr Stolypine, Premier ministre de l’empereur Nicolas II.
Après l’assassinat de son père par les bolchéviques, la petite Anna est contrainte de fuir la Russie avec sa mère, sa soeur et sa gouvernante pour rejoindre la France. Elles s’installent tout d’abord à Menton au Sud de la France. Anna fréquente l’école russe Alexandrino, créée à Nice pour les enfants d’émigrés, et prend des cours de composition auprès du grand Sergueï Prokofiev.
En 1934 la famille déménage à Meudon, à côté de Paris. À Paris, Anna débute une carrière artistique sous le pseudonyme d’Anna Marly, patronyme qu’elle choisit dans l’annuaire téléphonique pensant que son nom russe Betoulinskaïa serait très difficile à prononcer. Elle danse dans les Ballets russes, elle suit des cours de chants au Conservatoire de Paris. Elle devient même « Vice-miss Russie » dans le concours de beauté organisé par la revue La Russie illustrée à Paris. Serge Lifar, Konstantin Korovin, Vassili Nemirovitch-Dantchenko et Nadejda Teffi faisaient partie du jury et ont beaucoup apprécié non seulement l’apparence physique de la jeune fille, mais aussi son talent artistique.
Anna connaît aussi une grande satisfaction professionnelle en devenant, en 1936, la benjamine de la SACEM (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique).
La guitare offerte par sa nounou ne la quitte pas et joue un rôle important dans sa vie. Elle se produira avec cette guitare au Shéhérazade, le cabaret parisien de la jeunesse dorée, puis au théâtre des Variétés à Bruxelles et au Savoy Club de La Haye. C’est d’ailleurs lors de son séjour aux Pays-Bas qu’elle rencontre le baron von Doorn, diplomate hollandais qui deviendra en avril 1939 son mari. Malheureusement, la guerre éclate et Anna connaît un nouvel exode. Elle quitte Paris avec son mari. Ils s’installent à Londres où Anna s’engage comme volontaire à la cantine des Forces françaises Libres. Elle donne également des concerts pour les alliés.
Malgré son exode, elle reste attachée à sa terre natale, la Russie. Elle suit avec beaucoup d’émotions les nouvelles du front russe. Inspirée par le courage et l’héroïsme des maquisards soviétiques de Smolensk, elle compose et interprète en langue russe une chanson intitulée La Marche des partisans lors d’un concert donné dans une base militaire.
Anna Marly écrivait : « Pour moi, cette chanson était le synonyme d’émotions profondes. J’y exprimais ma solidarité avec les Russes, qui se sont battus comme des lions pour chaque centimètre carré de leur terre. Bouleversée, je prends ma guitare, je joue une mélodie rythmée, et sortent tout droit de mon coeur ces vers en russe :
« Nous irons là-bas où le corbeau ne vole pas
Et la bête ne peut se frayer un passage.
Aucune force ni personne
Ne nous fera reculer….. »
Malgré la barrière linguistique, cette chanson reçoit un accueil enthousiaste. On la surnomme Guerilla Song. Anna est invitée à la BBC. Elle chante en russe mais à la demande elle siffle le dernier couplet. Il s’avère que ce sifflement possède une étrange particularité ; il traverse le brouillage ennemi. Cela permet à la population dans les zones occupées de l’entendre. Grâce à son amie Liouba Krassine, fille de Léonid Krassine (ministre de Lénine et premier ambassadeur de l’URSS en France) et la fiancée d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie, fondateur d’important mouvement de résistance « Libération-Sud », Anna fait la connaissance de ce dernier et de Joseph Kessel. Joseph Kessel, parfaitement russophone, comprend les paroles en langue russe et s’exclame : « Voilà ce qu’il faut pour la France ! » En 1943, la mélodie La Marche des partisans, sifflée par Claude Dauphin, André Gillois et Maurice Druon, est choisie comme indicatif musical de l’émission de radio Honneur et Patrie, diffusée depuis l’Angleterre.
La création de l’hymne de la Résistance devient impérative. Dans l’esprit d’Emmanuel d’Astier, cet hymne comptera autant que les sabotages de train, les assassinats d’officiers allemands et les attaques du maquis. Emmanuel d’Astier demande à Joseph Kessel et à son neveu Maurice Druon d’écrire les paroles en français. La première a eu lieu chez d’Astier le 30 mai 1943 à Londres. C’est Maurice Druon qui l’interprète. Anna Marly l’accompagne à la guitare. Le succès est immédiat malgré un petit point d’amertume. Intimidée par la notoriété de Kessel, Anna Marly n’ose pas dire qu’elle a aussi écrit un texte qui est dans sa poche. Elle est un petit peu vexée. Toutefois ce regret n’enlève pas la joie qu’elle éprouve en écoutant le texte écrit par Kessel et son neveu même s’il ne reste rien de l’original.
Le chant est enregistré par Germaine Sablon et par Anna Marly le 31 mai 1943 à Ealing Studios à Londres. Il devient l’hymne de la résistance à l’Occupation. Les paroles se diffusent en France à partir de 1944 et sont publiées dès la Libération dans les recueils de chants militaires. Depuis 1945, il devient un chant de mémoire. Il est toujours entonné au cours de toutes les grandes cérémonies commémoratives.
Après la guerre, Anna Marly retourne en France où elle connaît la gloire. En 1947, elle compose Une chanson à trois temps pour Edith Piaf. Toutefois, elle décide de s’installer en Amérique du sud où elle devient l’ambassadrice de la chanson française. C’est là-bas qu’elle rencontre son second mari Yuri Smirnow, ingénieur russe, originaire comme elle de la ville de Petrograd. Elle continue à composer et à donner des concerts. Elle sillonne le continent africain toujours accompagnée de sa guitare, avant de s’installer aux États-Unis. Elle publie ses mémoires Troubadour de la Résistance aux éditions Tallandier. Durant sa carrière artistique, elle a composé près de 300 chansons, ainsi que des fables et des poèmes.
En 1965, Anna Marly est décorée de l’Ordre national du mérite puis, en 1985, à l’occasion du quarantième anniversaire de la victoire des forces alliées, le président François Mitterrand l’a promue au grade de Chevalier de la Légion d’honneur. En 2000, pour le 60e anniversaire de l’Appel du 18 juin, Anna Marly est invitée à Paris par le président Jacques Chirac. Accompagnée du choeur de l’Armée française, elle interprète une dernière fois Le Chant des partisans en la cathédrale Saint-Louis-des-Invalides. Sous la coupole de l’Arc de Triomphe, elle est invitée à raviver la flamme éternelle, un honneur qui n’est accordé qu’aux militaires. C’était l’une de ses dernières apparitions en public. Anna Marly s’est éteinte le 15 février 2006, en Alaska, à l’âge de 88 ans.
Après son décès, son nom est donné à plusieurs voies et bâtiments publics en France : un petit square à Meudon dont elle est également citoyenne d’honneur, ainsi qu’une rue et un collège à Brest, une rue à Lyon, à Nantes et un jardin dans le 14e arrondissement à Paris. La médiathèque de Saint-Jean -de- la-Ruelle (dans le Loiret) porte également son nom.
En mai dernier, à l’occasion du 80e anniversaire de la Grande Victoire, La Renaissance Française a organisé au Centre spirituel et culturel orthodoxe russe à Paris une soirée « Le Chant des partisans : Histoire de l’hymne de la Résistance française », rendant ainsi hommage à cette femme magnifique, talentueuse et emblématique qu’était Anna Marly.
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(*) Zoya Arrignon, Fondatrice et présidente de la délégation russe de La Renaissance française, En parallèle de la cérémonie annuelle de remise des distinctions, qui se déroule à Moscou sous la présidence de l’Ambassadeur de France, la branche russe de la Renaissance Française organise de nombreuses manifestations en France et en Russie en hommage aux Français et aux Russes ayant œuvré pour défendre les valeurs portées par cette institution : elle est à l’initiative de l’inauguration de la statue à Ivan Bounine (1870-1953), Prix Nobel de la littérature, en 2017 à Grasse (sculpteur Andreï Kovalchuk, Russie). Elle est co-auteur de projet de l’édition de l’ouvrage collectif « Une amitié complexe. Les relations franco-russes 1891-1918 » ed. SPM, novembre 2024. |

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