De la Prophétie au choc du réel
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Vincent Gourvil (*)
pseudonyme d’un haut fonctionnaire
Docteur en sciences politiques
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L’auteur souligne le contraste qui demeure entre les effets d’annonce et de prédiction, avec un certain aveuglement dogmatique force, face à des réalités aux antipodes de ce qui était pourtant prédit. D’où des imprudences qui pèsent face aux éléments factuels.
« Les prévisions sont difficiles, surtout lorsqu’elles concernent l’avenir … C’est quand on a raison qu’il est difficile de prouver qu’on n’a pas tort ». Ainsi parle, avec le bon sens qui l’habite, l’humoriste Pierre Dac. Ce qui vaut pour le XXème siècle vaut a fortiori pour le XXIème. Dans quel monde curieux vivons-nous en 2026 ! Celui de la contradiction permanente entre le vrai et le faux, entre la vérité et le mensonge, entre l’action et la communication, entre l’affichage et le réel, entre la pensée et l’impensé … Une chose est certaine. Les donneurs de leçons de morale sont nombreux … surtout de leçons de morale à géométrie variable dans le temps et l’espace. Ils se recrutent principalement dans les médias écrits (Le Monde, Libération, L’Humanité, Le Canard enchaîné, Mediapart …), dans les rangs des folliculaires des chaînes d’abrutissement en continu et dans certains instituts de sondage. Les cercles politiques ne sont pas en reste, pratiquant avec brio un subtil cocktail de manichéisme, de certitude, de morgue, de sentiment de supériorité de l’État profond sur le peuple. Régulièrement, ils délivrent leurs oracles qui sont le plus souvent infirmés par la réalité dans ce qu’elle a de plus objectif. Le champ des relations internationales constitue leur terrain de chasse privilégie. Comme souvent existe un fossé entre la théorie d’une mystification annoncée et la pratique d’une tromperie avérée.
LA THÉORIE D’UNE MYSTIFICATION ANNONCÉE
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Le moins que l’on puisse dire est qu’il existe un gouffre entre la mâle assurance des prévisionnistes et la réalité triviale qui dément leur capacité de regarder au-delà de l’horizon avec justesse.
Le XXIe siècle est à l’évidence celui du manichéisme et de la vérité alternative. Une élite auto-proclamée décide ex cathedra du Bien et du Mal, du Bon et du Méchant, du Vrai et du Faux, de la Vérité et du Mensonge, du Droit et du Tordu sur le fondement de sa seule bonne conscience de nature quasi-divine. Circulez, il n’y a rien à voir ! Ne pas être dans les clous justifie condamnation, excommunication, voire exécution médiatique sans autre forme de procès.
Ainsi va le Nouveau Monde qui ne s’embarrasse ni du doute cher à Descartes, ni de la disputatio chère à Cicéron ! Oingts de cette aura, les prêtres de la bien-pensance moralisatrice détiennent une sorte de vérité révélée qui échappe au commun des mortels. Dans ce monde binaire, il est de bonne politique de stigmatiser la fachosphère, la bollosphère par nos bonnes âmes dans le même temps qu’elles se targuent de leur attachement à la liberté d’expression. Ces médias restent hantés par l’entre-soi idéologique. Pire encore, ils font œuvre de clairvoyance, de prescience à l’instar des diseuses de bonne aventure des temps lointains. Leur boule de cristal ne saurait les tromper dans les oracles qu’ils délivrent du haut de leur science exacte sur les grands évènements internationaux du lendemain et du surlendemain. En conséquence, tous ces bons esprits sont infaillibles par essence. Au diable tous ces populistes qui ont le toupet de remettre en cause la justesse de leurs prévisions.
Après les chimères, redescendons sur terre. Que constatons-nous, avec un maximum d’objectivité, des prédictions de ces des temps modernes ? Horresco referens. Nos bons apôtres sont très souvent dans l’erreur lorsqu’il s’agit de prévoir les résultats d’échéances internationales importantes. Et le pire, c’est que nos idéologues continuent à donner des leçons à la terre entière. Avec cette condescendance de ceux qui croient savoir ce qui est bon pour les autres. Mais pour combien de temps encore ? Car les masques tombent. Les peuples se réveillent. Et les faux prophètes finissent par être confrontés à leur propre vacuité. Ils pensent tout, sur tout, tout le temps mais toujours en retard d’une crise. De la communication, ils font une pensée infaillible. Ils parlent de démocratie mais ne croient pas cru au suffrage populaire. Ils parlent d’avenir mais ne voient jamais venir la colère des peuples. Leur pseudo-pouvoir ne réside pas dans la vérité mais dans la narration. Ils se présentent comme les éclaireurs de l’histoire mais il se trompent souvent. En réalité, ils n’anticipent rien, ils adaptent leurs discours à ce qu’ils croient pouvoir faire advenir. La méthode du Docteur Coué atteint rapidement ses limites en ces temps de vents mauvais. Ils passent à côté du sujet avec morgue, rarement habités d’un sentiment d’humilité qui sied aux défenseurs d’un journalisme fiable.
Les dernières élections législatives partielles en Argentine constituent un cas d’école aussi intéressant qu’instructif de la vacuité intellectuelle de nos héros des Temps moderne.
LA PRATIQUE D’UNE TROMPERIE AVÉRÉE
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Du passé, faisons table rase, constitue le mantra de ces oracles à la petite semaine ! Jamais, leurs erreurs de diagnostic d’hier ne les pousse à l’humilité dans leur appréhension du lendemain.
Les exemples passés de l’erreur d’analyse des situations internationales de grande envergure objectives ne manquent pas. Ils jalonnent les chemins tortueux des relations internationales au cours des décennies passées.
Nous sommes au cœur de l’hydre des infox qui émaillent l’infobésité de notre siècle. Les brillants échecs mal ou pas assumés de nos Nostradamus au petit pied portent des noms qui résonnent encore dans nos mémoires tant nous ne les avons pas oubliés. Aucun ne prévoit que les Britanniques choisiraient à nouveau le grand large en optant pour le Brexit.
Rares sont ceux qui pensent que le milliardaire à la crinière jaune l’emporterait successivement sur Hillary Clinton et, encore moins, sur la diaphane Kamala Harris. Le premier succès de l’odieux oncle Donald en 2016 ne les pousse pas à un minimum de clairvoyance en 2024, voyant toujours en lui le grand perturbateur[1]. Les mêmes expliquent que l’Ukraine l’emporterait sur la Russie en raison de sa qualité de pays victime d’une agression. Pas plus qu’ils ne voient venir – par aveuglement -, les victoires des partis dit populistes en Europe (nous pensons au cas de l’Italie de Giorgia Meloni, bête noire de la bien-pensance germanopratine) mais aussi aux quatre coins de la Planète, y compris en Amérique latine et plus récemment au Japon avec l’arrivée au pouvoir de la première ministre femme, étiquetée d’extrême droite. La fameuse théorie des dominos risque de trouver de nombreux cas d’application dans les mois et années à venir. Ainsi va le vent de l’Histoire !
L’exemple récent qui vient aussitôt à l’esprit est celui de l’Argentine dirigée par un clone de Donald Trump, l’homme à la tronçonneuse qui a pour nom Javier Milei. Depuis son arrivée au pouvoir en 2023, le président argentin fait l’objet d’une entreprise de démolition en règle de la part de nos bonnes âmes. Au cours des dernières semaines, elles annoncent la défaite cinglante de son parti aux élections législatives de mi-mandat en raison de son bilan désastreux. Et, patatras ! Déjouant tous les pronostics, l’impensable se produit. Son parti fait carton plein[2]. Pourquoi ? Et, c’est seulement à ce moment que l’on se pose les questions qui fâchent[3]. Certains ont le culot de nous sortir la grosse ficelle de la surprise[4]. D’autres, moins nombreux, sont beaux joueurs mais pour combien de temps ?[5] Le président argentin Javier Milei fait mentir les prévisions en sortant largement vainqueur des élections législatives de mi-mandat[6]. Son parti, La Libertad Avanza, obtient 40,7 % des suffrages au niveau national. Le camp présidentiel devance ainsi le bloc péroniste de centre gauche Fuerza Patria, crédité de 24,5 %. Fort de ce succès, Javier Milei promet d’« avancer sur la voie réformiste » pour la « construction de la grande Argentine ». « Félicitations au président Javier Milei pour sa victoire écrasante en Argentine. Il fait un travail formidable ! Notre confiance en lui a été justifiée par le peuple argentin », écrit, sur son réseau Truth Social, Donald Trump, qui l’a soutenu. Comme un seul homme, nos prévisionnistes de haut vol prédisent une catastrophe électorale mettant en danger la stabilité du régime. S’il fallait décerner un prix au grand perdant des élections, celui-ci devrait être attribué à la presse et aux instituts de sondage qui, avec une touchante unanimité, pronostiquent une catastrophe électorale mettant en danger la stabilité du régime. Mais, leurs pronostics (nous allions dire leurs vœux), sont infirmés. La loi du boomerang s’impose, les atteignant de plein fouet et projetant Javier Milei vers des hauteurs inédites surprenantes pour lui[7].
LA CLARTÉ DANS LA CONFUSION
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« L’histoire ne se laisse pas prévoir. C’est pourquoi je me garde de prophétiser l’avenir. Plutôt que prévoir ce qui nous attend, il nous faut nous préparer à l’imprévu »[8]. Nos experts es-prévision gagneraient à méditer cet avertissement frappé au coin du bon sens, eux qui se trompent avec une constance qui force le respect. Au lieu de voir ce qu’ils estiment être moral, ils devraient s’attacher à voir ce qu’est le réel. Ceci leur éviterait moultes déconvenues dont ils tirent rarement les conséquences qui s’imposent tant ils sont certains de leur bon droit. Le réel, c’est quand on se cogne, nous rappelle le psychanalyste, Jacques Lacan. En dépit des nombreuses bosses qui ornent leur front, ces marchands d’illusion poursuivent dans leur impasse idéologique. Elle constitue le miroir de leur pouvoir de nuisance mais, aussi et surtout, la meilleure preuve de leur constat d’impuissance à se confronter aux faits qui sont toujours aussi têtus. Il y aurait peut-être lieu de revenir au réel s’ils souhaitent être prêts à affronter avec sérénité un avenir aussi incertain qu’imprévisible. Faute de quoi, ils seront les éternels damnés de l’Histoire au sens noble du terme et en subiront le châtiment qu’ils méritent. In fine, ils seraient bien inspirés de quitter le champ de la prophétie auto-réalisatrice pour affronter, celui plus exigeant, du choc du réel.
Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur
[1] Alain Frachon, Trump, le chaos à domicile, Le Monde, 31 octobre 2025, p. 28.
[2] Flora Genoux, Argentine, : victoire sans appel du parti de Milei aux législatives, Le Monde, 28 octobre 2025, p. 6.
[3] Louise-André Williams, Argentine : pourquoi Javier Milei a remporté une victoire inattendue aux législatives, www.mediapart.fr , 28 octobre 2025.
[4] Éditorial, En Argentine, Javier Milei conforté par les urnes, Le Monde, 29 octobre 2025, p. 30.
[5] E. Sa, Alerte à la grippe Javier, Le Canard enchaîné, 29 octobre 2025, p. 8.
[6] Olivier Compagnon/David Copello, L’Argentine s’inscrit dans la grande vague autoritaire qui traverse le monde, Le Monde, 31 octobre 2025, p. 26.
[7] Michel de Saizieu, [Vu d’Argentine] : À la presse et aux sondages, le grand prix des perdants !, www.bvoltaire.fr , 28 octobre 2025.
[8] Jens Stoltenberg, Vigie du monde, À la tête de l’OTAN en temps de guerre (2014-2024), Flammarion, 2025, p. 476.
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(*) Vincent Gourvil est le pseudonyme d’un haut fonctionnaire, par ailleurs Docteur en sciences politiques. |
Source photo bandeau : IA / Laure Fanjeau

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