2025 ou la Symphonie du Nouveau Monde Bis

Vincent Gourvil (*)
Pseudonyme d’un haut fonctionnaire
Docteur en sciences politiques

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« Le vieux monde se meurt, le nouveau monde est long à apparaître, et c’est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres »
(Antonio Gramsci). En ce temps des bilans, diverses questions se posent à l’observateur curieux des évolutions de notre planète.

Ne sommes-nous pas entrés à pieds joints dans le XXIe siècle en cet an de grâce 2025 grâce (à cause de) à l’action « imprévisible et inquiétante »[i] de ce que d’aucuns qualifient de monstre, celui qui a pour nom, Donald Trump ?

L’ancien monde ne cède-t-il pas la place au nouveau monde dans une symphonie éponyme que nous avions timidement envisagée dans notre bilan de l’année 2023 ?[ii] L’année écoulée ne confirme-t-elle pas l’existence d’une fragmentation du monde en blocs géopolitiques concurrents, rivaux systémiques ? L’année écoulée ne constitue-t-elle pas un moment de bascule vers un système international en pleine mutation, en pleine rupture avec les principes d’hier sans qu’une majorité n’en prenne pleinement conscience ? Ces quelques questions ne sont pas exhaustives. Elles sont simplement indicatives. Elles nous amènent immanquablement, avec toutes les réserves d’usage en la matière, à formuler deux assertions. Nous assistons aux derniers balbutiements du monde d’hier, une sorte de fin d’un monde et à l’émergence du monde de demain, le commencement d’un monde.

La fin d’un monde 

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Un double constat s’impose en cette fin d’année 2025 qui confirme des tendances lourdes préexistantes. Le lent mais sûr progrès du désordre mondial s’accompagne d’un aussi tangible déclin du multilatéralisme

Le progrès du désordre mondial

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Promis à une sorte de paix perpétuelle après la chute du mur de Berlin, l’éclatement de l’URSS et la fin de la guerre froide, l’humanité s’enracine dans un monde des bisounours. Les concepts du passé (nation, souveraineté, indépendance, protectionnisme, histoire, géographie, frontières …) sont promptement récusés pour faire place à d’autres plus engageants (village planétaire, universalisme, chaînes de valeurs, libéralisation à tout crin, fin de l’histoire, de la géographie, sans frontiérisme …). Nos éternels Candide se frottent les mains tant le monde est porteur d’espoir d’un monde de la fraternité ignorant la guerre désormais remplacée par la paix. Tout va très bien madame la marquise sauf un tout petit rien. C’est bien connu, toutes les bonnes choses ont une fin. Le chaos mondial traduit aujourd’hui un retour de la conflictualité dans les relations entre États (Palestine ; Ukraine ; Sahel ; RdC-Rwanda ; Inde-Pakistan ; Afghanistan-Pakistan ; Cambodge-Thaïlande …). Le pire n’est jamais très loin en cette fin de premier quart du XXIe siècle. La cure de droits de douanes imposée par Donald Trump au reste du monde déstabilise le commerce international. Sans oublier les méfaits du terrorisme, de l’extrémisme religieux ; du dérèglement climatique ; des ravages de la drogue, des errements du numérique ; de la vérité alternative …

Le déclin du multilatéralisme

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Instruits par l’expérience de la Seconde Guerre mondiale et de l’inefficacité du système de sécurité collective mis en place autour de la SDN, les États mettent progressivement au point un écheveau de traités et d’organisations internationales autour de la famille des Nations unies mais aussi d’institutions régionales (UE, OTAN, OSCE, OCDE, Conseil de l’Europe …). L’objectif est clair : encadrer le maximum d’activités humaines par des normes contraignantes destinées à réaliser une convergence sur des standards minimaux. Si, bon an mal an, cette démarche de paix par le droit fonctionne jusqu’au tournant du XXe et du XXIe siècle, la machine commence à se gripper petit à petit, faute d’un niveau de confiance suffisant entre Grands de ce monde tels que la Chine, les États-Unis mais aussi entre les grands blocs que sont l’Occident et le Sud global.  Ces derniers refusent de se soumettre à ce qu’ils considèrent comme l’imposition de valeurs occidentales qu’ils ne partagent pas. Faute d’un accord minimal, les règles qui assuraient, hier, un fonctionnement relativement harmonieux du multilatéralisme deviennent caduques et donc inefficaces tant au plan universel que régional[iii] ou thématique (Cf. un G20 à bout de souffle[iv]) pour baisser les tensions.

À nouveau monde, nécessité de nouvelles règles destinées, autant que faire se peut, à amortir les chocs des plaques tectoniques., les crises internationales.

Le commencent d’un monde

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Tout au long de l’année 2025, deux tendances lourdes convergentes s’imposent à nous, se confirment comme des évidences incontournables sous les coups de boutoir du milliardaire new yorkais : émergence d’un nouveau monde et d’un nouvel unilatéralisme.

L’émergence d’un nouveau monde

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Si ce n’est pas la fin du monde, c’est la fin d’un monde auquel nous assistons. La planète, traversée par de multiples spasmes, se fissure à vitesse grand V. La Maison commune se craquelle. L’incendie se propage comme un feu de forêt dans la chaleur de l’été. Les États se querellent en recourant aux armes ; le Village planétaire gronde en utilisant les réseaux sociaux ; les jeunesses se rebellent en usant des contestations ; les politiques s’agitent en abusant de la communication ; les infréquentables prospèrent en vantant l’autorité ; les trafiquants prospèrent en vendant leurs poisons ; les démagogues s’époumonnent en criant très fort ; les médias informent en pratiquant la désinformation ; les juristes pérorent en proposant de nouvelles normes ; les Organisations non gouvernementales (ONG) décrètent en galopant dans les nuages ; les diplomates s’effacent en pratiquant la politique du chien crevé au fil de l’eau ; les experts s’inquiètent en jouant des peurs ; les bons apôtres pontifient en s’élevant au-dessus de la mêlée ; les féministes condamnent en vantant les immenses mérites de la sororité … En dernière analyse, le nouveau monde n’a plus rien à voir avec l’ancien monde. Il n’en est même pas la pale copie. Ne nous contraint-il pas à imaginer de nouvelles règles pour le canaliser dans la bonne direction ?

L’émergence d’un nouvel unilatéralisme

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Si ce n’est pas la fin de l’Histoire, c’est la fin d’un cycle auquel nous assistons. La majorité des grandes organisations internationales – ONU au premier chef, voire l’UE[v] – sont, bon an mal an, « en état de mort cérébrale ». Le système hérité de la fin de la Seconde Guerre mondiale est à bout de souffle. Comme le souligne très justement le Premier ministre britannique, Keir Starmer : « Nous devons trouver des moyens de jouer de nouveau un rôle constructif aujourd’hui face aux défis mondiaux ». La montée de l’unilatéralisme et du protectionnisme imposée par les États-Unis appelle à faire preuve de créativité conceptuelle et pratique à la fois pour imaginer de nouvelles règles du jeu propres à jouer le rôle d’amortisseurs. Faute de regarder la réalité en face, la maison risque de brûler devant nos yeux hagards. Le temps n’est-il pas venu de la formation de coalitions à géométrie variable ; d’alliances à durée limitée ; du recours à un bilatéralisme efficace ; du refus d’une démarche moralisatrice inutile ; de l’instrumentalisation de certaines causes (Palestine) au détriment d’autres (Soudan) … en un mot de répondre de façon adéquate à l’inquiétude croissante des peuples et des citoyens qui n’en peuvent mais ? C’est à ce prix que la communauté des nations pourra régler les grandes crises internationales comme celles que nous connaissons aujourd’hui.

La fin de l’insouciance

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« L’avenir n’appartient à personne. Il n’y a pas de précurseurs, il n’existe que des retardataires » (Jean Cocteau). Tel n’est-il pas le spectacle désolant que nous offrent des dirigeants occidentaux surpris par l’imprévisible, qui ne l’était pas tant que cela, compte-tenu du précédent américain de 2017 et des évolutions du monde secoué par de multiples crises ? Ne revivons-nous pas un nouvel avatar de l’effondrement du monde précipité par la Seconde Guerre mondiale et la renaissance d’un autre à l’issue de cette terrible boucherie ? Il devient incontournable de nous réveiller, de sortir de notre ambiguïté stratégique pour être mieux armés afin d’affronter les immenses défis du monde du XXIe siècle ? Sauver la face est une chose, sauver le monde en est une autre[vi]. Faute d’un réel sursaut pour affronter, avec courage et détermination, les défis et menaces qui déstabilisent notre planète, ne nous sommes pas transformés en une sorte de Titanic qui fonce sur l’iceberg ? Avec ses sorties permanentes, Donald Trump ne met-il pas le doigt où ça fait mal ?[vii] Ne nous force-t-il pas à voir le monde tel qu’il est et non tel qu’on voudrait qu’il soit ? Là est la question que nous devrions collectivement nous poser sans le moindre tabou pour affronter efficacement les problèmes du monde de demain, dans une symphonie du nouveau monde bis.
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Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur

 

[i][i] Claire Gatinois/Philippe Ricard, Diplomatie. L’ère Trump, le cauchemar des Européens, Le Monde, 23-24 novembre 2025, p. 17.

[ii] Vincent Gourvil, 2023, symphonie d’un nouveau monde, www.espritsurcouf.com , 29 décembre 2023.

[iii] Collectif d’acteurs publics de la région transfrontalière Meuse-Rhin, Dans l’espace Schengen, les frontières se referment là où l’Europe s’était ouverte, Le Monde, 25 novembre 2025, p. 27.

[iv] Mathilde Bouisson, À Johannesburg, l’Afrique du Sud tire son épingle du jeu d’un G20 à bout de souffle, Le Monde, 25 novembre 2025, p. 6.

[v] Philipp Hildebrand/Hélène Rey/Moritz Chularick, La fragmentation et le manque de force de frappe technologique de l’Europe deviennent une faiblesse existentielle, Le Monde, 26 novembre 2025, p. 25.

[vi] Les stratèges européens version Hollywwood, Le Canard enchaîné, 17 décembre 2025, p. 3.

[vii] Collectif, Il est possible, pour les Européens, de ne pas subir la politique de Donald Trump sur l’Ukraine, le Monde, 26 novembre 2025, p. 25.


(*) Vincent Gourvil est le pseudonyme d’un haut fonctionnaire, par ailleurs Docteur en sciences politiques.