Donald Trump ou la diplomatie de la porte entrebâillée

Vincent Gourvil (*)
Pseudonyme d’un haut fonctionnaire
Docteur en sciences politiques

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L’auteur nous fait part de sa perception du président américain, Donald Trump, en analysant ses faits et gestes, postures et conception du pouvoir. Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur.

 

« On peut mesurer la capacité d’un homme d’État à sa faculté de se taire et de ne point écrire ». Cette formule chère à Paul Cambon ne semble plus d’actualité outre-Atlantique. Plus les jours passent, plus nous découvrons de nouvelles formes de diplomatie à travers la pratique iconoclaste de la discipline par le 47ème Président des États-Unis. Ses interlocuteurs en sont déboussolés, sidérés à tel point qu’ils ne parviennent pas à décrypter les messages qu’elles véhiculent. Qui plus est, leurs borborygmes, leurs indignations, leurs condamnations, leurs coups de menton sur les sujets les plus variés (Ukraine, Gaza, Venezuela, Cuba, Groenland , Iran, sécurité collective, multilatéralisme …) ajoutent à la confusion ambiante, au désordre mondial !

Ne serait-il pas grand temps de s’interroger à froid, en dehors de tout préjugé, sur la signification de l’exercice de cette discipline aussi vieille que le monde, pour en déceler les principaux linéaments ?

Ne serait-il pas opportun de faire appel à quelques têtes bien faites – et il n’en manque pas dans notre pays à condition de le vouloir – pour se livrer à une exégèse exhaustive pouvant déboucher sur une sorte de mode d’emploi ? Comme toujours, le temps du diagnostic doit précéder celui du remède. Si le premier est erroné, il y a de fortes chances que le second soit inadapté, voire contre-productif. Peut-être découvririons-nous que ce que nous qualifions, avec une pointe de dérision, de diplomatie de la porte entrebâillée doit être appréhendée au sens propre mais, aussi et surtout, au sens figuré !

Insensiblement, il s’agirait d’aller de la forme au fond du propos trumpien.

La diplomatie de la porte entrebâillée au sens propre : la forme


Un constat d’évidence s’impose à l’observateur attentif de la pratique diplomatique du malappris à la crinière jaune, tête de turc de la bien-pensance germanopratine . Manifestement, Donald Trump préfère le cadre décontracté et chaud de sa propriété de Mar-a-Lago au charme désuet et protocolaire de la Maison Blanche à Washington. Ce qui explique qu’il effectue de nombreux déplacements à bord d’Air Force One entre ses deux domiciles, le pérenne dont il aime jouir et le temporaire qu’il n’apprécie guère. Comme il n’est pas homme à rester inactif durant ses déplacements aériens et qu’il se délecte dans la communication, y compris la plus provocatrice, il innove. C’est pourquoi, il saisit toutes ces occasions (hors-sol) pour entrebâiller la porte qui sépare sa luxueuse cabine de celle moins ludique où s’entasse une kyrielle de folliculaires avides de scoops, de paroles présidentielles sur tous les sujets d’actualité pour faire le show. Désormais, dès qu’il présente son minois moqueur aux perroquets à carte de presse en tenant la poignée de la porte, le monde retient son souffle. En effet, toutes ses confidences aériennes, stratosphériques font le tour de la planète tant elles sont porteuses de messages vengeurs et clairs adressés aux prédateurs patentés qu’à ses infortunés alliés qui n’en peuvent mais. Rien ne serait plus dangereux que de les prendre à la légère. Fini le temps des discours diplomatiques dont chaque mot est pesé au trébuchet pour ne pas froisser les oreilles chastes de ses interlocuteurs. Voici venu le temps du parler cash et trash, de la moquerie (Cf. la pique adressée à Emmanuel Macron pour son prétendu accent français dans la pratique de la langue de Shakespeare et pour sa couardise supposée ou réelle) comme l’aime Donald Trump. Fini le temps de la langue de bois épaisse. Voici le temps venu de la langue déliée et désinhibée qui fait mouche.  Fini le temps des réponses ambigües pour ne pas froisser, antagoniser l’interlocuteur. Voici venu le temps des vérités assénées avec un gourdin pour celui qui ferait mine de ne pas les saisir.

On l’aura compris. Dans la diplomatie comme dans d’autres disciplines relevant des sciences humaines, l’important est d’aller au-delà de l’écume des jours pour tenter de découvrir la substantifique moëlle. En un mot comme en cent, il ne faut pas s’arrêter à la forme mais il faut déchiffrer le fond.

La diplomatie de la porte entrebâillée au sens propre : le fond


Un autre constat d’évidence s’impose à l’observateur attentif de la pratique diplomatique du malappris à la crinière jaune, tête de turc de la bien-pensance germanopratine. Manifestement, les prestations aériennes de Donald Trump vont au-delà de l’exercice de clown, de pitre, de dernier de la classe dont certains de ses détracteurs se délectent. Elles constituent le plus souvent l’expression d’une ligne directrice, voire d’une doctrine – ancienne comme celle de Monroe ou nouvelle comme celle de l’Oncle Donald  – tracée, peaufinée par ses nombreux conseillers, ses nombreux centres de recherche (« Think tank ») républicains dont on parle rarement dans les fameux milieux bien autorisés si bien dépeints en son temps par Coluche. C’est que le slogan « MAGA » (« Make America Great Again ») se décline sous diverses formes dans les relations internationales. En un mot comme en cent, l’intérêt bien compris de l’Amérique, nation indispensable l’emporte sur toute autre considération à dimension altruiste ou universaliste. Peu importent les exigences du droit international, des valeurs, des principes …

La parole est au plus fort qui dicte sa loi aux plus faibles, aux timorés, aux idiots utiles, aux velléitaires que sont, parmi tant d’autres, les Européens et leur bidule qui a pour nom Union européenne. Contrairement à ce qui se passe dans notre Douce France sous le règne empreint de magnificence et de munificence de Jupiter 1er, la parole est souvent action, voir avertissement à ne pas rejeter la main qui propose une voie de sortie honorable. Le Président vénézuélien, Nicolas Maduro l’a compris un peu tard alors que l’exil vers la Russie ou vers d’autres centres d’accueil pour dictateurs proscrits lui était proposé. Qui plus est, le milliardaire new yorkais a la faiblesse de faire ce qu’il dit. Gare à ceux qui ne le prennent pas au sérieux. Ils en seront pour leur frais.

À l’avenir, tout ceci devrait être médité, pensé et non écarté d’un revers de main pour éviter la mauvaise fortune à tous ceux qui sont sûrs d’eux. Dans la pratique internationale, connaître le passé pour comprendre le présent et anticiper l’avenir est incontournable.

On l’aura compris. Dans la diplomatie comme dans d’autres disciplines relevant des sciences humaines, l’important est de comprendre la véritable signification du réel pour s’y préparer le plus en amont possible. En un mot comme en cent, il ne faut pas s’arrêter à l’apparence mais il faut aller voir l’essence du propos.

A la recherche de la stratégie perdue !


« Il n’y a pas de diplomatie verbale, il y a une diplomatie active. Le reste n’est qu’illusion ». Ce jugement de l’ancien Président français, François Hollande ne manque pas de pertinence dans le monde du XXIe siècle, en général et dans celui dominé, écrasé par Donald Trump, en particulier. Chez ce dernier, quoi que l’on puisse penser du personnage et de son extravagance, parole et action se conjuguent parfois, souvent avec harmonie. L’art de la diplomatie ne consiste-t-il pas, en dernière analyse, à trouver les mots justes pour expliquer des choses complexes ? N’est-ce pas en réalité à ce travail de pédagogie diplomatique de décryptage des heurts et malheurs de la planète que nous incite Donald Trump avec ses frasques en matière de communication ? Nous devons nous y habituer et en tirer les conséquences qui s’imposent. Faute de quoi, l’Europe n’est-elle pas menacée de marginalisation dans le concert cacophonique des nations ? N’est-elle pas menacée d’être reléguée au rôle peu enviable de commentateur d’un monde qui se réorganise sans elle faute de s’entendre sur un minimum de stratégie commune entre ses États membres et cela même en raison de la difficulté de l’exercice ? L’indignation à tout va n’a jamais fait une bonne diplomatie.

En dernière analyse, les Européens seraient bien inspirés de relire et de méditer la récente « Stratégie de sécurité nationale américaine » qui frappe par sa concision et par sa clarté. Si l’on veut bien y prêter toute l’attention qu’elle mérite, celle-ci n’explique-t-elle pas en grande partie les tenants et aboutissants de la diplomatie de la porte entrebâillée de Donald Trump ?

 

(*) Vincent Gourvil est le pseudonyme d’un haut fonctionnaire, par ailleurs Docteur en sciences politiques.

Source photo : Pixabay