Afrique sahélienne et dérive djihadiste …
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Pascal Le Pautremat (*)
Rédacteur en chef d’Espritsurcouf
Si les médias restent focalisés, en priorité, sur la situation conflictuelle qui pèse sur le Proche et le Moyen-Orient, la déstabilisation de l’Afrique pansahélienne, sous l’emprise des courants djihadistes, est pourtant des plus préoccupantes.
On note ainsi l’influence du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), dirigée par Iyad Ag Ghali et affiliée à Al-Qaïda, et d’autres courants qui se revendiquent de l’État islamique. Ainsi, Boko Haram, à partir d’août 2016, s’est scindé en deux factions : le Groupe sunnite pour la prédication et le djihad et l’Organisation de l’État islamique en Afrique de l’Ouest, plus radicale, qui, comme son nom l’indique, a prêté allégeance à l’État islamique et absorbé, il y a quelques années, l’État islamique au Grand Sahara (EIGS), créé en 2015…
En somme, fonctionnant autour de véritables franchises – Al Qaeda versus État islamique –, quelques mouvances relevant plutôt du grand banditismes et de réseaux de trafiquants internationaux, n’ont cessé depuis les années 2010, de se remodeler, de se diviser ou de fusionner, comme le feraient des entreprises en matière de fusion-acquisition, en cherchant à se donner une constance religieuse des plus rigoristes qui soient.
Les luttes de pouvoirs, d’égos sont donc omniprésentes et les stratégiques de conquête de territoires s’entrechoquent, face à des États régionaux plus ou moins dépassés par l’ampleur du processus.
Car, le nombre d’attaques djihadiste a sensiblement augmenté au gré des années.
En 2017, pourtant, dans le cadre du G5 Sahel, le Mali, le Burkina Faso et le Niger, le Cameroun et le Tchad, avaient établi des forces communes et mutualisées pour opérer contre les katibas fondamentalistes et adeptes du terrorisme islamique, en corrélation avec les forces françaises et la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) qui fut maintenue dix années durant de 2010 à 2023. Elles affrontèrent notamment les forces de Boko Haram, qui débordant du Nigéria, s’étendait au Cameroun et au Niger …
L’encadrement assuré par les Français ne parvient pas à forger un socle et un allant collectivement partagé par les pays partenaires. Au gré des opérations Serval (2013-2014) puis Barkhane de 2014 à 2022, la France avait fait au mieux, avec des effectifs réduits – moins de 3 500 à 5 000 hommes selon les périodes – pour couvrir une zone comparable à la moitié de l’Inde. Les forces spéciales furent largement sollicitées mais la démesure entre les moyens engagés et le tumulte politique régional, en dépit d’une synergie de façade, n’ont pu endiguer le fléau djihadiste.
Avec l’arrivée et le maintien au pouvoir du colonel Assimi Goïta, à partir de 2020, via plusieurs coups de force, les critiques à l’égard de la France s’amplifient, relayées dans une dynamique collective. Le Burkina Faso, le Niger emboitent le pas ai Mali et basculent à leur tour dans des régimes militaires, conspuant toute collaboration avec la France, devenue honnie.
Depuis septembre 2023, le Mali, le Niger et le Burkina Faso se sont associés pour former l’Alliance des États du Sahel, scellant un pacte de défense collective et d’assistance mutuelle, dans le cadre de la « Charte du Liptako-Gourma » ; avec, comme priorité la lutte contre le terrorisme dans les trois pays. Leurs relations avec la Communauté des États ouest-africains (CEDEAO) se sont dégradées au point que les trois pays ont l’ont quittée en janvier 2025.
Plutôt que de continuer à œuvrer de concert avec l’armée française ou même avec la CEDEAO, les trois nouveaux chefs d’État optent pour un partenariat économique et sécuritaire avec la Russie. Cela s’est notamment traduit par l’entrée en action de la société militaire privée, Wagner, devenue Africa Corps, qui relève désormais du ministère de la Défense et des services secrets russes.
Factuellement, les trois régimes militaires du Mali, du Burkina Fasso et du Niger témoignent d’une incapacité à endiguer la recrudescence des mouvements islamiques. D’autant que les politiques d’intervention des armées desdits pays, appuyées par les unités paramilitaires russes, se sont traduites par des opérations d’attrition, sans mesure graduée ni distinction, au détriment de certains villages dont les populations ont parfois été décimées. Au point même de causer plus de morts que les organisations djihadistes elles-mêmes, selon certains médias africains. À ce jour, rien n’a pu être certifié, au-delà des témoignages de quelques communautés locales. Pour autant, la violence des opérations de rétorsions des forces maliennes, notamment, à l’encontre de groupes touarègues, a forgé l’amertume au cœur des populations visées, favorisant d’autant plus le recrutement de nouveaux adeptes de la lutte armée en faveur de la constitution de l’Azawad, symbole de l’indépendance touarègue tant convoitée depuis les années 1900.
En 2025, selon l’indice d’analyse établi par l’organisme australien, Institute for Economics and Peace, le nombre de victimes du terrorisme reste néanmoins considérable, au point que le Sahel apparait ainsi, depuis 2022, comme le deuxième espace géographique le plus touché – sur 163 pays répertoriés – par ce fléau, tout en sachant que le nombre de victimes a été décuplé depuis 2019. Toutefois, on a constaté une légère baisse du nombre de victimes entre 2024 et 2025. En 2024, on y a dénombré plus de 3 500 tués contre plus de 2 500 en 2025. Parmi les pays sahéliens les plus affectés par le terrorisme, on note le Burkina Faso, avec 846 victimes civiles en 2025 contre 1 532 en 2024. Le Niger est, lui aussi, particulièrement touché, le Mali venant en quatrième position (341 morts en 2025 contre 604 en 2024) après le Nigeria. Dans ce dernier pays, les États fédérés de Kebbi, Kwara, Niger et Sokoto sont particulièrement meurtris. Le Bénin, enfin, n’est pas épargné dans sa partie nord-est, à savoir les départements d’Alibori et de Borgou.
Ainsi, trois ans après le départ des forces française du Mali, la situation se détériore, au point que les capacités du groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) lui ont permis de perturber grandement, en novembre dernier, l’approvisionnement en carburant de Bamako, en arrêtant des convois de camions citernes.
Cette conjoncture n’est pas pour rassurer les pays de la région comme les pays occidentaux. Les Etats-Unis envisagent d’intervenir de manière conséquente dans la zone, au gré des actions de renseignement et de coopération militaire qui ont été redynamisées en conséquence. Cela passe par les efforts en faveur de l’établissement des nouvelles relations – sécuritaires et économiques – (comme la Russie !) entre les Etats-Unis et le Mali, via le Bureau des Affaires africaines, du département d’État américain.
Toujours est-il que la Russie comme les Etats-Unis ne perdent pas de vue que le Mali regorgent de ressources naturelles à haute valeur ajoutée, comme le pétrole, le gaz, les diamants ou l’or, dont le Mali est le 3ème producteur du continent africain, et dans le TOP 15 mondial…
Pour ce 277ème numéro bimensuel d’Espritsurcouf, nous insistons donc sur l’Afrique, la question du jihadisme et diverses questions sociales.
Dans la mesure où certaines réalités sont plus ou moins reprises par les médias, sinon déformées ou soumises à des distorsions dogmatiques, Vincent Gourvil insiste sur cet aspect pour dénoncer le déni des communications coupées des dimensions factuelles, pourtant attestées. Où l’on rappellera donc la lourdeur des dynamiques de l’entre-soi et de la suffisance pétrie de certitudes, aux antipodes de la réalité : « De la prophétie auto-réalisatrice au choc du Réel » (Rubrique HUMEURS).
L’Afrique est rattrapée par la guerre russo-ukrainienne étant donné que la Russie a recours à des mercenaire issus du continent. Moussa Bobbo rapporte ainsi les grandes lignes d’une étude récemment parue à ce propos : « Les mercenaires africains dans la guerre russo-ukrainienne » (Rubrique GÉOPOLITIQUE).
Dans un tout autre domaine, mais tout aussi sombre, Solenn Thomas, au terme d’une enquête sur le terrain, aborde la question de la délinquance des mineurs malgaches et met en lumière et la politique judiciaire mises en œuvre dans ce pays, face à des individus fragilisés et vulnérables : « La détention des mineurs à Madagascar » (Rubrique SOCIOLOGIE).
Laure Fanjeau, pour sa part, insiste sur la Phase 3 de l’exercice international Orion 26, à savoir l’entrainement à la gestion de crise interministérielle sur fond de guerre de haute intensité.
Parmi les sous-rubriques, vous trouverez deux vidéos : l’un insistant sur l’Afrique comme nouvel épicentre du djihadisme et du terrorisme dans le monde (cf 28 minutes sur Arte, en novembre 2025) ; l’autre revenant sur la Confédération des États du Sahel qui a réuni, en décembre 2025, à Bamako, le Mali, le Niger et le Burkina Faso (Rubrique ÉCRAN RADAR).
André Dulou, enfin, vous a préparé un nouveau SÉMAPHORE avec un focus spécifique intitulé : « France au sein de l’Europe : Défense ». D’où une revue de presse thématique qui insiste sur divers aspects de la politique de sécurité de l’Union européenne, outre un rappel historique quant à la signature du Traité du Cateau-Cambrésis, en date du 3 avril 1559, qui mit un terme à près de 50 ans de guerres en Italie…
Quant au livre mis en avant, il s’agit, comme pour le précédent (cf Espritsurcouf N°276), du témoignage d’un ancien membre des services spéciaux français. Guillaume Hassinat a œuvré d’abord au sein du 13ème Régiment de Dragons parachutiste avant de servir au Service opérationnel de la DGSE. Après plus de 20 ans de services, Guillaume Hassinat a décidé de mettre son expérience et ses acquis, en matière de maitrise mentale et psychique, au service de celles et ceux appelés, au gré de leurs activités professionnelles, à évoluer dans des environnements exigeants et difficiles. Il offre ainsi un savoir-être en action, collectivement partagé, tout en invitant à se forger une capacité à relever les défis, à faire acte de résilience, sans cesse renouvelée et alimentée par une énergie puisée dans son moi profond. Un ouvrage riche en conseils et recommandations, pour acquérir une posture permettant de mieux vivre et de surmonter les épreuves et traumatismes. Cf Guillaume Hassinat, Par-delà les épreuves. Le combat de la vie décryptée par un ancien membre des forces spéciales et de la DGSE. Paris, éditions Solar, 2026, 252 pages. Prix : 19.90€ (Rubrique LIVRES).
Bonne lecture !
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(*) Pascal Le Pautremat est Docteur en Histoire Contemporaine, diplômé en Défense et Relations internationales. Il est maître de conférences à l’UCO et rattaché à la filière Science Politique. Il a enseigné à l’Ecole Spéciale militaire de Saint-Cyr et au collège interarmées de Défense. Auditeur de l’IHEDN (Institut des Hautes Études de Défense nationale), ancien membre du comité de rédaction de la revue Défense, il est le rédacteur en chef d’Espritsurcouf. |
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