Iran 
Guerre, bavardages et spéculations

Pascal Le Pautremat (*)
Rédacteur en chef d’Espritsurcouf

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Depuis que les Etats-Unis et Israël ont lancé, le 28 février, leurs opérations interarmées combinées, Epic Fury et Roaring Lion (côté israélien), nous sommes assaillis de commentaires, d’analyses verbeuses et, surtout, pris en otages par les stratégies de spéculation opportuniste des marches boursiers. La hausse tarifaire du pétrole, habillée de légitimité et de conséquence évidente, sous prisme du dogme de l’ultralibéralisme, est pourtant sans commune mesure avec la réalité de la situation.

À la Maison blanche, d’abord, les bavardages sont récurrents avec des affirmations à « l’emporte-pièce » qui donnent le sentiment d’un amateurisme – de façade ? – alors que l’essentiel de la guerre enclenchée se joue au gré des première semaines et qu’en onze jours, le régime des Gardiens de la Révolution a largement été décapité. C’est tout de même, en soi, une réussite stratégique obtenue en un laps de temps très court.

Sur les chaînes d’information en continue, ensuite, en France en particulier, les « analyses » donnent surtout lieu à de véritables « talkshows-comptoirs des égos », avec des consultants – toujours les mêmes – qui multiplient les commentaires bavards largement critiques et négatifs, pour prédire le pire, devant des journalistes qui semblent même le souhaiter pour mieux capter l’audimat. Les chaines d’information françaises en viennent presque à espérer un échec israélo-américain.

Paradoxe de notre monde occidental : là où l’on entendait, il y a encore un mois, des voix s’élever contre le régime des mollahs, honni pour sa politique tyrannique et son jeu récurrent de menaces et de pression depuis 1979, tant sur le Moyen-Orient qu’en Occident, les commentateurs viennent jouer désormais les sceptiques et les juges pour critiquer une action – certes unilatéraliste – d’Israël et des Etats-Unis contre ce régime qui, s’il succombe, sera pourtant saluée par tout un chacun.

La première phase de l’offensive – largement attendue par le peuple iranien lui-même, ne l’oublions pas ! – a témoigné de succès inhérent à des actions coordonnées et ajustées grâce à une exploitation dynamique du Renseignement.

Les Etats-Unis et surtout Israël poursuivent leurs opérations « homo » à l’encontre des hauts dignitaires du régime qui ont été tués, ainsi, par dizaine. Citons notamment Ali Khamenei, le Guide suprême, dès le 28 février 2026, Aziz Nasirzadeh, ministre de la Défense, Abdolrahim Moussavi, chef d’état-major des forces armées, Mohammad Pakpour, commandant du Corps des gardiens de la révolution, Salah Assadi, chef du renseignement, Hossein Jabal-Amelian, président de l’Organisation de l’innovation et de la recherche en matière de défense, et, même, le 17 mars, Ali Larijani, chef du Conseil suprême de sécurité nationale iranien, et Gholamreza Soleimani, général commandant de la milice Bassidj.

Si la phase des frappes missilières s’est déroulée avec une intensité prévisible, tout en entraînant, logiquement là encore, des ripostes iraniennes élargies aux pétromonarchies connues pour être loin d’apprécier le voisin chiite, il faut toutefois espérer que la Maison blanche ne limite pas son action à la dimension aéro-navale sans avoir pris en compte l’indispensable action au sol.

Car, croire que la guerre ne se gagne que par les airs serait évidemment une erreur stratégique manifeste. Il faudra évidemment, tôt ou tard, des opérations terrestres au sol. Certaines, via les covert actions, ont déjà été lancées, antérieurement aux bombardements. D’autres sont en phase de stand by. Elles vont devoir, ensuite, parvenir – ou pas – à établir une synergie suffisante avec les diverses formes de résistance – depuis le Kurdistan irakien – ou l’extrême Nord-ouest de Iran, voire même depuis le Baloutchistan, à la frontière irano-pakistanaise.

Lorsque cette phase sera en cours, si tant elle qu’elle devienne donc effective, il faudra faire agir communément et converger, ces forces paramilitaires de l’intérieur, sur Téhéran, à condition que l’armée iranienne se soit délitée de manière conséquente.

Est-ce que les chefs militaires iraniens sont prêts à renoncer à contenir tout insurrection d’ampleur sur le sol iranien ? Seront-ils convaincus de la crédibilité d’une nouvelle carte politique dans le pays ou, à l’inverse, resterons-ils arcboutés sur une contre-offensive jusqu’auboutiste voire nihiliste ?

Incontestablement, rien ne serait pire que d’interrompre l’intervention pluridimensionnelle plutôt que de la conduire jusqu’à son terme.

Mais, évidemment, cela a et aura un prix conséquent qui ne réjouit personne : la mort de centaines, voire de millions d’Iraniens considérés comme « Gardiens de la Révolution », des dizaines de sites énergétiques détruits, une pollution de l’air et des eaux, pendant quelques temps, au Moyen-Orient ; les destructions d’usines de dessalement, éléments stratégiques dans une région qui en est cruellement dépourvue ; des civils iraniens qui, par centaines de milliers, subissent les lourdes conséquences des frappes missilières et des bombardements  : déplacements et fuites hors de la capitale, atermoiements quant à la conduite à tenir pour la suite, dans l’espoir que le régime soit suffisamment fragilisé et affaibli, privé de toutes ses capacités décisionnelles.

L’Histoire s’écrit et, à ce jour, bien des inconnues demeurent, selon une dynamique innée à toute guerre : quel régime pour l’Iran d’ici quelques mois ou années ? Le régime et ses Gardiens de la Révolution sont-ils réellement capables d’une résilience sur la durée ? On sait que nombre d’entre eux ont fui dès le début du conflit. Et ceux qui demeurent à leurs postes, sont surtout figés dans un nihilisme dogmatique, préférant la mort, en martyr, à toute autre alternative. Sinon, les « survivants » fanatiques du régime chiite, qu’ils soient politiques ou paramilitaires, viendront-ils renforcer les groupes terroristes, à l’instar de ce que firent divers membres irakiens du parti baas, dans les années 2000 ?

Quant aux mouvements de résistance intérieure, on le sait, ils sont loin de s’accorder sur l’hypothèse de voir le peuple se rallier au dernier fils de shah de la dynastie Pahlavi.

Il reste donc beaucoup de défis et d’épreuves à prendre en compte et à surmonter avant que la normalisation soit de mise.

Mais, à une époque où prime la célérité au détriment de la patience, la versatilité au lieu de la constance et de la détermination, le diktat des marchés boursiers s’impose sans commune mesure. Au point que tout est analysé et vécu en fonction du poids et de la variation de l’inflation en matière énergétique, agitée comme une conséquence inévitable de la conjoncture, au motif que le détroit d’Ormuz serait bloqué. Il n’en est pourtant rien, quoique disent et répètent en boucle pléthore de médias et de commentateurs/ Certes, il existe une certaine dangerosité persistante quant à al capacité iranienne de perturber le trafic maritime. Mais elle s’amenuit sous les coups de boutoir de l’attrition aéronavale des forces américano-israéliennes. Astucieusement, pour que cela puisse se faire dans des délais assez réduits, la Maison blanche ont invité divers pays à s’associer à eux, à cet effet, pour tendre vers la sécurisation pleine et entière du Détroit.

En attendant, ce sont les compagnies de transports maritimes et les assureurs qui sont pétrifiés et font monter les prix, si bien que des navires préfèrent jeter l’ancre et attendre… Une situation sciemment voulue et réfléchie, motivée par les jeux de spéculation de traders, avec des multinationales pétrolières, goguenardes quant aux marges qu’elles s’octroient par ce biais.

Et personne pour empêcher de telles dérives comportementales qui se répètent ainsi de « choc pétrolier » en « choc pétrolier » depuis la seconde moitié du XXe siècle…


Pour ce 276ème numéro bimensuel d’Espritsurcouf, la focale reste principalement concentrée sur l’Iran et la phase de haute intensité conflictuelle engagée actuellement.

Pour autant, l’actualité reste imprégnée des enseignements des élections municipales qui se déroulent en France. Le premier tour montre que la banalisation des discours antisémites, pourtant irrecevables, de la part de l’extrême-gauche, s’affirme lamentablement. Aussi, nous vous proposons une réflexion de Xavier Raufer sur la violence politique de cette extrême-gauche dont l’autosatisfaction est sans limite : « Trotskisme et violence politique » (Rubrique HUMEURS).

Concernant la conflit avec l’Iran, Renaud Girard analyse les raisons pour lesquelles le régime des Mollahs précipite sa propre perte : « Les trois erreurs stratégiques de l’Iran » (Rubrique GÉOPOLITIQUE).

Zoya Arrignon, pour sa part, nous rappelle le destin d’une résistante française, Anna Marly, à laquelle le « Chant des partisans » doit beaucoup : « Anna Marly, la voix russe de la résistance française » (Rubrique HISTOIRE).

Laure Fanjeau, pour sa part, insiste sur le soutien apporté aux militaires français blessés de guerre, entre concerts dédiés, recueil de fonds et, surtout, implication médicale, entre reconstruction physique et psychiques, autant que faire se peut… (Rubrique ÉCRAN RADAR). La rubrique présente également deux reportages relatant la mise en place du régime des Mollahs, en Iran, en 1979.

André Dulou vous propose, quant à lui, sa REVUE D’ACTUALITÉ, en insistant, en premier lieu, sur « La guerre et ses effets » où la guerre ouverte avec l’Iran comme la guerre russo-ukrainienne sont assez prégnantes au gré des sujets soulevés.

Au rayon Lecture, nous vous proposons l’ouvrage de Charles D’Azérat, officier de formation, issu de l’Armée de l’Air, qui a intégré le prestigieux Commando parachutiste de l’Armée de l’Air N°10, au sein Commandement des opérations spéciales (COS). Il offre ainsi un récit biographique, assez synthétique mais bien maitrisé, qui met en exergue, logiquement, son parcours de vie au sein des groupements opérationnels, guidé autant que porté par ses convictions profondes. Celles-ci, et il ne s’en cache pas, puisent leur fondement dans l’héritage intergénérationnel et la culture familiale. Charles D’Azérat exprime combien il se sent animé d’une foi profondément ancrée, avec un attachement tout particulier à St Michel, tout en ayant sans cesse à l’esprit des figures de l’Histoire nationale, et de l’histoire de l’armée de l’air en particulier. Son texte se veut aussi un vibrant hommage aux opérateurs qu’il a commandés, avec lesquels il a traversé bien des épreuves, notamment en République centrafricaine, ou lors de la libération des otages de l’hôtel Splendid à Ouagadougou, au Burkina Fasso, le 15 janvier 2016, face à un commando djihadiste de l’État islamique. Charles D’Azérat rend, enfin, un hommage appuyé à son épouse, transcendant symboliquement le vif soutien qu’assurent femmes et compagnes aux militaires, emportés dans le tourbillon opérationnel des unités les plus exposées. Charles D’Azérat, À cœur ouvert. Récit d’un commando du CPA 10. Paris, éditions Mareuil, 2026, 158 pages. Prix : 21,00€. (Rubrique LIVRES).

Bonne lecture !

(*) Pascal Le Pautremat est Docteur en Histoire Contemporaine, diplômé en Défense et Relations internationales. Il est maître de conférences à l’UCO et rattaché à la filière Science Politique. Il a enseigné à l’Ecole Spéciale militaire de Saint-Cyr et au collège interarmées de Défense. Auditeur de l’IHEDN (Institut des Hautes Études de Défense nationale), ancien membre du comité de rédaction de la revue Défense, il est le rédacteur en chef d’Espritsurcouf.

 

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