Guerre, narcotrafic et Amérique

Pascal Drouhaud (*)
Président de l’association LATRAN
Spécialiste des relations internationales

.
A la croisée entre les questions sécuritaires et géopolitiques, l’auteur dresse un état des lieux de a Guerre du narcotrafic au Mexique et ses conséquences régionales.

 

Le 26 Février 2026, la mort du chef du Cartel « Jalisco Nouvelle Génération » (CJNG), Nemesio Oseguera Cervantes, dit “El Mencho”, a provoqué une nouvelle vague de violences au Mexique, illustrant la persistance d’un conflit engagé depuis plusieurs décennies, contre les cartels de la drogue. Il oppose l’État fédéral aux puissants cartels de la drogue. Depuis le mois d’Août 2025, les Etats-Unis ont déclaré un « conflit armée » contre le trafic de la drogue en Amérique latine. Aux côtés du « clan del Golfo » (Colombie), « Tren de Aragua » et « Cartel de los Soles » (Vénézuéla) comme « la Mara Salvatrucha, MS 13 » (El Salvador), les mexicains « Jalisco Nueva Generacion”, “Sinaloa” et “Familia Michoacana” sont considérés par les Etats-Unis, comme des organisations terroristes que le Président Donald Trump entend annihiler dans le but de « protéger la nation américaine » (1) .

Déclenchée officiellement en décembre 2006 par le Président Felipe Calderón, la “guerre des cartels” a transformé des régions entières du Mexique, avec des conséquences humaines et économiques importantes. Au-delà des frontières mexicaines, ce fléau s’étend à l’Amérique centrale (particulièrement au Guatémala et au Honduras) tout comme aux États-Unis, alimentant des crises migratoires, des épidémies de drogue et des tensions géopolitiques.

Soutenue par les structures de renseignements américains, l’élimination d’ « El Mencho » a provoqué une vague de chaos : plus de 250 barrages routiers, des incendies de véhicules et de commerces, des fusillades dans plus de 20 États, causant des dizaines de morts parmi les forces de l’ordre, les cartellistes et les civils. Guadalajara, deuxième ville du pays et hôte de matchs pour la Coupe du Monde 2026, s’est transformée en ville fantôme, avec des écoles fermées et des transports interrompus. Cet environnement de violence a rappelé la complexité du problème et les défis autant pour le Mexique que pour les USA tout en mettant l’accent sur l’ancrage du trafic de drogue désormais international.

Histoire d’un conflit qui s’est ancré dans la société

.

La guerre contre le narcotrafic trouve ses racines dans les années 1990, avec la montée en puissance des cartels profitant de la demande américaine en cocaïne, héroïne et méthamphétamines. Le gouvernement mexicain passe à l’offensive en 2006 : le Président Felipe Calderón (2006-2012) décide de déployer l’armée dans l’État de Michoacán afin de démanteler les réseaux, marquant le début d’une militarisation accrue. Cette stratégie, soutenue par les États-Unis via l’ « Initiative Mérida » ( un plan d’aide de plusieurs milliards de dollars pour équiper les forces mexicaines), vise à intercepter les flux de drogue et d’armes.

Ses successeurs, Enrique Enrique Peña Nieto (2012-2018) et Andrés Manuel López Obrador (2018-2024), transforme la politique alors engagée : le premier crée une gendarmerie nationale, tandis que le second adopte une approche plus “pacifiste” avec la Garde nationale en 2019, préférant les “câlins, plutôt que les balles/ « abrazo, no balazos »”. Pourtant, la violence persiste quand elle ne s’étend pas. Représentants de l’Etat qu’il soit fédéral ou régional (31 Etats composent les Etats-Unis mexicains), élus locaux en sont victimes à l’instar de Carlos Manzo, le Maire d’Uruapan, dans l’Etat de Michoacan, engagé contre les narcotrafiquants et assassiné le 1er Novembre 2025 dans les rues de sa ville.

La présidente Claudia Sheinbaum, élue en 2024, renforce les opérations militaires, comme en témoigne l’opération « Jalisco » de Février 2026, qui a abouti à la mort d’El Mencho lors d’un assaut à Tapalpa, avec l’appui de renseignements américains. S’agit-il de répondre à la pression des USA et de Donald Trump, afin de gagner du temps tandis que celle venant de certains secteurs politiques proches de son prédécesseur, n’en est pas moins forte.  

Prise entre le marteau et l’enclume, la Présidente Sheinbaum cherche un point d’équilibre qui pourrait devenir un élément d’immobilisme pendant un mandat de tous les dangers. L’élimination d’ « El Mencho », a déclenché des représailles massives : barrages routiers, incendies de véhicules et commerces, affrontements armés dans plus de 20 États, causant des dizaines de morts parmi les forces de l’ordre et les civils. Le déploiement de 10 000 soldats n’a pas suffi à contenir immédiatement le chaos, forçant des annulations de vols et des fermetures d’écoles.

 

Cartels et corruption : les acteurs majeurs d’une réalité occulte

.

Les cartels dominants incluent le Cartel de Sinaloa, dirigé historiquement par Joaquín “El Chapo” Guzmán (arrêté en 2016), et le CJNG, émergé en 2010 et devenu l’un des plus violents. D’autres groupes comme le Cartel du Golfe, Los Zetas (dissous en 2014) ou La Familia Michoacana se disputent territoires et routes de trafic.

Les cartels dominants incluent le Cartel de Sinaloa, autrefois dirigé par “El Chapo” Guzmán, capturé en 2016, et le CJNG, fondé en 2010 par El Mencho, devenu l’un des plus violents et expansifs. Le CJNG contrôle le trafic de fentanyl, générant des milliards via drogue, extorsion, trafic humain, vol de carburant et blanchiment via cryptomonnaies. D’autres groupes comme le Cartel du Golfe ou les vestiges des Zetas (dissous en 2014) disputent territoires et routes. 

La corruption ronge l’État: d’anciens ministres comme Salvador Cienfuegos ont été accusés de collusion. La mort d’El Mencho, sans successeur clair, risque de fragmenter le CJNG en factions rivales, déclenchant des guerres internes dans Jalisco, Guanajuato et Michoacán. Des analystes prévoient une décentralisation en “franchises criminelles”, augmentant l’imprévisibilité. Le Cartel de Sinaloa, déjà divisé, pourrait reconquérir des territoires, exacerbant les conflits. Les leaders comme Ismael Zambada Sicairos (“El Mayito Flaco”), fils d’El Mayo Zambada du Sinaloa Cartel, et Ivan Archivaldo Guzmán Salazar (“El Chapito”), fils d’El Chapo, restent en fuite. Julio Alberto Castillo Rodriguez (“El Chorro”), gendre d’El Mencho, est vu comme un successeur potentiel au CJNG. 

La fragmentation « post-El Mencho » pourrait créer un vide propice à « des guerres » entre CJNG et Sinaloa, étendant le chaos. Dans l’Etat de Veracruz, les affrontements entre CJNG et Zetas ont transformé l’État en champ de bataille pour les routes d’exportation. Dans l’Etat de Sinaloa, berceau du narcotrafic, la violence armée touche désormais tout le pays, avec une militarisation accrue sous Sheinbaum.

La diversification des cartels au-delà de la drogue, extorsion, vol de carburant (appelé « huachicoleo »), trafic humain, les rend plus résilients. Dans des États comme Michoacán ou Guerrero, l’agriculture (avocats, citrons) est rackettée, augmentant les prix et freinant les exportations. Les cartels s’infiltrent dans l’économie légale, blanchissant des milliards via immobilier et finances. Cette fragmentation et diversification compliquent les efforts de l’État, favorisant la corruption et les violations des droits humains. 

Depuis 2006, plus de 400 000 homicides sont attribués au conflit, avec environ 100 000 disparus et 350 000 déplacés internes. Les pics de violence, comme en 2018-2020 avec plus de 36 000 morts par an, font du Mexique l’un des pays les plus dangereux au monde. Des villes comme Tijuana ou Ciudad Juárez, affichent des taux d’homicides records : assassinats de journalistes (plus de 120 en 20 ans), de maires et de militants, et l’émergence d’une “narcoculture” glorifiant les trafiquants via musiques et médias. Économiquement, le tourisme souffre, avec des régions déconseillées par les gouvernements étrangers, et le PIB perd jusqu’à 20 % dans certains États en raison de l’extorsion et de la violence.

La guerre contre les cartels de drogue au Mexique, lancée en décembre 2006 par le Président Felipe Calderón, représente l’une des crises sécuritaires les plus graves de l’histoire contemporaine de l’Amérique latine. Cette offensive, soutenue par les États-Unis via l’ « Initiative de Mérida », visait à démanteler les organisations criminelles impliquées dans le trafic de stupéfiants comme la cocaïne, l’héroïne, les méthamphétamines et, plus récemment, le fentanyl. Cependant, au lieu de stabiliser le pays, cette stratégie a engendré une spirale de violence sans précédent, avec un bilan officiel dépassant les 550 000 morts depuis le début du siècle, sans compter les dizaines de milliers de disparus. 

En mars 2026, la situation reste explosive, comme l’illustre la mort récente de Nemesio Oseguera Cervantes, alias “El Mencho”, chef du puissant Cartel Jalisco Nueva Generación (CJNG), qui a provoqué une vague de représailles massives, incluant barrages routiers, incendies et fusillades dans plusieurs États. Au-delà des frontières mexicaines, cette guerre a des répercussions profondes sur la région et le monde, touchant à la sécurité, à l’économie, aux migrations et aux relations diplomatiques.

Les conséquences humanitaires sont particulièrement dévastatrices. La violence a forcé des centaines de milliers de personnes à fuir leurs foyers, alimentant les flux migratoires vers les États-Unis. Au Mexique même, des villes comme Culiacán ou Guerrero ont vu leurs communautés déchirées, avec des disparitions forcées et des massacres collectifs devenus monnaie courante. Dans la région de Guerrero, par exemple, les affrontements entre cartels ont laissé des villages fantômes, avec des familles entières déplacées.

Cette instabilité a également favorisé la corruption endémique : les cartels infiltrent les autorités locales. En Amérique centrale, cette corruption s’étend aux sphères politiques, avec des liens entre narcotrafiquants et élites, comme au Guatemala où les cartels mexicains financent des campagnes électorales.  Économiquement, la région souffre d’un cercle vicieux. Les cartels contrôlent des secteurs entiers, du vol de pétrole aux mines illégales, perturbant les chaînes d’approvisionnement. Au Mexique, la fragmentation des cartels, une conséquence directe de la stratégie de “décapitation” des leaders, a multiplié les groupes criminels, passant de grands cartels comme Sinaloa à des bandes plus petites et plus violentes, qui étendent leurs activités à l’extorsion et au trafic humain. 

Cela a un impact sur les investissements étrangers, décourageant le tourisme et l’industrie dans des zones comme Jalisco, fief du CJNG, où les récentes violences post-“El Mencho” ont paralysé l’économie locale, avec écoles fermées et vols annulés. En Amérique centrale, les routes de trafic traversent Guatemala, Honduras et Belize, où des gangs comme la MS-13 sous-traitent pour les cartels mexicains, augmentant les homicides et coûtant jusqu’à 8 % du PIB en sécurité. Cela alimente une crise migratoire : des milliers fuient vers les USA via le Mexique, qui utilise ce flux comme levier diplomatique. Les cartels s’infiltrent en Europe via l’Espagne et en Amérique du Sud, fragmentant les chaînes de production et exportant la violence. La “guerre aux drogues”, menée depuis un quart de siècle, n’a fait qu’aggraver le problème, avec une militarisation qui déstabilise l’Amérique latine entière. 

Quelles conséquences régionales et internationales ?

.

En Amérique centrale, les routes de trafic traversent Guatemala, Honduras et Belize, où des gangs comme la MS-13 sous-traitent pour les cartels mexicains, augmentant les homicides et coûtant jusqu’à 8 % du PIB en sécurité. Cela alimente une crise migratoire : des milliers fuient vers les USA via le Mexique, qui utilise ce flux comme levier diplomatique. 

Les cartels s’infiltrent en Europe via l’Espagne et en Amérique du Sud, fragmentant les chaînes de production et exportant la violence. La “guerre aux drogues”, menée depuis un quart de siècle, n’a fait qu’aggraver le problème, avec une militarisation qui déstabilise l’Amérique latine entière. Aux États-Unis, premier consommateur mondial, le Mexique fournit 90 % de l’héroïne, cocaïne et fentanyl, causant plus de 100 000 overdoses annuelles. Plus de 2 millions d’armes illégales transitent des USA vers le Mexique par décennie, armant les cartels. 

Sous Donald Trump, réélu en 2024, la pression s’intensifie : menaces d’interventions militaires ou de tarifs si les cartels ne sont pas démantelés. Il est certain que le Mexique est le premier partenaire commercial des USA, renforçant une relation de dépendance partagée et impliquant une dimension sécuritaire. Sous la pression de Donald Trump, réélu en 2024, le Mexique a intensifié ses opérations, comme l’élimination d’“El Mencho” en Février 2026, soutenue par des renseignements américains. Donald Trump a menacé d’interventions militaires directes, plaçant le Mexique entre le marteau des cartels et l’enclume des exigences américaines, risquant une guerre commerciale si Mexico n’agit pas. Cette dynamique a des effets globaux sur le trafic de drogue.

À l’échelle internationale, la guerre mexicaine contre les cartels a des ramifications profondes, particulièrement dans les relations avec les États-Unis, premier consommateur mondial de drogue. Les cartels mexicains génèrent entre 17 et 38 milliards de dollars annuels rien qu’aux USA, dépassant le budget de défense mexicain. Les routes du Pacifique et celles vers l’Europe, passant en partie par l’Afrique et le Golfe de Guinée, révèlent l’ampleur du trafic. Les cartels mexicains, comme le CJNG, ont étendu leurs réseaux en Europe, en Asie et en Océanie, exportant du fentanyl synthétique qui cause des overdoses massives aux USA (plus de 100 000 par an récemment). 

La “guerre contre la drogue” a favorisé la sophistication des opérations : les cartels utilisent des cryptomonnaies pour le blanchiment et des drones pour le transport, rendant la répression inefficace. Internationalement, cela a conduit à des débats sur la légalisation : des pays comme la Colombie et le Mexique appellent à une approche non répressive, critiquant le modèle américain imposé depuis les années 1970. Géopolitiquement, cette guerre renforce les asymétries.

Les États-Unis imposent leur agenda, mais l’échec de la répression, avec une augmentation de la production de drogue malgré les efforts, révèle les limites de l’exercice. En Colombie, allié historique, des approches similaires ont mené à des conflits armés prolongés, tandis que l’Union européenne renforce sa coopération pour contrer les routes atlantiques. 

Conclusion

.

La guerre du narcotrafic au Mexique, exacerbée par des événements comme l’opération Jalisco de 2026, reste un défi majeur pour la stabilité régionale. Si l’élimination d’ « El Mencho » porte un coup au CJNG, elle risque de multiplier les fragmentations et les violences, comme en témoigne la situation stabilisée mais tendue au 26 février. 

Une approche globale, réduction de la demande américaine, contrôle des armes, anti-corruption et régulation de la demande, est essentielle. Sans réforme, le Mexique et ses voisins continueront de subir un lourd tribut humain, économique et social, avec des risques accrus pour des événements mondiaux comme la Coupe du Monde 2026.

 


(*) Pascal Drouhaud est spécialiste des relations internationales avec une expertise sur l’Amérique latine. Il est l’auteur de nombreux articles sur l’évolution de ce continent notamment dans la revue Défense nationale. Il a publié un ouvrage, « FARC, confessions d’un guérilléro » aux Editions Choiseul en 2008. Ancien Auditeur de l’IHEDN (54ème promotion nationale), il est le président de l’Association LATFRAN (www.latfran.org) et chercheur auprès de l’Institut Choiseul.