L’ALGERIE, LE HIRAK et LA FRANCE

par Kader Abderrahim (*)
Jean Dufourcq (*)
Olivier Kempf (*)

ESPRITSURCOUF complète aujourd’hui son dossier – “L’Algérie après Bouteflika : le Hirak et le Maghreb”  par une étude publiée par LA VIGIE dans sa livraison du n° 119. Les deux rédacteurs habituels de La Vigie se sont associés la compétence et l’autorité du professeur Kader Abderrahim.
ESPRITSURCOUF a sélectionné des extraits de ce texte à trois voix qui parle surtout de l’Algérie, mais aussi du Maghreb et de la France.

LA TRANSITION ALGERIENNE EN COURS


Données générales
La transition actuelle doit se lire d’abord comme une affaire intérieure algérienne dont les divers protagonistes sont toutes les forces qui comptent en Algérie depuis les prémisses de la guerre de Libération des années 1950. En ce sens, en recomposant et en réalignant toutes leurs logiques dans un moment commun, elle peut conduire à une véritable renaissance algérienne après un processus national qui restera contrôlé par des forces militaires omniprésentes ; depuis l’indépendance, ce sont elles qui ont créé l’État algérien. Mais la dépendance massive de l’Algérie à la rente énergétique va aussi rester un facteur clé du rythme de développement de la transition en cours. La transition devrait conduire à une 2ème république algérienne dans les semestres qui viennent

Elle va avoir un impact régional important sur la personnalité et le développement politique et économique du Maghreb et du Sahel, compte tenu de la centralité algérienne dans cet espace, entre une Tunisie qui expérimente une démocratie arabo-musulmane et un Maroc qui se prépare à faire évoluer son régime monarchique et le système du Maghzen. Avec le Maroc, la relation de l’Algérie reste tendue et avec la France, elle est confuse. Ces deux pays proches sont d’ailleurs assez facilement désignés comme des boucs émissaires, des pays hostiles à cette transition.
La transition est surveillée de près par des forces extérieures, en Turquie, dans le Golfe comme aux États-Unis et en Russie qui, tout en évitant des pressions directes, escomptent une modernisation du système sociopolitique qui ménage leurs intérêts.

Données intérieures
Aujourd’hui deux tendances fortes sont en compétition pour le renouvellement du régime politique et du système autocratique qui l’incarne (une gouvernance militaire appuyée sur une nomenclature qui fluidifie les relations socioéconomiques par le ruissèlement de la rente pétrolière) : une tendance prétorienne affairiste d’une part, une tendance patriotique au nationalisme souvent régionalisé d’autre part. Cette tension ancienne compose avec une veine musulmane qui se renforce depuis vingt ans comme un facteur identitaire de substitution et qui traverse toute la société algérienne sans pourtant l’unifier, les diverses tendances ayant des obédiences et des parrainages extérieurs dispersés. Chacune de ces tendances antagonistes anime la vie politique et traverse les anciennes superstructures héritées de la guerre de libération (syndicats, partis, éducation et religion d’État, industries lourdes, …). L’État de droit qui n’a jamais existé reste une perspective lointaine et une aspiration encore floue.
 Le duel entre le militarisme nationaliste et l’Islam politique est une constante algérienne. La dialectique classique entre ces deux courants n’a pas changé depuis l’année 1992 : « surtout pas de démocratie car elle ferait le lit de l’islamisme ».
 Le Système ancien est en état de mort biologique. Il a été démantelé en trois temps par le CEMA, d’abord comme agent exécuteur des Services (DRS) (2015) pour le compte du Président déchu, puis comme éradicateur de ses concurrents au nom de la lutte anticorruption (2018), enfin comme épurateur des prédateurs du clan présidentiel au nom du peuple révolté (2019), dans un sauve-qui-peut pour préserver ce qui pouvait encore l’être. Mais ces luttes de « septuagénaires affairistes » et ces règlements de compte entre différents centres de pouvoir politiques, confrériques, d’influence et d’argent n’ont pas entamé la cohésion globale du cœur militaire.

 Car l’armée, avec son fondé de pouvoir, le CEMA, qui semble aujourd’hui contrôlée par une génération d’officiers quinquagénaires souvent formés à l’étranger, s’impose une synthèse collégiale que le CEMA, comme l’exécutif de façade établi par le président sortant (et sorti), doivent endosser. Pourtant une tension interne à l’intérieur de ce collège existerait entre une veine sécuritaire tentée par une contrerévolution musclée et une veine progressiste plus ouverte au changement et à la modernité. L’arbitrage se ferait entre trois facteurs : la préservation du rôle central de l’armée dans le contrôle de l’expression du peuple, le maintien d’une identité religieuse nationale et celui des privilèges économiques du haut commandement.

 Ce collège militaire estimerait qu’une forme algérienne de « démocrature » militaire pourrait satisfaire le peuple pendant un temps.

 La rue joue la carte de la résolution pacifique et de l’exemplarité citoyenne. Le ciment de cette révolte est bien un réflexe de dignité nationale. Elle donne peu de prises aux pressions du pouvoir et aux influences extérieures en évitant d’exposer ses animateurs. Elle est bien résolue à dégager entièrement ce qui reste du Système, non pour renverser la table ou pour revendiquer une forme de modèle politique démocratique mais bien plutôt dans une immense aspiration à la liberté, à l’entreprise, à la modernité et à la convivialité générale. Elle n’use peu voire pas des modèles classiques de protestation comme la grève, le défi et la casse d’intimidation … et elle diffuse aussi des messages de plus en plus politisés par l’influence d’un pacifisme « frériste » qui s’observe dans les mots d’ordre et que le mouvement Rachad s’efforce d’incarner. Une forme algérienne de « démofrérisme » modéré, voire de cohabitation politique pourrait aussi convenir, comme en Tunisie.

Calendrier à venir

Après le constat le 2 juin dernier par le Conseil constitutionnel de « l’impossibilité » de tenir le scrutin du 4 juillet, faute de candidats sérieux, L’élection présidentielle n’aura pas lieu. On parle d’un haut comité intérimaire et représentatif des sensibilités en présence qui pourrait en délester l’actuel pouvoir transitionnel nommé par le Président déchu dont le peuple ne veut plus. Le régime militaire permettra son établissement si la pression de la rue devient trop forte, pendant ou après le ramadan. Aucune figure militaire ne devrait y siéger mais la collégialité militaire donnera son accord préalable à sa composition, à son calendrier et à sa feuille de route sociopolitique. S’il le fallait le président de ce haut comité pourra être élu président intérimaire avant le 4 juillet, le temps de recomposer des forces politiques, un débat et une séquence électorale définissant une nouvelle légitimité.

L’Algérie vient de passer le cap hebdomadaire du « vendredi et de la grande prière», le 17 ème rendez-vous du Hirak, et. aucune violence publique n’a été constatée et aucune répression policière n’a été jugée nécessaire, même si chaque semaine, la rue demande plus avec autant d’insistance que de patience.

Dans ce contexte la semaine prochaine nous présenterons de possibles lignes d’actions proposées par les auteurs sous le titre « En Algérie , que faire maintenant ? »

…………………………………………….(*) Les auteurs

Kader A. Abderrahim
est historien de formation et Maître de conférences à l’IEP Paris. Il travaille sur les systèmes politiques dans le monde arabe ce qui constitue l’essentiel de son aire de recherche. L’islam politique est également un axe prioritaire de sa réflexion. Il prépare actuellement un livre sur cette thématique. Il est l’auteur de nombreux articles sur ces deux sujets et il intervient régulièrement dans les médias sur les soubresauts que vit le monde arabe. Kader A. Abderrahim a été Professeur invité à l’Université de Californie (UCLA) de 2010 à 2013.

Jean Dufourcq est contre-amiral (2S), docteur en science politique, ancien rédacteur en chef de la Revue Défense Nationale, membre de l’académie de marine. Analyste (ministère de la Défense et ministère des Affaires étrangères), il a enseigné pendant plus de 10 ans, dirigé plusieurs équipes de chercheurs et publié de nombreuses réflexions sur les questions européennes, méditerranéennes et africaines, ainsi que sur les stratégies navale et nucléaire.

Olivier Kempf est docteur en science politique, chercheur associé à l’IRIS, enseignant auprès de nombreuses institutions. Il dirige la collection « Cyberstratégie » chez Economica et a publié huit ouvrages de géopolitique et de stratégie ainsi que de nombreux articles et études. Ses travaux portent sur la cyber stratégie, la sécurité de l’espace euro-atlantique, la stratégie nucléaire, la stratégie des organisations, la géopolitique de la France.

L’étude complète est accessible  https://www.lettrevigie.com/blog/2019/05/30/dossier-n-11-lalgerie-le-hirak-et-la-france-gratuit/

Vous retrouverez ce dossier et d’autres informations sur le site “La Vigie” :  https://www.lettrevigie.com/

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