RÉPONDRE À TRUMP EN LISANT CORINNE ET LAURENT MERER…

Richard Labévière
Rédacteur en chef

« Je discute presque tous les jours avec les soldats ; hier l’un d’entre eux m’a dit que ses ordres étaient de tirer dans les genoux des enfants s’il se sentait menacé ; je lui ai demandé : pourquoi les genoux ? Il m’a répondu : comme ça on ne les tue pas, ils ne deviennent pas des martyrs pour leur copains mais ils ne pourront plus jamais marcher, ça dissuadera les autres de lancer des pierres – Vous trouvez normal de tirer dans les genoux des enfants ? Oui, ce sont des Arabes ».

Ces terribles propos sont rapportés dans le livre-événement de Corinne et Laurent Mérer[1]. Ils ont passé trois mois en Palestine entre février et mai 2016, dans le cadre d’un programme international du Conseil Œcuménique des Eglises, lancé à la suite de la deuxième Intifada à l’initiative des Eglises chrétiennes de Palestine. Venez, partagez un moment de notre vie, et retournez chez vous pour raconter, telle est la mission ! Les volontaires se relaient tous les trois mois, une trentaine à chaque fois et vivent au cœur des Territoires occupés, par équipe de quatre ou cinq, dans les zones les plus sensibles.

Le moins que l’on puisse dire est que pour Corinne et Laurent Mérer, la mission est accomplie et bien accomplie : sans scorie moralisante ni idéologique, la vie quotidienne dans les Territoires palestiniens occupés par la soldatesque israélienne est restituée réellement, cliniquement à la manière d’une leçon d’anatomie. On y vit la répression ordinaire et le racisme quotidien de l’occupation, de la colonisation et de la répression dans un système d’Apartheid que le nouveau président américain a décidé de légaliser, de cautionner et de favoriser…

Donc, Donald Trump a signé l’ordre de transfert de l’ambassade des Etats-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem en flagrante violation du droit international et plus particulièrement des résolutions 242 (1967) et 338 (1973) du Conseil de sécurité des Nations unies. Ces deux décisions remontaient des réalités du terrain. Depuis, les choses se sont, ô combien, dégradées et les accords d’Oslo n’y ont rien changé. A l’époque déjà, le Conseil de sécurité considérait que l’occupation israélienne mettait en péril la paix et la sécurité mondiale :

  • Il a déclaré nulles et non avenues les mesures prises par Israël pour changer le statut de Jérusalem.
  • Il a appelé à la cessation des colonies israéliennes, qu’il a déclarées sans valeur légale.
  • Il a réaffirmé l’applicabilité de la Quatrième convention de Genève aux territoires arabes et palestiniens occupés par Israël depuis 1967, Jérusalem inclue.
  • Il a appelé au retour des réfugiés palestiniens.

De façon répétée, le Conseil de sécurité a appelé aussi à la reprise immédiate des négociations dans le cadre du processus de paix au Moyen-Orient, l’objectif étant d’aboutir sans tarder à un règlement définitif entre les parties israélienne et palestinienne, c’est-à-dire à la coexistence de deux Etats (Israël et Palestine) avec Jérusalem pour capitale.

Par conséquent, la décision du président américain piétine allègrement ces évidences principielles du droit international. Curieux ? Les Etats-Unis disposent pourtant d’un siège permanent au sein de l’instance exécutive d’une organisation internationale dont ils contredisent les décisions… alors qu’ils devraient donner l’exemple !

Une chose est certaine : au moins cette décision a le mérite de la clarté. En effet, elle correspond à une loi votée par le Congrès en 1995 – ajournée par les présidents Clinton, Bush et Obama – illustrant l’évidence même que le conflit israélo-palestinien est une question de politique domestique américaine et que cette loi est le résultat de l’incessant lobbying de l’AIPAC (le CRIF américain) pour imposer ses vues à la politique étrangère de la soi-disant plus grande démocratie du monde. Quant on songe que le CRIF tente de faire pression sur le président français Emmanuel Macron pour qu’il adopte la position américaine, il y a vraiment de quoi être scandalisé ! C’est le moins que l’on puisse dire…

Donc, les Etats-Unis piétinent le droit international qu’ils veulent imposer aux autres, et au nom duquel ils bombardent régulièrement plusieurs pays et décrètent aussi sanctions économiques, boycotts et embargos… Mais, le plus bel effet de vérité de ce paradoxe est de lever – enfin – l’illusion, sinon l’imposture d’une médiation américaine dans le conflit israélo-palestinien. La diplomatie américaine ne réglera jamais – jamais – le conflit israélo-palestinien par la création de deux Etats avec Jérusalem pour capitale, parce que ce n’est pas son intérêt. Dans cette affaire, les Etats-Unis sont juge et partie prenante et ce n’est pas eux qui peuvent favoriser une sortie de crise crédible. Il conviendrait mieux de se tourner vers les BRICS, vers un pays comme le Brésil, dont la politique étrangère privilégie les approches sud-sud au détriment des rapports classique de puissances et de guerres.

Et pourquoi pas la France ? « C’est une décision regrettable, que la France n’approuve pas et qui contrevient au droit international et aux résolutions du Conseil de sécurité de l’Onu », a déclaré le président de la République lors d’une conférence de presse à Alger, « Le statut de Jérusalem est une question de sécurité internationale qui concerne toute le communauté internationale, le statut de Jérusalem devra être déterminé par les Israéliens et les Palestiniens dans le cadre de négociations sous l’égide des Nations unies », a-t-il ajouté. Le chef de l’État a rappelé « l’attachement de la France et de l’Europe à la solution de deux États, Israël et la Palestine, vivant côte-à-côte en paix et en sécurité dans des frontières internationalement reconnues avec Jérusalem comme capitale des deux États ». C’est bien !

Après sa médiation réussie dans le cadre de l’enlèvement du premier ministre libanais Saad Hariri par les Saoudiens, Emmanuel Macron pourrait signer le retour de la diplomatie française aux Proche et Moyen-Orient dans trois perspectives : 1) en poursuivant l’effort de stabilisation au Liban ; 2) en s’interposant dans la fracture Arabie saoudite/Iran ; 3) enfin, en réactivant l’initiative de paix israélo-palestinienne proposée par feu le roi Abdallah ben Abdelaziz al-Saoud lors du sommet de la Ligue arabe de 2002 à Beyrouth.

Ce mercredi 6 décembre, depuis le Vatican, le pape François a lancé un « appel vibrant pour que tous s’engagent à respecter le statu quo de la ville, en conformité avec les résolutions de l’ONU », rappelant la position ininterrompue du Saint-Siège sur le sujet depuis 1947 en demandant « sagesse et prudence, pour éviter d’ajouter de nouveaux éléments de tension dans un panorama mondial déjà convulsif et marqué par tant de conflits cruels ». Et cette position ne se réduit pas aux monuments.

En 2000, l’Accord fondamental signé entre le Saint-Siège et l’OLP affirmait des « principes de justice », rappelant la nécessité d’« un statut spécial pour Jérusalem », « garanti internationalement » et assurant « la liberté de religion et de conscience », « l’égalité devant la loi des trois religions monothéistes, de leurs institutions et de leurs fidèles dans la ville », « l’identité propre et le caractère sacré de la ville », « la signification universelle de son héritage religieux et culturel » et « la liberté d’accès et de culte pour les Lieux Saints ».

Pour autant, le Vatican ne défendait pas un simple principe d’« extraterritorialité des Lieux Saints, avec l’assurance que les pèlerins aient la liberté de les visiter sans entraves ». Pour lui, en effet, le « caractère sacré » de Jérusalem ne se restreint pas aux monuments « comme s’ils étaient séparés les uns des autres ou isolés dans leur communauté respective » mais « affecte Jérusalem dans sa totalité, ses Lieux Saints comme ses communautés avec leurs écoles, leurs hôpitaux, leurs activités culturelles, sociales et économiques », insistait alors le Vatican.

Et c’est vrai qu’on ne voit pas pourquoi les Chrétiens – qui veulent aller se recueillir au Saint Sépulcre, à Bethléem ou Abou Gosh – devraient être condamnés à répondre, souvent pendant des heures, aux questions humiliantes du Mossad à l’aéroport Ben Gourion ou au pont Allenby ! Comme l’écrivent Corinne et Laurent Mérer : « ici, l’occupation dure depuis maintenant cinquante ans. Le seul horizon de ces jeunes, cde sont les murs, les check-points, les barbelés, l’humiliation des fouilles au corps et les colons qui paradent, armés jusqu’aux dents ».

Encore une fois, cet imparable constat n’est pas le fait d’excités  ou d’idéologues. Laurent Mérer est officier de marine. Il a commandé les forces navales françaises de l’océan Indien. Vice-amiral d’escadre, il a été préfet maritime de l’Atlantique. Sa femme, Corinne est une grande voyageuse et auteure de plusieurs ouvrages, dont la plupart ont été couronnés de prix littéraires dont un Grand Prix de l’Académie française. Plus qu’un engagement d’espoir, leur livre ouvre des perspectives d’intelligence, d’espérance et de vie.  

Les suivre sur ces chemins, c’est non seulement contribuer à répondre à la bêtise morbide et mortifère de la politique étrangère de Donald Trump, mais aussi mieux comprendre et aimer les terres qui ont vu se développer les trois religions du Livre. En ces temps troublés et afin de choisir des cadeaux intelligents pour les fêtes de Noël et de fin d’année, il est recommandé d’offrir aux amis le livre des Mérer.

Bonne lecture et à la semaine prochaine.

[1] Corinne et Laurent Mérer : S’ils se taisent, les pierres crieront… Trois mois en Palestine au service de la paix. Editions Balland, septembre 2017.

 

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