DIASPORALOGUE[1]:
TIGRANE YEGAVIAN ET SERGE AVEDIKIAN

Richard Labévière
Rédacteur en chef
 

Dès qu’on connaît Agop Avakian – né au Liban et basé à Genève depuis plus de trente -, on tombe immédiatement sous le charme de l’Arménie et des Arméniens : sa gentillesse et son intelligence allient une connaissance maîtrisée du monde à une grande ouverture aux Autres. Son arménité, c’est comme l’Ethique de Spinoza : la déprise de soi, le savoir raisonné et la pratique de la joie.

Suivant le conseil d’Agop, l’auteur de ces lignes se rend souvent à la cathédrale Vank, la Cathédrale Saint-Sauveur d’Ispahan, la plus visitée d’Iran. Elle se situe dans le quartier d’Ispahan appelé la Nouvelle Djoulfa. Elle est dédiée au Saint Sauveur (Jésus Christ) – construite entre 1655 et 1664 -, après que les Arméniens eurent été déportés vers la Nouvelle Djoulfa par le Chah. Le site abrite aussi un musée consacré à l’histoire des Arméniens, une ancienne imprimerie, une bibliothèque riche de plus de sept cents manuscrits, ainsi qu’un mémorial du génocide arménien.

Le monument rappelle que, ni les Etats-Unis, ni Israël n’ont reconnu le premier génocide du XXème siècle. Dans le cas d’Israël, il s’agit non seulement de ne pas s’aliéner la Turquie mais aussi l’Azerbaïdjan, l’un de ses alliés stratégiques en guerre contre l’Arménie. Malgré une importante diaspora arménienne, les Etats-Unis ne parviennent toujours pas à transformer leurs trois résolutions parlementaires successives (1975, 1984, 1996) en une loi formelle alors qu’ils viennent d’appliquer celle de 1995 visant à transporter leur ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem…

En troisième lieu, il y a le grand classique d’Archavir Chiragian – La Dette de sang – Un Arménien traque les responsables du génocide[2] -, magistralement préfacé par Gérard Chaliand, qu’on ne présente pas. Le géostratège y reproduit une citation du grand historien britannique Arnold Toynbee : « la mesure exacte du crime en tant que quantité reste donc incertaine[3], mais il n’y a pas d’incertitude sur la responsabilité de ceux qui l’ont perpétré (…) De toute façon, le gouvernement central imposait et contrôlait la mise à exécution du plan que lui seul avait conçu ; et les ministres jeunes-turcs et leurs complices de Constantinople sont directement et personnellement responsables, sans restriction aucune, du commencement à la fin, du crime gigantesque qui a dévasté le Proche-Orient en 1915 ».

C’est dire ô combien le livre à quatre mains du journaliste Tigrane Yégavian et du comédien/réalisateur Serge Avédikian est important pour rappeler une évidence historique : « maintenant, vous devez entendre définitivement. Il y a des choses qui ne sont pas négociables pour moi, même lorsque je suis à Istanbul. L’histoire du génocide des Arméniens par le gouvernement Jeune Turc lors de la Première Guerre mondiale n’est pas négociable. Ne cherchez plus à me poser de questions là-dessus. Si pour vous, cette histoire n’est pas une vérité et que vous n’êtes pas convaincus, il faut que vous lisiez vos compatriotes historiens qui ont vécu et travaillé ici et qui, aujourd’hui, sont partis ailleurs et écrivent librement, et l’un des premiers, c’est Taner Akçam. Son livre – Un Acte honteux : le génocide arménien et la question de la responsabilité turque – venait de sortir à  l’époque. J’ai arrêté le débat au bout d’un moment ».

Pour la première fois, deux générations de Français d’origine arménienne engagent à bâtons rompus un dialogue pour aller au-delà des clichés en partageant ce qui les a construits dans leurs métiers respectifs : le cinéma et le théâtre pour l’un, le journalisme pour l’autre. Faut-il céder à l’assimilation perçue comme inexorable ? Ou bien faut-il veiller à revoir les mécanismes de la transmission, sans diluer l’héritage ? Tous deux sont d’avis qu’il est possible de se penser historiquement comme duel et héritier de cultures en dialogue permanent. De ce dialogue jaillit un échange vivant où le témoignage des vécus respectifs cède progressivement la place à une réflexion sur les grands enjeux d’une diaspora en pleine mutation.

Six échanges : Nos France rêvées – nos terres d’enfance ; Nos Arménie irréelles ; Langue et transmission ; Quel dialogue arméno-turc ? ; Les Juifs et nous ; Et maintenant. Echanges de vérité et d’histoires. Lorsqu’une alliance stratégique unissait la Turquie à Israël, les arméniens passaient par pertes et profits, terrassés par la fameuse « unicité de la Shoah » : « je me souviens, un soir je regardais Les Dossiers de l’écran, dont le thème était la Seconde Guerre mondiale, le nazisme et ses conséquences. C’était en 1985 et le film projeté était Le journal d’Anne Franck. Après la diffusion du film, il y avait Elie Wiesel (paix à son âme), qui habitait encore en France, Bernard-Henri Lévy, il y avait un Tzigane du nom de Renardo Lorier, représentant de la communauté tzigane en Europe, il y avait aussi deux historiens parmi les invités, dont un professeur allemand, un certain Kiersch, si ma mémoire est bonne. J’avais été extrêmement choqué lorsque, d’abord Elie Wiesel, puis Bernard-Henri Lévy ont, coup sur coup, quasi « assassiné » la parole et la présence de ce malheureux représentant de la communauté tzigane, qui essayait de dire que les siens aussi, au même titre que des homosexuels et d’autres minorités, avaient été mis au banc par les naziset avaient subi de atrocités. Le professeur allemand avait lui aussi été totalement écrasé par la charge des BHL et Wiesel, alors qu’il essayait de dire que des opposants au nazisme en Allemagne avaient été les premières victimes. J’avais été très choqué par le fait qu’on ne laissait pas parler quelqu’un qui était qui était aussi un discriminé et qui était en droit de parler de sa propre tragédie. Je m’étais dit : il y a un problème de rapport de force et de pouvoir en France concernant les intellectuels juifs, qui arrivent à s’exprimer très précisément à la télévision et à la radio et qui défendent leur caused’une façon unilatérale ».

C’est à la page 182 de cet ouvrage important et nécessaire pour comprendre, non seulement l’Arménie, mais aussi les injustices historiques qui perdurent à l’encontre d’autres peuples, comme les Palestiniens notamment. Trente-deux ans plus tard, le « rapport de force » que souligne le livre a-t-il changé ? A chacun d’apporter sa réponse. Toujours est-il que le Diasporalogue de Tigrane Yégavian et Serge Avédikian constitue un beau morceau de bravoure, d’intelligence et d’espoir. 

En ces périodes de Noël et de fin d’année, nos amis lecteurs qui cherchent des idées pour faire des « cadeaux intelligents » ont là une belle occasion de partager les passions joyeuses du philosophe d’Amsterdam. Un autre beau livre[4] de fin d’année lui rend le plus beau des hommages.

Bonne lecture et à la semaine prochaine.

[1] Tigrane Yégavian et Serge Avédikian : Diasporalogue. Editions Thaddée, 1, Montée du Berceau Pierre Puget – 13016 Marseille – octobre 2017.

[2] Editions Complexe, avril 2006.

[3] Sur une population qu’on peut raisonnablement estimer à 1 800 000, le chiffre des victimes est sans doute voisin d’un million. Par la suite, pour la période 1919-1922 entre les combats et les liquidations en Arménie indépendante et en Cilicie, il faut ajouter environ 200 000 victimes. Soit les deux tiers de la communauté. Les sources turques à la veille de la Première Guerre mondiale donnent un total de 1 295 000 Arméniens dans l’empire ottoman dont 660 000 dans les provinces orientales (soit 17% de la population de ces provinces). Le patriarcat arménien de Constantinople, pour sa part, donne un total de 2 100 000 Arméniens dans l’Empire dont 1 018 000 dans les six provinces orientales (soit 38,9% de la population locale). Aucune des deux statistiques n’étant fiables, il faut s’en tenir aux estimations des sources occidentales de l’époque qui voisinent 1 800 000.

[4] Maxime Rovère : Le Clan Spinoza – Amsterdam 1677 – L’invention de la liberté. Editions Flammarion, septembre 2017.

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