DÉCLARATION DE GUERRE
AU FINANCEMENT DU TERRORISME

Richard Labévière

Début mai, au siège de l’OCDE à Paris, le président de la République Emmanuel Macron a clôturé une conférence intitulée « No Money for Terror – Conférence de lutte contre le financement de Daech et Al-Qaïda ». Durant une journée et demie, plusieurs centaines d’experts de haut niveau (financiers, juristes, membres des services spéciaux), des représentants de 70 pays et d’une vingtaine d’organisations internationales ont pu croiser leurs expertises au sein de différents ateliers et tables rondes1.

Les participants se sont unanimement félicités de la qualité de l’organisation et de la logistique, ainsi que du contenu des travaux. Dont acte – et bravo aux chevilles ouvrières de cette réunion qui conforte la « French touch » et consolide les outils de lutte contre le financement du terrorisme.

Cela dit, en se réduisant à Dae’ch et la Qaïda (ce qui n’est pas si mal en un jour et demi), cette conférence n’a pas été jusqu’à mettre en évidence la révolution copernicienne – le grand retournement – qui s’opère depuis plusieurs années en matière de financement du terrorisme. Les acteurs contemporains des violences les plus radicales s’émancipent progressivement de leurs traditionnels bailleurs de fonds pour devenir eux-mêmes – des acteurs – à part entière – de production de richesses et d’accumulation du capital. Comme les mafias et les syndicats du crime, les organisations terroristes d’aujourd’hui s’imposent comme des entrepreneurs économiques, pas seulement à travers le commerce des otages et leurs différents trafics, mais en optimisant les possibilités d’investissements et en les diversifiant.

En détruisant les Etats-nations, les services publics et les politiques de redistribution sociale, la mondialisation sauvage et dérégulée génère du terrorisme2. Dans ce contexte, il ne suffit pas d’améliorer les outils du GAFI (Groupe d’action financière internationale)3, mais il faudrait s’attaquer directement aux places off-shore et aux paradis fiscaux dont la majorité demeure sous pavillon britannique ou américain !

Le terrorisme contemporain est devenu la face cachée de la mondialisation, inspirant et générant des « pompes à fric » dans de multiples secteurs de production de biens et services, à commencer par celui de la sécurité. Désormais, le terrorisme, ses logiques, ses acteurs et ses gestionnaires de fortune sont installés au cœur de nos économies transnationales, globales et dérégulées.

Le président Macron a introduit son propos en invoquant avec force « le multilatéralisme », il s’est attaché ensuite à dégager plusieurs priorités : le contrôle du cyberespace, des territoires et des théâtres (Irak, Syrie, Sahel, Corne de l’Afrique, Asie du Sud-est, etc.), attirant ensuite une attention prioritaire sur les mécanismes de radicalisation en acte et en puissance aujourd’hui dans les prisons françaises.

Saluant la « Coalition de Paris », il a ensuite fixé cinq priorités :

  1. « Organiser un cadre légal et opérationnel en vue du recueil et du partage de l’information le plus large entre nos services ».

Ouvert depuis longtemps, ce chantier n’est pas nouveau !

  1. « Prévenir le détournement des instruments financiers légitimes en luttant contre l’anonymisation des circuits financiers terroristes, y compris ceux qui abusent de la générosité du public ». 

On se demande pourquoi les mosquées salafistes et la multitude de vitrines des Frères musulmans – autant de points de collectes, sinon de rackets effectués dans les communautés musulmanes de France et d’Europe -, n’ont pas été, tout simplement, fermées.

  1. « Gérer avec discernement l’utilisation dans les circuits financiers des nouvelles technologies comme le mobile banking ou le crowdfunding ». 

Cela fait belle lurette que ces nouveaux outils financiers, comme ceux de la planète numérique, devraient être sous tutelle et contrôle d’une agence spécialisée de l’Union européenne et des Nations unies, dotée de moyens coercitifs.

  1. « Accroître le soutien aux Etats vulnérables tout comme la pression sur les Etats défaillants ». 

C’est, en principe, l’une des tâches de toute politique étrangère et des différents organes politiques et techniques des Nations unies.

  1. « Faire grandir et progresser le GAFI ». 

C’est ce qu’on répète à chaque réunion internationale consacrée à la lutte contre le financement du terrorisme, depuis sa création en 1989, puis avec l’adoption d’une dizaine de résolutions du Conseil de sécurité depuis les attentats du 11 septembre 2001.

Bien-sûr, ces différents rappels ne peuvent pas nuire et il est bon qu’ils soient réaffirmés à Paris. Mais en définitive, on reste sur sa fin/faim, dans la rhétorique volontariste du « y’a qu’a, faut qu’on ». Et les dix recommandations du « Communiqué final de l’Agenda de Paris » sont toutes aussi générales et formelles :

  1. Poursuivre le renforcement de nos cadres juridiques et opérationnels internes pour la collecte, l’analyse et le partage des informations par les autorités nationales ;
  2. Lutter contre les transactions financières anonymes ;
  3. Accroître la traçabilité et la transparence des fonds destinés aux organisations à but non lucratif et aux œuvres caritatives ;
  4. Anticiper et prévenir le risque de détournement des nouveaux instruments financiers ;
  5. Travailler en collaboration avec le secteur privé, en particulier l’industrie du numérique, pour lutter contre le financement du terrorisme ;
  6. Réaffirmer l’utilité des mécanismes nationaux et internationaux de gel et de saisie des avoirs ;
  7. Renforcer l’efficacité de la coopération internationale :
  8. Soutenir la légitimité, la visibilité et les ressources du GAFI et des ORTG4;
  9. Renforcer notre engagement collectif envers les États qui ne satisfont pas aux normes ou manquent de capacités ;
  10. Maintenir notre mobilisation commune contre le financement du terrorisme.

L’équilibre entre l’ajustement des moyens de lutte contre le terrorisme et la préservation des libertés civiles et politiques de nos vieilles démocraties est un art difficile. Une évidence domine ces différentes annonces : la circulation de l’argent liquide sera bientôt impossible, permettant la traçabilité de toutes espèces de transactions commerciales, même et surtout les plus simples. Et dans cette perspective, il est à craindre qu’on harcèle encore plus les simples contribuables, les PME et, d’une manière générale, les classes moyennes.

Le procureur de la République de Paris François Molins – qui a identifié 416 donateurs français de Dae’ch, sans révéler les montants en cause – aurait pu nous parler aussi du cimentier Lafarge qui a dû verser des fonds à plusieurs organisations terroristes pour maintenir ses activités dans des régions syriennes aux mains des jihadistes.

Dans ce contexte, fidèle à sa diplomatie du chéquier, l’Arabie saoudite tente de se racheter une conscience en refilant quelques cacahouètes au G5-Sahel. C’est un peu court ! L’assèchement des ONGs islamistes, associations dites « caritatives » et autres Madrassas (écoles coraniques), qui diffusent quotidiennement la haine sur tous les continents serait autrement plus efficace.

Plus concrètement encore, trois exemples confirment les mutations du terrorisme contemporain en entreprises économiques qui profitent de la mondialisation. Ils nous ramènent aux théâtres sahélien et de la Corne de l’Afrique, évoqués par le président de la République. Des côtes de Mauritanie à la Corne de l’Afrique, se sont développés une multitude de segments d’une menace désormais composite et hybride : les acteurs des terrorismes locaux y convergent en autant de « joint-ventures » qui associent jihadistes, commerçants, militaires et responsables politiques. Aux coups de main d’un terrorisme dit de « razzia », s’est ajouté différents secteurs d’un « affairo-islamisme » extrêmement prospère. La finalité « jihadiste » est devenu l’alibi, sinon l’habillage d’activités mafieuses et criminelles destinées à dégager le plus d’argent possible.

  1. La cocaïne des cartels du Venezuela, du Brésil et de Colombie atteint les côtes de l’Afrique de l’Ouest par différentes têtes de pont aéroportuaires. Avec l’aide et les moyens de transport de différents groupes terroristes (Al-Qaïda au Maghreb islamique/AQMI, Ansar Eddine, MUJAO, etc.), cette marchandise remonte vers le nord, à travers la bande sahélo-saharienne, à destination d’autres zones portuaires de Libye, de Tunisie et du Maroc. Par l’intermédiaire de contrebandiers spécialisés et de filières de migrations clandestines, la cocaïne se répand en Méditerranée avant d’être débarquée dans différents points de redistribution de plusieurs pays européens.
  2. Sous le régime de Blaise Compaoré, les appareils d’Etat du Burkina-Faso versaient régulièrement aux groupes terroristes locaux un « impôt de la sécurité » pour épargner au pays leurs attaques et attentats. Les successeurs ont coupé le robinet, amenant les « jihadistes » à reprendre leurs attaques ciblées contre des hôtels et d’autres infrastructures touristiques fréquentées par des Occidentaux. Pour restaurer la « paix de la peur », le nouveau pouvoir burkinabé a dû reprendre des versements réguliers aux terroristes et trafiquants locaux.
  3. Dans plusieurs pays d’Afrique centrale, les stocks de cornes, de peaux et d’autres sujets de la biodiversité (perroquets, reptiles et bois tropicaux) sont acheminés par les activistes de Boko-Haram vers les ports somaliens – dont celui de Kimayo – aux mains des Shebabs, au sud du pays, non loin de la frontière kenyane. Ces flux criminels sont orientés en direction de la Chine, transitant notamment par Zanzibar, Dubaï et plusieurs ports pakistanais.

D’autres ports, notamment en mer Rouge, sont concernés par ce redéploiement affairo-islamiste. Exemple : au grand dam de l’Egypte, des investisseurs du Qatar et de Turquie ont obtenu la gestion de l’île de Suakin (autrefois possession égyptienne) au Soudan, exactement en face du port saoudien de Djeddah. En grande partie aux mains des groupes jihadistes de la Corne, le commerce local du qat6 génère d’importants capitaux réinvestis dans différentes compagnies de transport maritime, de gestion et d’installations portuaires.

Ces différentes évolutions débouchent sur un constat stratégique dernièrement souligné par la Revue stratégique de défense et de sécurité remise au président de la République par Arnaud Danjean en novembre dernier : la nécessité de renforcer la base française de Djibouti, désormais épicentre d’un grand jeu depuis l’installation des Etats-Unis, de la Chine, du Japon et, dans une moindre mesure de l’Italie et de l’Allemagne. Les Saoudiens y annoncent également une installation militaire prochaine, tandis que la Turquie y multiplie mosquées et écoles coraniques.

Dans son essai fulgurant – La Part maudite – qui date de 1949, l’essayiste Georges Bataille démontre que tout processus d’expansion économique s’accompagne d’une part incompressible de gaspillage, qu’il appelle la « consumation ». La mondialisation actuelle se caractérise par des mécanismes inédits d’expansion financière colossale. Sa part de consumation génère une casse sociale toute aussi inédite et une multiplication de guerres et de violences asymétriques ayant systématiquement recours aux modes opératoires terroristes. Le terrorisme contemporain s’impose bel et bien comme la part maudite de la mondialisation. Et ce parallélisme mortifère requiert bien d’autres décisions que celle d’une consolidation du GAFI.

Si le président de la République a fait allusion à ces multiples formes hybrides de la menace terroriste, en revanche il n’est pas suffisamment remonté aux causes. A tout le moins, il aurait quand même fallu poser sur la table le dossier des places off-shore, des paradis fiscaux et des Chambres de compensation internationales. En matière de régulation financière, quel serait le rôle de la Commission européenne.

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Après la Coalition de Paris, une réunion de même type doit se tenir l’année prochaine en Australie. Espérons d’ici-là que la raison critique engagée dans la lutte contre le financement du terrorisme aura fait quelques progrès.

Bonne lecture.

ESPRITSURCOUF.fr a publié les principales interventions du colloque « Financement du terrorisme : nouveaux enjeux » organisé le 5 décembre dernier par prochetmoyen-orient.ch et le Centre français de recherche sur le renseignement et animé par Richard Labévière. En particulier dans les numéros 38, 39 et 40 celles d’Alain Chouet, de Marie-Christine Dupuis-Danon et de Bernard Squarcini.

1 Le même jour à Paris, le Dr. Abdelrahim Ali, le Dr. Ahmed Youssef et Atmane Tazaghart du CEMO (Centre des études du Moyen-Orient) ont tenu un colloque de haut niveau, intitulé « Les nouveaux défis de la lutte contre le financement du terrorisme ». 
2 Richard Labévière : Terrorisme, face cachée de la mondialisation. Editions Pierre-Guillaume de Roux, novembre 2016.
3 Le GAFI est un organisme intergouvernemental de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Il a été créé par le G7 lors du sommet de l’Arche à Paris en 1989, en réponse à des préoccupations croissantes au niveau international concernant la lutte contre le blanchiment de capitaux. C’est un groupe d’action rassemblant des représentants des États membres du G7, de la Commission européenne et de sept autres pays. 
4 Il existe trois groupes régionaux de lutte contre le blanchiment des capitaux, appelés communément Organismes Régionaux de Type GAFI (ORTG), qui disposent du statut d’observateur auprès du GAFI : 1) Groupe d’action financière pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme (GAFIMOAN) ; 2) Groupe anti-blanchiment de l’Afrique orientale et australe (GABAOA) ; 3) Groupe intergouvernemental d’action contre le blanchiment d’argent en Afrique de l’Ouest (GIABA). Un quatrième groupe est en cours de création dans le cadre de la Communauté Economique et Monétaire d’Afrique Centrale (CEMAC) et de l’Union Monétaire de l’Afrique Centrale (UMAC). Il s’agit du Groupe d’action contre le blanchiment d’argent en Afrique centrale (GABAC).
5 Richard Labévière : Les Dollars de la terreur. Editions Grasset, 1998 et Les Coulisses de la terreur. Editions Grasset, 2003.
6 Le qat ou khat, est un arbuste (une sorte de fusain) de la famille des Célastracées, originaire d’Éthiopie, dont la culture s’est étendue à l’Arabie (surtout au Yémen) vers le xve siècle. Il est consommé par les habitants de ces régions qui en mâchent longuement les feuilles pour leur effet stimulant et euphorisant comparable à celui de l’amphétamine. Qat désigne aussi la substance psychotrope contenue dans les feuilles de cette plante.