DE l’IMPLOSION DU « BOBO »
À UN NOUVEL APPEL du 18 JUIN
PASSER DU “JE” AU ” NOUS”.

 

Par Richard Labévière
Rédacteur en Chef

 


C
ontrairement à ce qu’affirmaient un peu vite quelques idéologues fatigués, l’histoire ne s’est pas perdue dans les gravats du mur de Berlin, ni dans les délices d’une mondialisation qui ne pouvait qu’être heureuse… Non, l’administration tranquille des choses et des hommes ne s’est pas substituée mécaniquement au bruit et à la fureur des passions et des intérêts. Les identités se réveillent, les frontières se réaffirment, les pauvres du Sud se jettent sur les routes de l’exil vers un Nord fantasmé, tandis que des nostalgies d’empire remontent de la nuit des temps à coups de menton et de Tweets

Dans cette anomie générale, la gauche s’est convertie au libéralisme économique, tandis que la droite s’appropriait les droits de l’homme et les « valeurs » du nouveau héros moderne : le Bobo/bourgeois-bohème.

Comme les partis de gauche n’ont plus rien à dire, comme ceux de droite ne savent plus qui ils sont et comme la nature politique continue à avoir horreur du vide, le Bobo s’est mis en marche. Vers quoi ? La réponse n’est pas simple et se perd dans une récurrente scolastique qui n’est plus de grande fraîcheur : réforme, modernisation, innovation et communication. Communication permanente ! L’important n’est plus de faire et savoir-faire mais de faire savoir, partout, tout le temps et par tous les temps.

Là-dessus, la révolution numérique n’a pas arrangé les choses, le Bobo s’acharnant à liker ou disliker le monde, accumulant des millions d’amis tout en continuant à ignorer cordialement son voisin de palier.

Bien au-delà de tout ce que pouvait imaginer George Orwell, de ce qu’il nous annonçait dans son 1984, le Bobo ne respire plus qu’avec son téléphone, ne quitte plus son GPS et ses merveilleuses Apply qui comptabilisent ses pas, ses battements de cœur et ses envies les plus secrètes. La disruption a remplacé le désir : le progrès technologique ne libère plus mais impose ses procédures et ses normes. Le Bobo prend le train, va au cinéma comme au supermarché sans n’avoir plus aucun contact avec l’homme laborieux. Il s’enthousiasme d’emprunter métros et bus automatisés, dépourvus de toute espèce d’intervention humaine tout en s’inquiétant d’une montée exponentielle, structurelle et structurale du chômage.

 

IMPLOSION DU POLITIQUE

En fait, rien (ou presque) n’échappe à cette anomie boboïsante durable, généralisée et disruptive qui s’est emparée de nos vies et – on l’a dit – sans que les discours des élites sociales et politiques puissent y changer quoi que ce soit… Dès le début des années 1980, notre ami Jean Baudrillard annonçait l’implosion du politique en lançant un avertissement prémonitoire : « que feront les gouvernants lorsqu’il n’y aura plus de gouvernés ? » On ferait bien de relire sa thèse – L’échange symbolique et la mort -, pour essayer de comprendre ce qui nous arrive et remettre en chantier quelques machineries susceptibles de tisser à nouveau un lien social de survie.

À la différence des sociétés primitives ou traditionnelles, nos sociétés numérisées ne génèrent plus d’échanges symboliques susceptibles de mettre en forme des pratiques régulatrices. C’est peut-être pourquoi le symbolique les hante comme leur propre mort, comme une exigence sans cesse barrée par la loi de la valeur. Sans doute depuis Marx, une certaine idée de la révolution avait tenté de se frayer une voie à travers cette loi de la valeur, mais elle est depuis longtemps redevenue une révolution selon la Loi.

Pourtant, au-delà de toutes les économies, politiques ou libidinales, se profile dès maintenant, sous nos yeux, le schéma d’un rapport social fondé sur l’extermination de la valeur, dont le modèle renvoie aux formations primitives, mais dont l’utopie radicale commence d’exploser lentement à tous les niveaux de notre société : ce sont les accélérations et les enjeux qu’analyse le dernier livre d’Hervé Juvin1, à travers des registres aussi différents que la santé, le travail, la sécurité alimentaire, les territoires, la mer, l’armée ou la nation. De ces différents niveaux, il s’agit de comprendre pourquoi ça ne marche plus et d’essayer de bricoler des alternatives et pourquoi pas un projet !

Economiste et essayiste, Hervé Juvin construit patiemment et en silence, une œuvre pluridisciplinaire de rupture. Comme le relève la dernière livraison de la revue Eléments2, rien à voir avec le blabla des experts et faiseurs de rapports : la pensée Juvin est claire et distincte parce qu’elle est opérationnelle. Cet empêcheur de penser en rond a notamment publié L’Occident mondialisé – Controverse sur la culture planétaire (avec Gilles Lipovetski)3La Grande séparation – Pour une écologie des civilisations4 et Le Gouvernement du désir5. De l’ouverture de ces différents chantiers, Hervé Juvin a forgé une conviction et un outil : la France et la Nation sont des idées neuves, les monades nécessaires et vitales pour résister aux théodicées mondialistes/mortifères.

 

NOUVEL APPEL DU 18 JUIN

Renouant avec la profondeur de la fameuse conférence de 1882 à la Sorbonne de Renan « Qu’est-ce qu’une nation ? », sinon avec les exigences du programme du Conseil national de la résistance (CNR), Hervé Juvin veut anticiper la prochaine campagne présidentielle, délimitant le champ de toute politique future : « le temps du ‘Je’ s’achève, le temps du ‘nous’ commence. Le retour de l’histoire détermine le moment politique exceptionnel que va vivre la France, le moment que vivent les Etats-Unis, la Grande Bretagne, la Russie, l’Inde ou la Chine. Car nous n’avons plus le choix. Confrontée à des échéances inéluctables, celles de l’occupation de son territoire et de la colonisation de ses ressources, celles de la faillite sociale et du recul de la civilisation, celle du retour de la misère et de l’esclavage, celle enfin de la puissance ou de la guerre, la France doit reforger son projet pour le siècle, pour l’Europe, et d’abord pour les Français. C’est le moment où chaque Français redécouvre que la France est ce qu’il y a de meilleur. Le moment où l’unité nationale redevient la condition de survie de chacune et de chacun ».

Cet appel d’un nouveau 18 juin part d’une évidence qui commence à être enfin prise en compte : « la France est bleue ». Hervé Juvin : « la France bleue est un axe central de la renaissance nationale. La transformation de la France viendra aussi de la mer, elle se jouera notamment sur la mer et dans ces territoires ultramarins que les Français doivent redécouvrir. Ils sont l’un des meilleurs atouts dans le siècle qui vient. Une politique résolue de maritimisation de notre économie et de nos projets doit permettre à la fois de mieux valoriser les ressources de nos côtes et de nos mers, de la culture d’algues à l’utilisation des énergies marines, et d’assurer, dans notre zone économique exclusive, que la surpêche et le piratage de nos ressources ne viennent pas compromettre les intérêts des générations à venir ; les quantités prélevées et les méthodes de prélèvement devant rester compatibles avec la reconstitution de chaque espèce… »

S’ensuit une ethnographie serrée de nos territoires, de leurs identités ainsi que des menaces qui les ciblent. Ces dernières font converger, à la fois des minorités exigeant les droits acquis de la majorité, mais aussi des entreprises globales comme les Gafsa, Starbucks et d’autres qui gangrènent nos centres-villes, banlieues, estomacs et cerveaux. Hervé Juvin souligne combien et comment l’évolution d’un droit – de plus en plus exclusivement axé sur la revendication de désirs individuels – déconstruit l’existence d’un nous collectif devenu incompatible avec l’empire global d’un bien normatif hors sol… « La même confusion entretenue tantôt par l’idéologie techniciste, tantôt par la fabrique de l’émotion, a fait grossir démesurément l’empire du Bien. La complaisance qui entoure 45 000 ONGs et fondations recensées dans le monde, dans lesquelles certains recyclent l’argent provenant du pillage des systèmes sociaux, des infrastructures publiques ou de la ruine des monnaies, n’est pas la moindre expression d’une régression politique et morale qui voit partout la charité privée remplacer la justice et le capital se faire juge des Etats », l’individu connecté supplanter toute espèce de collectivité !

Que faire ? Pragmatique, Hervé Juvin ne livre pas de programme commun, mais une série de pistes – du local au global – qu’une lecture attentive permettra d’évaluer et de transformer. Toutes divergent et convergent d’un même impératif catégorique : « la seule question pour que vive la France réside dans la renaissance de la France politique, de la France libre. Le seul combat est de réapprendre à dire ‘nous’ ».

Dans http://prochetmoyen-orient.ch/ l’article complet de Richard Labévière « JUVIN/BELHIMER : Deux livres pour un été intelligent. »

Nous publierons l’analyse de Ammar Belhimer dans un prochain numéro d’ESPRITSURCOUF.fr consacré à l’Algérie

 

1 Hervé Juvin : France, le moment politique – Manifeste écologique et social. Editions du Rocher, 2018.
2 Eléments – Le magazine des idées. Juin – juillet 2018, numéro 172 : « La France, mode d’emploi – Hervé Juvin, l’anti-commission Attali ».
3 Editions Grasset, 2010.
4 Editions Gallimard, 2013.
5 Editions Gallimard, 2016.

 

 

 
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