ARABIE SAOUDITE
LES CONSÉQUENCES DE L’AFFAIRE KHASHOGGI…

Par Richard Labévière
Journaliste spécialisé en relations internationales

La CIA a conclu que le prince héritier saoudien Mohammad ben Salman (MBS) a, bel et bien commandité l’assassinat du « journaliste » Jamal Khashoggi à Istanbul le mois dernier, rapportait le Washington Post, citant plusieurs sources directement associées aux investigations. Cette information divulguée par le journal où collaborait régulièrement le « journaliste » – opposant à Riyad – contredit frontalement les récentes affirmations du royaume saoudien et de la Maison Blanche qui ont totalement dédouané le prince héritier Mohammed ben Salman. Il est assez inhabituel de voir ainsi le principal service de renseignement d’un pays contredire à ce point frontalement le pouvoir exécutif qu’il est censé servir…

Si l’agence américaine de renseignement refuse de commenter, plusieurs sources confirment que la CIA a bien laissé fuiter ses conclusions qui chargent MBS… « une vieille habitude, mais qui est cette fois-ci est inédite en intensité », commente un espion français en poste à Washington. Toujours est-il que cette affaire provoque une véritable onde de choc dans plusieurs directions, dont au moins cinq entraînent des conséquences géopolitiques majeures.

 

RÉVOLUTION DE PALAIS INACHEVÉE

L’affaire Khashoggi s’inscrit dans la longue histoire des assassinats politiques. Cet assassinat s’inscrit lui-même dans une vieille tradition de la GID (services spéciaux saoudiens), d’enlèvements à l’étranger et de disparitions organisées d’opposants à la monarchie wahhabite. Chacun se souvient que c’est bien aux services saoudiens (avec l’aide de leurs homologues américains et pakistanais) que l’on doit la formation d’Oussama Ben Laden et la montée en puissance de la Qaïda (dont Jamal Khashoggi était un pur produit), durant la décennie 1979 – 1989 qui vit la confrontation armée entre nombre de jihadistes alliés aux puissances occidentales contre l’armée soviétique engagée en Afghanistan.

De fait, cette affaire Khashoggi réveille la séquence afghane qui illustre ce qu’on sait depuis plusieurs décennies : la monarchie saoudienne finance, soutient et armes les factions de l’Islam radical dans le monde entier depuis leur alliance (pétrole contre protection) avec les Etats-Unis : le Pacte du Quincy signé par Ibn Séoud et le président Roosevelt le 13 février 1945 pour 60 ans et renouvelé pour la même période en 2005 par George W. Bush. Au-delà de cette nouvelle illustration du statut de « dictature protégée » de l’Arabie saoudite et de son rôle dans le financement de l’extrémisme religieux sunnite depuis le milieu des années 1950, l’affaire ravive la guerre de succession interne au royaume, engagée dès le lendemain de la mort du roi Abdallah, le 13 janvier 2015.

Dès son accession au trône, le successeur – le roi Salmane ben Abdelaziz Al-Saoud – travaille à sa propre succession au profit de son fils MBS. Dans un premier temps, il écarte le premier prince héritier Ben Nayef pour confier l’essentiel des pouvoir à MBS, présenté comme l’héritier « naturel », « grand modernisateur » du royaume.

Sautant une génération dans la procédure familiale de succession, cette annonce déclenche une révolution de palais qui aboutit, au printemps 2018, à une vague d’arrestations – sans précédent dans le royaume – de princes du sang, d’homme d’affaires, de militaires de hauts rangs, de responsables sécuritaires et même du Premier ministre libanais Saad Hariri, sous couvert de lutte contre la corruption. Détenus dans des hôtels de luxe, ils seront libérés au compte-gouttes après avoir craché au bassinet quelques milliards de dollars. Il faudra l’intervention d’Emmanuel Macron lui-même et des excellents ambassadeur de France à Riyad et Beyrouth – François Gouyette et Bruno Foucher -, pour élargir le Premier ministre libanais…

Toujours est-il que cette rafle a laissé des traces et que les membre du clan de l’ancien roi Abdallah et d’autres cercles d’opposants potentiels ont juré de se venger un jour. MBS en est parfaitement conscient et entend poursuivre le ménage en écartant tous ceux qui pourraient encombrer sa route vers l’accession au pouvoir suprême. Le « journaliste » Jamal Khashoggi est l’un d’eux.

Sans revenir sur les conditions de l’opération, il n’en reste pas moins que ses retombées publiques réactivent la crise toujours latente, liée à la succession finale au trône. De nombreuses autorités religieuses et politiques considèrent qu’il sera, désormais difficile au roi Salmane d’imposer son jeune fils (32 ans) et de parachever, ainsi la révolution de palais dûment programmée depuis l’été 2015.

Dans ce contexte, d’autres facteurs économiques, liés à la baisse du prix du baril de pétrole, au chômage organique des jeunes générations et aux difficultés de la mise en œuvre de la diversification de l’économie prévue par le plan « Vision-2030 » – piloté par les agences américaines de conseils -« entrent en condensation, générant la cristallisation d’une révolte plus profonde, certainement à venir », selon l’analyse de plusieurs diplomates en poste à Riyad. Autrement dit, la crise intra-saoudienne, déclenchée par l’affaire Khashoggi, n’a pas encore dit toutes ses ruses et le pouvoir saoudien pourrait bien être prochainement entraîné dans une « révolution arabe » à retardement…

 

AUX ETATS-UNIS : CIA et MAISON BLANCHE

Aux Etats-Unis, l’affaire nourrit plusieurs dynamiques toutes aussi crisogènes. S’alignant sur la ligne démocrate, la CIA multiplie les critiques à l’encontre de l’Arabie saoudite et finit par mettre en cause directement MBS jusqu’à mettre en porte-à-faux la Maison blanche.

Face à la crise, la Maison Blanche est loin de faire bloc compact… Seule la garde rapprochée de Donald Trump défend MBS, en bonne logique commerciale, puisque c’est lui qui signe les contrats d’armements et d’infrastructures avec le grand patronat américain.

 

LA TURQUIE et ERDOGAN RÈGLENT DES COMPTES

Les services turcs de renseignement savent tout – et tout – sur cet assassinat politique, puisqu’ils ont truffé de micros et de caméras le consulat saoudien d’Istanbul, comme d’autres chancelleries. Au-delà des accords de siège et des règles de souveraineté selon lesquelles il n’est pas bien de régler des comptes sanglants dans un pays d’accueil, les autorités turques vont distiller au compte-gouttes les renseignements en leur possession, afin de faire monter graduellement la pression sur l’Arabie saoudite.

D’une manière générale, la diplomatie turque s’attache depuis longtemps à contrecarrer l’influence saoudienne dans le monde musulman. Issu de la filiation des Frères musulmans turcs de Necmettin Erbakan, le président Erdogan a fait le choix de soutenir le Qatar, devenu le refuge de la Confrérie des Frères contre l’ostracisation et l’opposition de Riyad. Dans sa volonté de restaurer la grande zone d’influence turkmène, Erdogan revendique, lui-aussi, une suprématie sans partage sur le monde musulman sunnite.

Mais c’est une raison plus personnelle et profonde qui pousse aussi le président turc. En effet, ces derniers ont pris part – directement avec les Américains – à la tentative de coup d’Etat mené contre lui et son régime, dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016 (principalement à Ankara et Istanbul). Selon plusieurs sources autorisées, le président turc en profiterait pour calmer le jeu. Cette promesse de décélération aura, bien-sûr un coût : 10, 15, 20 ou 30 milliards de dollars ? A voir ! En tout cas, la Turquie devrait en profiter aussi pour demander la libération d’un certain nombre de Frères musulmans qui pourrissent dans les geôles de la monarchie wahhabite, ainsi que dans celles des Emirats arabes unis.

 

AU YEMEN : SORTIE DE CRISE ?

Très affaibli politiquement à l’intérieur de son pays, mais aussi sur la scène internationale par l’affaire Khashoggi, MBS a, d’ores et déjà lâché du lest au Yémen qu’il bombarde et détruit systématiquement depuis l’été 2015. Ainsi, on apprend que l’envoyé spécial de l’organisation mondiale au Yémen Martin Griffiths pourrait arriver à un cessez-le-feu et un accord d’administration partagée du pays avec la minorité houthie. Des pourparlers de paix devraient se tenir en décembre en Suède.

De son côté, le secrétaire d’Etat à la défense Jim Mattis a tenu à confirmer publiquement cette éventualité en estimant que « le mois de décembre prochain devrait être décisif pour l’avenir du Yémen ».

Ainsi et de fait, « Cet assassinat politique aura, au moins permis de contraindre MBS à permettre l’ouverture de discussions pour la recherche d’une réelle sortie de crise », explique un diplomate européen en poste à Djibouti.

 

EN SYRIE ET AU LIBAN : VERS LA PAIX ?

Et MBS est d’autant plus affaibli sur la scène internationale, qu’il est aussi obligé de changer progressivement de pied en Syrie, devant reconnaître que – là-aussi – il a perdu la partie. Force est de reconnaître que… la Russie, l’Iran, le Hezbollah libanais, aidés par la Turquie de Recep Erdogan, le « régime de Bachar al-Assad », a raflé la mise !

Là encore, la Turquie joue une partie centrale. Aussi assiste-t-on à une séquence similaire à celle qui avait permis la libération de l’agglomération d’Alep en décembre 2016 : Ankara et Moscou ont négocié une reddition progressive des groupes armés sous contrôle turc, afin d’isolé les jihadistes irréductibles à la solde de l’Arabie saoudite notamment, toujours retranchés dans la poche d’Idlib à l’ouest d’Alep. Nouveau revers pour Riyad, des groupes tels que Hayat Tahrir al-Cham (issu du Front al-Nosra), Tanzim Hurras ad-Din (ayant prêté allégeance à la Qaïda) et le Front national de libération, notamment 16 groupes de l’Armée syrienne libre (ASL), contrôlée par Ankara, ont retiré leurs armes lourdes du sud, du sud-ouest et de l’est du gouvernorat d’Idlib.

Au Liban aussi, l’onde de choc de l’affaire a des effets positifs. Certes la dernière réconciliation survenue entre frères ennemis maronites2 détend l’atmosphère et constitue un facteur favorable à la formation du prochain gouvernement, mais Riyad – qui jusqu’à maintenant cherchait à en évincer le Hezbollah – aurait abandonné cette exigence majeure. Cette nouvelle posture pragmatique – qui correspond aussi à la victoire des alliés du camp dit du 8 mars en Syrie – n’a pas toutefois suffit puisque l’opposition au Hezbollah est désormais relayée par… Washington et Tel-Aviv. Néanmoins, les dirigeants libanais ne désespèrent pas d’arriver à la formation du nouveau gouvernement après les fêtes de fin d’année.

 

LES RÉACTIONS DE LA FRANCE

L’assassinat de Jamal Khashoggi a, aussi provoqué des dommages collatéraux en France. Dans un premier temps l’Elysée et le Quai d’Orsay ont attendu de plus amples informations. Ensuite, le président Emmanuel Macron a affirmé qu’il n’y avait aucun lien entre l’assassinat de Jamal Khashoggi et les ventes d’armes françaises utilisées au Yémen par l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis « pouvant ainsi mieux assurer leur défense, étant attaqué par les factions houthies soutenues par Téhéran… » Troisième temps, Angela Merkel annonce la suspension d’un marché d’armements de 460 millions d’euros à destination de Riyad. La présidence française, qui continue à louer la centralité du couple franco-allemand dans la construction européenne, change de pied et lance une espèce de commission d’enquête…

Enfin, une décision française tombe, similaire à celle prise par Berlin : des sanctions contre 18 ressortissants saoudiens, notamment ceux suspectés d’implication directe dans le meurtre du « journaliste » saoudien.

Le communiqué de l’Elysée est diffusé par l’AFP : « ces mesures (…) visent à interdire l’accès de ces individus au territoire national ainsi qu’à l’ensemble de l’espace Schengen. Il s’agit de mesures conservatoires, susceptibles d’être revues ou étendues en fonction de l’avancée des investigations en cours. (…) La France demande que toute la lumière soit faite sur la manière dont un tel acte a pu être commis. Elle attend de la part des autorités saoudiennes une réponse transparente, circonstanciée et exhaustive. Elle se réserve de former, le moment venu, sa propre conviction. Elle rappelle son opposition, en tous lieux et en toutes circonstances, à la peine de mort. »

****

Le procureur général saoudien a, pour l’heure, inculpé onze personnes – sur un total de 21 suspects – et requis la peine de mort contre cinq d’entre elles, mais a totalement dédouané le prince héritier. La question de l’implication de MBS constitue une « ligne rouge », a averti, de son côté, le ministre des affaires étrangères saoudien, Adel Al-Jubeir, dans une interview à la BBC.

Si prompte à donner des leçons de morale au monde entier, les pays occidentaux défenseurs des droits de l’homme et de la liberté d’expression ne sortent pas très grandie de cette affaire lamentable.

Les morts d’assassinats politiques sont égaux, mais certaines sont plus égaux que d’autres… 

 

Vous pouvez lire l’article complet sur le site http://prochetmoyen-orient.ch/

 

 
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