BREXIT
DANSE AVEC PERFIDE ALBION.
M

par Jean Daspry (*)
Analyste de négociations internationales

 

Cette semaine nous présentons la composante diplomatique des négociations du Brexit, la semaine prochaine nous analyserons les conséquences dans le domaine  économique.

« La clairvoyance des gens bornés : ils comprennent tout mais à moitié » (Robert Merle). Afin de porter un jugement objectif sur la préscience, la clairvoyance de nos dirigeants – de droite comme de gauche – sur les questions internationales, en général et sur les questions européennes, en particulier, il est toujours utile de se reporter à leurs déclarations prononcées au moment d’un fait majeur. Tel fut le cas lors des mal nommés « printemps arabes ». Tel est actuellement le cas du « Brexit », décision souveraine du peuple britannique du 23 juin 2016 (consulté par referendum) de quitter l’Union européenne !2 Que nous disait-on en 2016 ? Que nous dit-on aujourd’hui en 2009 surtout après le report au 31 octobre 2019 de la date du « Brexit »3 ? Le moins que l’on puisse dire est que le ton a changé. D’une Angleterre paiera (explicite), nous sommes insensiblement passés à l’Europe paiera (implicite). Chronique d’une décennie de crise européenne.

QUE NOUS DISAIT-ON EN 2016 ? L’ANGLETERRE PAIERA…

Que n’a-t-on entendu de la bouche de nos dirigeants sidérés par une décision qu’ils n’avaient pas envisagée un seul instant ! Londres allait voir ce qui lui en coûterait de critiquer la construction européenne. Un calendrier contraignant est alors fixé. La procédure devrait être terminée à la fin du mois de mars 2019, à la veille des élections au Parlement européen. La substance devrait conduire à une capitulation britannique en règle. L’addition serait salée, on évoque un montant de 50 milliards d’euros pour éponger les dettes britanniques. Il va sans dire, mais cela va mieux en le disant, que cette formalité serait une promenade de santé pour l’Union européenne et un chemin de croix pour le Royaume Uni, désuni pour la circonstance. Face au roc européen, le sable britannique volerait rapidement au vent. Nous allions voir ce que nous allions voir. Le délai fixé au mois de mars 2019 était impératif et ne souffrirait d’aucun report Dans les bonnes universités françaises, quelques diplomates éclairés expliquaient à des étudiants médusés l’art de la négociation à la lumière de l’expérience à venir du « Brexit ». Un remake de la parabole de David et Goliath mais, dans le cas d’espèce, le pot de fer ne ferait qu’une bouchée du pot de terre.

Seuls quelques esprits retors s’interrogeaient sur la crédibilité d’un tel scénario binaire au fil des mois. Force est de constater qu’ils prêchaient dans le désert tant la puissance de la doxa était forte. Une sorte de mensonge d’État permanent !

C’est qu’en trois ans, le ton a bien changé. Nous sommes passés des déclarations viriles à des explications controuvées.

QUE NOUS DIT-ON EN 2019 ? L’EUROPE PAIERA…

Trois ans après ce tsunami, la procédure du divorce n’est toujours pas close tant les époux n’ont pas encore trouvé les termes d’un accord amiable. Pourquoi ? C’est que nos dirigeants ont découvert, à leurs dépens, que cette négociation obéissait à quelques règles que l’expérience enseigne aux diplomates. La première est qu’il est toujours hasardeux d’enfermer une négociation dans un cadre temporel contraint assorti de dates butoir irréalistes surtout lorsque son objet est particulièrement complexe. La deuxième est que les Britanniques sont des négociateurs aguerris qui ne sont jamais aussi efficaces que dans l’adversité. Ils maîtrisent parfaitement la stratégie du pourrissement. Leur résilience est immense, elle est à toute épreuve. Souvenons du Blitz Krieg au début de la Seconde Guerre mondiale ! À l’exception, en son temps, du général de Gaulle12, nos dirigeants ont oublié que l’on parle de la Perfide Albion. La troisième est que le plus fort n’est pas toujours celui que l’on croit. Le négociateur Barnier ne pèse pas grand-chose face à des diplomates Britanniques dont la devise est Dieu est mon droit. La quatrième est que la négociation n’est jamais un jardin à la française. Elle connait des hauts et de bas (Cf. négociation avec l’Iran sur le nucléaire) surtout lorsqu’elle est l’otage de la politique intérieure britannique au sein de laquelle le Parlement a son mot à dire. La cinquième est que, contrairement à ce que pensent certains de nos dirigeants, être seul contre tous n’est pas nécessairement un handicap.

Au fil des mois, les Britanniques jouent à merveille la division des Européens mais aussi leur lassitude. On voit bien, qu’au fil du temps, les 27 sont de plus en plus ouverts à l’idée d’un report des échéances irréalistes. À la veille du Conseil européen du 10 avril 2019, Angela Merkel use des charmes à Berlin (la véritable capitale de l’Europe), puis à Paris pour obtenir un long report de la date de clôture de la négociation14. Elle obtient une oreille attentive avec Angela Merkel et Donald Tusk (prêts à une prolongation d’un an). Peut-on lui refuser ce report sans endosser la responsabilité d’un « no deal » qui porterait également préjudice aux ressortissants des 27 autres États membres ? Finalement, l’Union européenne et Theresa May (pas si faible que cela) s’accordent sur un report au 31 octobre 2019 (6 mois).

On l’aura compris, rien de tout ce qui précède, n’avait été réellement pris en compte en abordant la négociation en 2016. Au lieu d’envisager toutes les hypothèses possibles – et surtout les plus improbables -, nos politiciens aveugles n’ont rien vu venir de ce qui se passe aujourd’hui. Est-ce une surprise tant ils naviguent à vue sur la scène intérieure et sur la scène internationale ? Que font leurs conseillers diplomatiques qui ne savent pas que le bon sens populaire est une denrée plus rare que l’intelligence abstraite que l’on enseigne dans les grandes écoles de la République. Comme disait l’écrivain italien, Primo Levi : « l’enfer, c’est où il n’y a pas de pourquoi ». Ne serait-il pas grand temps de se poser la question des États qui ne jouent pas la solidarité communautaire : paradis fiscaux, dumping social, violation des libertés publiques et des éventuelles sanctions à leur encontre à l’avenir.

« La plupart des crimes sont des actes de somnambulisme, la morale consisterait à réveiller à temps le dormeur » (Paul Valéry). Nous parlons ici des crimes de somnambulisme diplomatique de nos dirigeants de plus en plus sidérés qui attendent le 10 avril 2019 pour envisager des hypothèses alternatives, prisonniers qu’ils sont de la démagogie et du court-termisme. Quoi qu’en disent nos folliculaires incompétents, les Britanniques viennent de remporter une première manche avec l’obtention de ce report jusqu’au 31 octobre 2019 de la date sacrée de mars 2019. C’est que rien n’est inscrit dans le marbre lorsqu’il s’agit de négociation diplomatique ! Par ailleurs, ils ont commencé à enfoncer un coin dans la prétendue solidité du « couple franco-allemand » et cela en dépit des promesses du traité d’Aix-La-Chapelle. Ils sont coutumiers du fait. Ce succès fournit un répit aux Britanniques pour mieux définir leur stratégie en interne. Le ver britannique est dans le fruit européen. À la lumière des derniers rebondissements, et alors que le chaos est parti pour durer, le « Brexit » s’apparente de plus en plus à la Salsa du démon.


(*) Jean Daspry

Pseudonyme d’un diplomate en activité, Analyste des négociations internationales

 

Vous trouverez une analyse détaillée : « Brexit : la salsa du démon » sur le site http://prochetmoyen-orient.ch/

 

 
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