BACHAR à DJEDDAH :
la surprise

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Vincent Gourvil (*)
Docteur en Sciences Politiques

      

La Ligue arabe a réintégré dans ses rangs le leader syrien Bachar Al Assad. Ce qui n’a pas manqué d’interpeller l’auteur, un habitué de nos colonnes prompt à critiquer la diplomatie pratiquée par la France depuis plus de quinze ans. Ses propos n’engagent que lui-même.

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« Gouverner, c’est prévoir », on ne le répétera jamais assez tant ce précepte semble perdu de vue. Nos dirigeants confondent deux concepts : politique étrangère (stratégie de long terme pérenne) et diplomatie (tactique de court terme évolutive). Cette confusion conduit à des embardées dans la conduite de notre action extérieure. Obnubilés par une diplomatie des annonces, les Occidentaux agissent tels des somnambules, impuissants face à un monde en plein basculement.

Le dernier sommet de la Ligue arabe, à Djeddah le 1er mai 2023, opère à la manière d’une piqûre de rappel. Après douze ans de purgatoire, Bachar al Assad fait son retour dans la famille arabe sous la pression du prince MBS (Mohammed Ben Salmane, héritier du Royaume d’Arabie Saoudite). Impensable, il y a quelques mois encore ! Cette (r)évolution nous ramène une décennie en arrière, au temps des illusions des mal nommés « printemps arabes ». Elle nous met, aujourd’hui, face aux désillusions de toutes natures des « hivers arabes ».

Printemps arabes, illusions perdues
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C’est par un évènement en apparence anecdotique, intervenu à Sidi Bouzid, en Tunisie le 17 décembre 20210, que débute le « printemps arabe ». Incrédule, l’Occident tarde à en comprendre la signification réelle (fracturation du Moyen-Orient en trois camps rivaux). Pour compenser cette déconvenue, il passe d’un extrême à l’autre. Désormais, il se donne pour mission salvatrice d’aider tous les mouvements de contestation à chasser les tyrans (en Tunisie, en Libye, en Égypte, en Irak …). Ainsi, pensent-ils, la démocratie, l’Ḗtat de droit, les régimes laïcs, le libéralisme s’installeront rapidement dans tous ces pays, contribuant à la paix et à la sécurité dans le monde (idée du « Grand Moyen-Orient » de George W. Bush).

Dans cette démarche, le régime syrien fait l’objet d’une attention particulière. En raison de la vigueur de la répression conduite par son président, les sanctions (européennes, américaines …) pleuvent. L’ambassade de France à Damas est fermée le 6 mars 2012, notre pays se prive ainsi de tout canal d’information et de dialogue avec le régime. Certains partisans d’une diplomatie réaliste avaient proposé de maintenir une présence minimale : chargé d’affaires et représentants des Services. Mais, leurs arguments sont balayés d’un revers de main au nom de la défense des droits de l’Homme. Souvenons-nous de la préscience des déclarations du ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, à l’été 2012. Il déclarait proche, moins de trois mois, la fin du régime honni. Par ailleurs, la France finançait, armait une introuvable opposition démocratique.

Bachar Al Assad.
Photo Présidence syrienne.

Pendant ce temps, le régime bénéficiait d’une aide de Moscou et de Téhéran indispensable à sa survie. Rappelons que Barack Obama s’opposera, en 2017, à toute action coercitive contre la Syrie en dépit de son franchissement d’une ligne rouge (utilisation de l’arme chimique). Pendant ces années, les groupes terroristes s’installent en Syrie, des millions de réfugiés fuient le pays pour rejoindre l’Europe, le captagon dope le narco-État syrien, les Occidentaux envisagent des poursuites pénales contre Bachar al-Assad… Mais, aucune solution diplomatique ne semble envisagée, à ce stade. Puis au fil du temps, la vie reprend son cours normal dans le monde arabe sans que l’Occident ne veuille encore tirer toutes les conséquences qui s’imposent, en particulier vis-à-vis de la Syrie.

 

Hivers arabes, désillusions réelles

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Les temps ont bien changé depuis les promesses des révolutions de jasmin et autres plantes aux parfums enivrants. L’ordre l’emporte sur le désordre. L’autocratie balaie la démocratie. La realpolitik le dispute à l’Idealpolitik. Les Occidentaux préfèrent le retour d’autocrates en Égypte, en Tunisie et le statu quo dans d’autres pays au nom de la stabilité, instruits qu’ils sont par le résultat de leur catastrophique intervention en Libye. Cette dernière déstabilise le Sahel, contribue à l’afflux de réfugiés sur le continent européen. Mais aucune stratégie nationale ou européenne (une sorte de « boussole stratégique ») n’est mise en chantier alors que la Turquie pratique le chantage aux réfugiés, que la Russie renforce ses positions dans la région, que la médiation chinoise conduit au rétablissement des relations diplomatiques entre frères ennemis iraniens et saoudiens, que l’Arabie saoudite entend contribuer à la recomposition régionale du Moyen-Orient.

L’Occident est spectateur d’un basculement de la région sur lequel il semble n’avoir que peu de prise. Et cela est d’autant plus visible que l’ostracisme pratiqué à l’égard du régime syrien est contourné par cette décision de la Ligue arabe. Cette surprise stratégique devrait conduire à un salutaire retour d’expérience de notre action extérieure dans la zone depuis 2010. Mais, nous n’en sommes pas encore là. Les Occidentaux privilégient la politique de l’autruche. Ils s’accrochent au refus de la levée des sanctions, à la normalisation et à la participation à la reconstruction du pays (effets conjugués de la guerre et du séisme ayant également frappé la Turquie).

Certains évoquent dans les allées du pouvoir jupitérien « le besoin d’adapter le dispositif aux nouvelles réalités ». C’est bien de cela dont il s’agit, tirer avec humilité les leçons de nos échecs si la France veut continuer à se présenter comme une « puissance d’équilibre ». La décision de la Ligue arabe devrait constituer le signal d’un changement d’approche de notre relation avec la Syrie. Une approche coordonnée de l’Union européenne rendrait notre démarche plus aisée. Rappelons que l’Arabie saoudite se veut l’arbitre d’un nouvel ordre régional à la faveur du désengagement américain et de l’avènement d’un nouvel ordre international. Elle le veut et le peut.

« Une crise ne devient une catastrophe que si nous y répondons par des idées toutes faites » (Hannah Arendt). Méfions-nous des certitudes. Elles ont toujours été les plus sûres façons de se tromper. Comme le soulignait le général de Gaulle, « il n’y a de réussite qu’à partir de la vérité ». Douze ans après les premières secousses des « printemps arabes », un aggiornamento de notre politique étrangère au Maghreb, au Proche et au Moyen-Orient s’impose. De préférence en coopération avec nos partenaires européens. Elle serait utile si nous ne souhaitons pas être évincés de la zone.

Cette évolution supposerait la reprise a minima de relations diplomatiques avec le régime syrien, la contribution à la délicate recherche d’une réconciliation nationale, au moyen ou pas d’une transition politique, à la reconstruction du pays, au retour des réfugiés vers leur pays d’origine, au règlement des trafics en tous genres, à la lutte à la source contre la menace terroriste exportée vers l’Europe…

Le jeu en vaut la chandelle. Si tel n’était pas le cas (notre seul mantra est un procès pour l’autocrate syrien), nous pourrions dire Bachar à Djeddah, Emmanuel à Canossa.

(*) Vincent GOURVIL est le pseudonyme d’un haut fonctionnaire, par ailleurs Docteur en Sciences Politiques.

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