EVENTUELS CONFLITS MAJEURS :
CONSÉQUENCES POUR LA FRANCE

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Général (2S) Perruche (*)

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L’espoir d’un monde apaisé dans un multilatéralisme consensuel, qui semblait devoir s’imposer à la fin de la guerre froide, paraît aujourd’hui bien révolu. Les bouleversements causés par une mondialisation économique, non encadrée par une gouvernance politique, ont profondément affecté les équilibres sociaux et internationaux. En ont résulté des crises profondes au sein et entre les États, marquées par la résurgence des réflexes identitaires, des nationalismes et du terrorisme. La montée en puissance de la Chine et d’autres pays émergents  défie la domination des États-Unis et plus largement de l’Occident. Cela fait monter les tensions, génère une nouvelle course aux armements et accroit le risque de conflits armés plus durs.
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Un conflit  majeur se caractérise par l’importance des enjeux qui le sous-tendent, mais aussi par la dimension et la nature des affrontements armés. Il y a généralement un lien direct entre l’importance des enjeux et l’intensité des conflits armés. La haute intensité d’un conflit est une valeur relative, qui n’a pas de définition précise. Mais on considère généralement que ce terme s’applique à des confrontations entrainant la mise en œuvre de moyens performants en qualité (technologie) et importants en quantité.

S’agissant des enjeux, ceux-ci doivent être d’abord appréciés en fonction de leur importance géopolitique. Un conflit armé de grande ampleur résulte toujours de la conviction, fondée ou non, rationnelle ou idéologique, que la guerre est le meilleur (voire le seul) moyen de gagner des avantages significatifs par rapport à une situation jugée insatisfaisante ou dangereuse. L’estimation des bénéfices espérés lors d’une entrée en guerre par ceux qui la déclenchent l’emporte toujours sur les risques encourus et son coût.

Dans les régimes autoritaires, l’enjeu d’une guerre externe peut être le maintien au pouvoir des dirigeants. Quoiqu’il en soit, un seul pays qui déclenche une guerre en contraint généralement plusieurs autres à s’y engager, adversaires ou alliés, même s’ils ne le souhaitent pas. L’issue de la guerre devient alors un enjeu pour tous.

Des conflits, mais lesquels ?


Les conflits armés suivant leur propre dynamique, des conflits au départ mineurs peuvent dégénérer en conflits de haute intensité par un effet d’engrenage. Ce fut le cas des deux conflits mondiaux du XXe siècle. Depuis la période post-Hiroshima et la fin du monopole nucléaire américain, le coût d’une guerre totale entre puissances nucléaires est devenu rédhibitoire. C’est pourquoi les bombes atomiques ont été considérées jusqu’ici comme des moyens défensifs « sanctuarisant » les intérêts vitaux, et notamment le territoire, des pays qui en possèdent, et non comme des moyens de supériorité opérationnelle. Leur miniaturisation envisagée par certains pays pourrait théoriquement leur donner une fonction opérationnelle, mais avec un risque important de dérive incontrôlable. C’est pourquoi un conflit majeur de haute intensité avec emploi d’armes nucléaires est quasiment exclu entre puissances nucléaires sur leur territoire, mais également peu probable sur des théâtres extérieurs par crainte d’un engrenage « clausewitzien » (la guerre conduit toujours aux modes d’action extrêmes).

Un conflit majeur avec emploi de l’arme nucléaire est improbable pour l’heure.
Photo Pixabay

La prolifération des armes nucléaires pourrait remettre en cause cette improbabilité, mais la nature de tels conflits laisserait alors peu d’enjeux aux affrontements opérationnels classiques et donc à leur intensité. À l’époque de la guerre froide, la phase des combats conventionnels n’était considérée que comme la phase initiale d’une confrontation nucléaire. Elle ne fut donc jamais engagée.

Dans le contexte sécuritaire post-guerre froide, les grandes puissances sont intervenues avec de puissants moyens conventionnels dans de nombreux pays en crise ou défaillants, pour renverser des régimes jugés hostiles ou malfaisants (Afghanistan, Kosovo, Irak, Libye), pour lutter contre le terrorisme ou pour aider des alliés stratégiques (Syrie), mais en évitant des confrontations directes (Ukraine…). Les modes d’action indirects ou plus discrets (hybrides, forces spéciales, cyber…) ont été privilégiés jusqu’ici. Mais compte tenu de l’évolution des rapports de forces et la contestation du « leadership » américain, le retour de scénarios d’affrontements de haute intensité dans des territoires extérieurs, de type Corée en1950 ou Irak plus récemment, ne sont pas à exclure.

Des affrontements conventionnels de haute intensité pourront se produire entre des armées conventionnelles de puissances moyennes non-nucléaires (Irak, Turquie, Iran, Arabie saoudite…), qui disposent de capacités militaires de plus en plus puissantes et sophistiquées, soutenues par des puissances extérieures (nucléaires ou pas). Ils sont aussi envisageables entre grandes puissances et puissances moyennes, la première guerre du Golfe (1991) peut en donner une première représentation. Par exemple, un conflit entre la Turquie et la Syrie soutenue par la Russie, ou un conflit préventif entre les États-Unis (aux côtés d’Israël) et l’Iran, avant que ce pays ne se dote de l’arme nucléaire, sont des scénarios envisageables. Des engagements de pays européens dans des opérations de stabilisation ou de neutralisation face à des éléments fortement armés de pays de leur voisinage (Afrique, Moyen-Orient) le sont également.

La liste ci-dessus n’est évidemment pas exhaustive. On peut toutefois en déduire des scénarios, et de là envisager la place que pourrait ou devrait y tenir la France. C’est un travail difficile et incertain, mais néanmoins nécessaire. Comme le disait le Général Eisenhower : « Les plans sont généralement inutiles, mais la planification est indispensable ! » Certains paramètres, comme les cadres d’engagement possibles, permettent de mieux analyser les besoins et les contraintes.

Au sein de l’OTAN


Le contexte politique ayant évolué et la communauté d’intérêts s’étant effritée dans l’Alliance, la perspective d’engagements de l’OTAN en haute intensité paraît peu réaliste à horizon visible (sans être totalement à exclure). Face à une Russie agressive, le déploiement de capacités opérationnelles de l’OTAN est nécessaire dans les pays frontaliers de la Russie, pour empêcher que des interventions hybrides russes les déstabilisent et conduisent à un conflit conventionnel de haute intensité contre eux. Mais une confrontation de haute intensité entre la Russie et l’OTAN paraît exclue.

Des interventions hors du théâtre européen, de type Afghanistan ou Irak, restent possibles, mais de moins en moins probables compte tenu des divergences d’intérêts et d’approche stratégique au sein de l’Alliance. Face aux menaces du Sud, les intérêts en jeu ne sont pas suffisants pour justifier un engagement américain en haute intensité.

Dans le cadre de l’OTAN, le leadership
américain est incontesté
et incontestable. L’engagement
américain reste décisif.
Photo Pixabay

Il reste à se demander si, compte tenu de l’évolution des rapports de forces entre les États-Unis, la Chine et la Russie, des situations pourraient se présenter où des alliés européens, dans le cadre de l’OTAN, devraient produire l’effort principal sur un théâtre face à un adversaire puissant. Cette éventualité semble peu crédible en l’état actuel de la structure intégrée du commandement de l’OTAN, dont le principe de base est le leadership américain. L’Opération Harmattan contre la Libye en 2011 a montré qu’elle était déjà difficile à réaliser dans des opérations de moyenne intensité.

En outre, en l’état du différentiel de puissance militaire entre les États-Unis et leurs alliés, le rôle des Européens dans les interventions de l’OTAN est toujours subsidiaire par rapport à l’engagement américain, qui, lui, reste décisif. C’est ce qu’ont montré les opérations post guerre froide  (Golfe 1990, Bosnie-Herzégovine 1995, Kosovo 1999 ou Afghanistan à partir de 2002). Dans ces situations, les Européens avaient un rôle d’accompagnement politique, relativisant l’importance de leurs capacités opérationnelles (80 % des frappes sur la Serbie et le Monténégro en 1999 étaient américaines et les deux tiers du contingent déployé en Afghanistan étaient américains). Peu d’alliés se sont engagés dans de véritables opérations de guerre en Afghanistan. Cette situation ne favorise guère la préparation des alliés européens à la haute intensité.

Avec les Européens ou en coalition


Cette option n’est réaliste que pour des crises impliquant directement les intérêts de tout ou partie des pays européens, et n’affectant pas les intérêts américains. Il s’agit donc de situations générant des opérations de faible intensité (cf. les opérations de la PSDC ; Politique de Sécurité et de Défense Commune) ou aux enjeux relativement faibles pour les grandes puissances. Il se pourrait néanmoins que la montée des périls à l’Est et au Sud de l’Europe, comme le renforcement des armements de nombreux pays périphériques, conduisent à des situations où des pays européens devraient s’engager dans des opérations de haute intensité. Cette perspective justifie la création d’une capacité opérationnelle européenne crédible (armée des Européens ?) qui n’existe pas aujourd’hui, mais qui seule pourrait relever ce défi. Là encore, la coalition de plusieurs pays semble incontournable.

Les structures de commandement politiques et opérationnelles de l’ONU ne sont pas adaptées à des engagements de haute intensité. C’est pourquoi cette organisation cherche toujours à déléguer (à partir d’une résolution) la conduite des opérations à risques à une autre organisation internationale ou à un groupe de pays volontaires. Dans ce dernier cas, la responsabilité des opérations incombe implicitement à une nation-cadre, qui doit alors à elle seule en garantir le succès. On voit mal la France prendre une telle responsabilité dans les années à venir.

La France en autonomie ? Le contexte sécuritaire mondial rend cette hypothèse peu crédible. En outre, même si la France dispose encore d’un spectre capacitaire relativement complet, l’accroissement des potentiels militaires, quantitatifs et qualitatifs, dans les pays environnant l’Europe et au-delà, sont tels que sa capacité à livrer seule contre eux des opérations de haute intensité parait limitée. Dans le contexte actuel, l’engagement en coalition semble obligatoire, le cadre européen devant être privilégié compte tenu des intérêts communs créés dans l’UE.

Engagements possibles de la France


La capacité nucléaire de dissuasion de la France la protège certainement d’un conflit armé majeur sur son territoire. Cela ne suffit pas à la protéger contre des menaces hybrides et des déstabilisations internes de toutes natures, mais qui ont peu de chance de requérir l’engagement de capacités militaires de haute intensité.

Le temps n’est plus où les capacités militaires d’un pays pouvaient être dimensionnées aux capacités militaires de ses ennemis.
Photo Pixabay

En revanche, la défense des territoires français d’outre-mer mérite un suivi particulier de l’évolution des menaces, conduisant à définir un ensemble de moyens et de modes d’actions cohérents avec les capacités économiques et les ambitions politiques de la France. Par ailleurs, les intérêts vitaux de la France ne se limitent pas à son territoire et sa population. Ils concernent notamment son approvisionnement en ressources, la protection de ses intérêts économiques et son influence politique, que justifie sa position de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies. .

Seule puissance nucléaire de l’Union européenne post-Brexit, son engagement dans la construction d’une indispensable Europe-Puissance implique qu’elle joue un rôle moteur dans la mise sur pied d’une capacité opérationnelle conventionnelle de l’Europe. Celle-ci devra être apte à la haute intensité, capable notamment de dissuader les intentions agressives de la Russie contre les pays d’Europe orientale, celles d’autres adversaires en Méditerranée et en Afrique, et de protéger ses intérêts en Asie.

Si la Revue stratégique de 2017 donne des références précises sur la nature des menaces, les besoins de défense et les ambitions de la France, elle n’en fournit pas sur les contrats opérationnels, notamment pour les engagements de haute intensité. Il revient donc au militaire, à partir de scénarios réalistes, d’informer régulièrement les dirigeants politiques sur les capacités et limites des Armées, afin d’assurer leur adéquation avec les objectifs envisagés.

Le temps n’est plus où les capacités militaires de la France pouvaient être dimensionnées en fonction de celles de ses ennemis voisins. La difficulté des temps actuels est précisément le manque de repères concrets pour effectuer ce dimensionnement. Les capacités économiques sont un facteur déterminant qui doit servir à la mise en cohérence des capacités avec les ambitions politiques de nos gouvernants.

La préparation à la haute intensité et la recherche de la supériorité conventionnelle sont indispensables pour dissuader des adversaires potentiels. L’équilibre des forces est essentiel en un temps où les interventions militaires redeviennent un moyen d’action des diplomaties. Se préparer à la haute intensité est sans doute le meilleur moyen de prévenir la guerre.

Rédigé le 09 janvier 2021
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(*) Général Jean-Paul Perruche
Général de Corps d’ Armée (2S) Jean-Paul Perruche est consultant-chercheur en stratégies de sécurité et défense, expert défense qualifié auprès du Parlement Européen, Président d’honneur d’Euro Défense-France, et Membre du comité scientifique de la Fondation Schuman
Expert du domaine politico-militaire et des organisations internationales de sécurité et de défense, a été Président d’Euro Défense-France de 2012 à 2016, Directeur de Recherche « sécurité européenne et transatlantique » à l’IRSEM de 2010 à 2012. Auparavant, jusqu’au 1er mars 2007, a été le Directeur  Général de l’État-Major Militaire de l’Union Européenne à Bruxelles en charge de la mise en œuvre des aspects militaires de la Politique  Européenne de Sécurité et de Défense.
Antérieurement, a occupé notamment les fonctions, de Commandant de l’État-major de force n° 1 (1ère Division Blindée), d’adjoint au Cdt de la Force de l’OTAN au Kosovo (DCOM KFOR), de Chef de la Mission militaire française auprès du commandant suprême des forces alliées en Europe (OTAN/SHAPE) et de Conseiller Sécurité européenne (Amérique du Nord- Europe) du Chef d’État-major des Armées. Il a également participé à des opérations au Tchad et en Somalie.
Diplômé de l’Institut des hautes études de défense nationale de Paris, du centre des hautes études militaires et de l’école spéciale militaire de Saint-Cyr et titulaire du DESS de Défense de Paris 2 (Sorbonne-Panthéon).

Cet article fait partie du dossier n°26 réalisé par Le Cercle de réflexions du G2S « VERS UN RETOUR DU COMBAT DE HAUTE INTENSITE » publié en novembre 2020 et consultable sur : https://theatrum-belli.com/author/asso-g2s/

Le G2S , association selon la loi de 1901, est un groupe constitué d’officiers généraux de l’armée de Terre ayant récemment quitté le service actif. Ces derniers se proposent de mettre en commun leur expérience et leur expertise des problématiques de défense, incluant leurs aspects stratégiques et économiques, afin de partager leur vision des perspectives d’évolution souhaitables de la défense.
Groupe de liaison G2S – 1, place Joffre – BP 23 – 75700 Paris SP 07
Le G2S  est répertorié dans la rubrique THINK TANKS de la « Communauté Géopolitique, Économie, Défense et Sécurité » d’ESPRITSURCOUF

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