CRISE SANITAIRE :
DES  CROYANCES  ÉCONOMIQUES  PULVERISÉES

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Olivier Passet (*)
Economiste

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En réponse à la pandémie, la France n’a pas été le seul pays à apporter des aides massives à son Économie. A l’échelle internationale, deux ans plus tard,  on a l’impression d’avoir joué à un énorme chamboultout dans les doctes allées policées et sacralisées du monde économique.
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La crise sanitaire, du point de vue économique, a conduit le politique à de folles transgressions, qui défient toutes les lois et représentations qui régissent le bon gouvernement de nos sociétés depuis 30 ans. Modération de la monnaie, modération de la dette, flexibilité des marchés : tout cela a volé en éclat, nous projetant dans tous les territoires interdits par le  « cercle de la raison ». Que nous révèle cette expérience inédite sur nos superstitions économiques du monde d’avant ?

L’argent facile

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La première chose, c’est que dans une phase de l’histoire économique marquée par de  profondes  transformations  industrielles, où les besoins d’accumulation primaire sont démesurés, l’argent facile joue un rôle clé d’accélérateur. Les économistes raisonnent toujours à stock de capital figé, à structures constantes. C’est dans ce cadre que l’excès de monnaies est un poison. Le monde vient de traverser l’expérience unique de relance généralisée étendue à l’échelle planétaire, comme si tous les pays disposaient du privilège exorbitant du dollar : celui de pouvoir impunément émettre de la monnaie pour financer sa dette, sans sanction des marchés.

« Le dollar est notre monnaie, mais c’est votre problème », cette provocation de John Connaly adressée aux Européens en 1971 a fait en son temps l’effet d’une bombe. C’est sur cet adage que l’Europe a bâti sa prudence financière, corsetant son potentiel de croissance durant des années, par peur de fissurer sa stabilité monétaire. La zone avait oublié que la facilité monétaire peut aussi abonder le capital réel, sans cataclysme sur les taux d’intérêt ou le change. La crise qui devait nous être fatale a au contraire révélé à quel point la théologie « austéritaire » européenne compressait nos économies.

Photo Pixabay

L’argent facile, c’est aussi la croissance et l’emploi faciles, le redéploiement plus rapide des activités, la possibilité de financer l’urgence climatique. Si l’inflation de s’enkyste pas, il sera difficile pour la zone euro de refermer le couvercle et de reprendre le cours de son malthusianisme économique, qui empêche une croissance groupée des économies de la zone, ne laissant place qu’à une croissance au détriment des autres.

Le chômage partiel désarme le licenciement

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La seconde chose que nous révèle cette crise, c’est que la flexibilité de l’emploi, conçue comme une précarisation généralisée, n’est pas le fondement incontestable du bon fonctionnement des marchés. En programmant un chômage partiel à grande échelle, les économies avancées ont arbitré pour un choc de productivité négatif colossal, plutôt qu’un choc de revenu et de demande colossal. Une hérésie pour un économiste classique. Or, cette sécurisation de la demande globale est ce qui a permis aux secteurs les moins impactés, voire boostés par la crise, de prendre rapidement le relai en termes d’embauches, plutôt que d’être emportés avec les autres dans le grand naufrage de la demande.

La stabilité a du bon. Contre le chômage, on avait tout essayé en France, sauf d’utiliser le chômage partiel pour désarmer le licenciement. L’Allemagne l’avait essayé avant nous et ça marche ! L’emploi salarié surplombait au 3e trimestre de 1% son niveau d’avant-crise, avant même que l’activité ne se soit totalement normalisée et le taux de chômage (7,6% en octobre) est en retrait par rapport à la fin de 2019. Avec en arrière-plan une puissante vague d’embauches, que ce soit pour les CDD de plus d’un an ou les CDI. Une vitesse de récupération jamais vue en temps de crise.

Le poids du digital

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Enfin, ce que nous révèle cette expérience, c’est l’incroyable vélocité de la reconfiguration de l’offre dans une économie digitale. Cette idée que le capital est constant à court terme tient de moins en moins bien la route.

Qui aurait pu croire, avant crise, qu’avec des secteurs névralgiques comme l’automobile (tournant encore à 59 % de ses pleines capacités), ou l’aéronautique (à 71 %), ou encore le tourisme et le transport en berne, l’économie pourrait retrouver un niveau normal d’activité. C’est pourtant bien ce qui se passe. Construction, santé, commerce en ligne, BtoB de pointe, informatique, etc. ont pris le relai à une vitesse inespérée, sur fond d’explosion du nombre de créations d’entreprises.

Bref, l’Europe s’est aventurée en zone interdite et découvre, au lieu des démons et des monstres qu’on lui promettait, un horizon économique plus ouvert et plus clément que prévu. Dans un monde où la notion de capital fixe porte de moins en moins bien son nom, nos idées fixes sont dynamitées par l’expérience du réel.

Site d’origine (publication et diffusion) : XERFICanal
Sujet :« Comment la crise sanitaire a pulvérisé nos croyances économiques« 
Intervenant : Olivier Passet 
Date de l’émission : 20 décembre 2021

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(*) Olivier Passet est directeur de la Recherche chez Xerfi Canal. Il a été économiste à l’OFCE (1989-2000), chargé de mission puis chef du service économique et financier international du Commissariat Général du Plan (2000-2006), chef du service Économie-Finances du Conseil d’analyse stratégique auprès du Premier Ministre (2006-2011) et conseiller au Conseil d’analyse économique (2011-2012).Il est aujourd’hui directeur des synthèses chez Xerfi, notamment en charge du suivi des politiques économiques et des mutations de l’appareil de production. Depuis 2014, il est également membre de la commission économique de la Nation.
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