LA CRISE SOCIALE
AU CHILI

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Eléonore Le Bars (*)
Étudiante en Sciences politiques.

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Caractérisé comme l’un des pays les plus équilibrés d’Amérique du Sud, le pays a souvent été loué pour ses résultats économiques. Une croissance ininterrompue depuis 30 ans, une baisse majeure de la pauvreté…. « Au milieu de cette Amérique Latine pleine de convulsions, le Chili est une véritable oasis » expliquait le président Sebastian Pinera début octobre 2019. Et pourtant….

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Ce n’est pas une écharpe de maire,
mais l’emblème de
Président de la République
chilienne qu’arbore
Sébastian Pinera.
Photo DR.

Présidé par Sébastian Pinera, le Chili est réputé pour être l’un des pays les plus développés, européanisés et le moins corrompu en Amérique Latine.  S’il semble prospère et moderne en façade, de nombreuses tensions sociales et politiques se développent depuis quelques années. Le 18 octobre 2019, une augmentation du prix du ticket de métro de 3% aux heures de pointe déclenche un mouvement d’indignation.

Ce sont les étudiants, en premier lieu, qui manifestent à Santiago contre les inégalités socio-économiques. Progressivement, cette crise s’est développée dans le pays entier. Jamais depuis le retour de la démocratie en 1990, le pouvoir n’avait été si touché par des troubles de cette envergure.  Selon les Chiliens, dans ce pays plein de ressources, l’État est chancelant dans les secteurs de la santé, de l’éducation, des retraites, de l’eau. Toutes les populations d’âges avaient en effet de fortes revendications à mettre en avant pour faire évoluer la situation de façon concrète.

Depuis la mi-octobre, le climat au Chili est donc fortement conflictuel. Selon certains analystes, la dernière décennie fut largement marquée par une lassitude des Chiliens face à une classe politique jugée trop éloignée des réalités sociales. Le président, homme d’affaires milliardaire, ne serait pas considéré comme étant proche de son peuple. Le tiers des revenus du Chili se regroupent entre les mains de 1% de la population, dont celles de Sebastian Pinera, à la tête d’une fortune de 2.5 milliards d’euros. La population chilienne doute de sa volonté de faire évoluer le système, dans lequel il ne peut que se complaire.

Des réformes jugées insuffisantes


Les tensions sociales éclatent donc de tous les côtés, tandis que parallèlement, l’activité économique s’effondre. Afin de résoudre ce problème, l’intégration de 20 milliards de dollars dans l’économie a été annoncée par la Banque Centrale du Chili. Conjointement, le gouvernement essaie de voter des mesures favorables à la population. Le minimum vieillesse est augmentée de 50%, les ministres les moins populaires sont éjectés du gouvernement, le blocage des prix de l’électricité est acté. Mais, cela ne reste pas suffisant pour 55 à 60% de Chiliens qui continuent de soutenir le mouvement populaire. De ce fait, de nouvelles révoltes et manifestations se déroulent à Santiago et à Concepción.

Dans la nuit du 14 au 15 novembre, les divers partis politiques chiliens réfléchissent à un accord « pour la paix sociale et la nouvelle Constitution », qui remplacera celle héritée d’Augusto Pinochet.

Photo DR.

Sebastian Pinera accepte de mettre en place un référendum pour demander aux Chiliens s’ils désirent mettre en place une nouvelle constitution, et si tel est le cas, qui devra la rédiger. La date initialement prévue est celle du 26 avril 2020. En outre, pour endiguer le mouvement, le gouvernement se mobilise avec de nouvelles réformes. Le 2 décembre, environ 5.5 milliards de dollars sont débloqués par le gouvernement chilien pour tenter de répondre au mieux à la crise sociale. Le gouvernement a également opté pour la création de 100 000 emplois dans le pays. Il fait voter une aide financière de 1.9 milliards de dollars aux petites et moyennes entreprises, ainsi que 525 millions de dollars pour divers projets, dont la reconstruction du métro de Santiago, détérioré depuis le 18 octobre. Ignacio Briones, le ministre des Finances, a également annoncé une augmentation de 3 milliards de dollars pour les dépenses publiques de 2020. Mais, cela ne semble pas suffisant pour la population chilienne, qui trois mois après le début des manifestations, continue de se rassembler pour protester sur la Plaza Baquedano, la grande place centrale de Santiago, rebaptisée « Plaza Dignidad » pour l’occasion.

Divorce avec la police


Cette crise sociale prouve également la forte rupture entre les forces de l’ordre et la population. En effet, depuis le début de la crise, les affrontements se caractérisent par une violence inédite. Aux détours des rues et places, des gaz lacrymogènes et des camions lanceurs d’eau sont utilisés par la police pour se défendre.  Après 46 jours de combat, le Chili comptabilise la perte de 29 personnes et plus de 2000 blessés, dont 350 très gravement, lors de la commémoration des trois mois de la crise. Les forces de l’ordre ne sont plus soutenues que par 17% de la population, alors qu’elles l’étaient par 57% en août 2015. Pareillement, la côte de popularité du président s’affaisse, passant à 6%. La crise sociale témoigne donc la perte de confiance de la population envers son gouvernement, envers la classe politique, et les forces de l’ordre.

Au bilan des manifestations, des morts et des milliers de blessés. Photo DR.

En réalité, ni la droite au pouvoir, ni les autres clivages politiques n’ont réussi à bénéficier de la crise. Pour Matias Fernandez, professeur de sociologie à l’Université catholique du Chili, « tout le système politique (…) a eu d’énormes difficultés à gérer ce séisme social parce qu’il n’a pas les outils pour traiter l’information, pour traiter les demandes”. Parallèlement, c’est tout un secteur qui se bloque, puisqu’en novembre dernier, le gouvernement chilien n’a pas pu accueillir la conférence de l’ONU sur le climat, la COP25 fut en effet transférée à Madrid.

L’arrivée du Coronavirus


En Amérique Latine, le Chili est le cinquième pays à avoir annoncé son premier cas de contamination au coronavirus. Progressivement, l’arrivée du coronavirus au Chili a mis fin à la crise sociale et aux révoltes populaires, puisque l’épidémie s’est principalement concentrée sur Santiago, la capitale du pays. Le 18 mars, les frontières du Chili se sont fermées, tandis qu’une semaine de confinement était annoncée le 26 mars dans la capitale par le président. Là encore, la façon de gérer l’arrivée de l’épidémie est contestée, puisque le gouvernement refuse en premier lieu le confinement total, qu’il jugerait défavorable à l’économie chilienne. Dès fin avril, la réouverture des centres commerciaux et la reprise du travail présentiel sont annoncées. Le 13 mai cependant, face au développement des cas de contagion et de décès, le gouvernement annonce le confinement total pour Santiago. Économiquement parlant, une perte de revenus conséquente est enregistrée pour les familles les plus modestes.

Si le coronavirus a permis de stopper la crise, la façon de gérer l’épidémie est révélatrice des limites du système de santé chilien. Il existerait au Chili une santé pour les pauvres, avec un système de santé public sous financé, tandis que les riches bénéficieraient d’assurances de santé privées. En raison du manque de lits et de matériels de santé, de nombreux Chiliens ne pourraient se faire soigner, ce qui n’aide pas à limiter la gravité de l’épidémie. Le caractère inégalitaire de la société chilienne est donc largement mis en avant dans ce contexte.

Du fait de la crise, le référendum sur l’adoption d’une nouvelle constitution est repoussé, les Administrateurs de fonds privés ont réduit leur capital retraite, et plus de 25 millions de dollars ont été perdus en mars. En raison de pénuries de nourriture, des émeutes ont éclaté à Santiago dans les banlieues pauvres. Là encore, des manifestants ont été arrêtés par les forces de l’ordre. A cette occasion, même la municipalité d’El Bosque dénonce la pauvreté, la mauvaise qualité de vie des habitants, et le manque d’attention du pouvoir pour les plus démunis.

La distribution de colis alimentaires se complique du fait d’une intense sécheresse qui affecte gravement les récoltes vivrières.
Photo DR.


Suite à cela, le gouvernement adopte un plan d’aide pour les plus pauvres, avec notamment, une distribution de colis alimentaires. Là encore, l’aide est jugée insuffisante. Face à tous ces manquements, et très contesté par l’Ordre des médecins du Chili, le ministre de la Santé, Jaime Manalich décide de quitter le gouvernement le 13 juin. Le 3 juillet, lors de manifestations sociales, un chilien âgé de 21 ans est tué par la police, tandis que 1700 individus sont arrêtés pour cause de non-respect du confinement. En réalité, tous ces troubles montrent la complexité du pouvoir chilien à répondre à une crise sociale, couplée à une épidémie meurtrière. A la fin Juillet, plus de 343 000 cas et 13 000 décès sont enregistrés, ce qui représente l’un des taux de contagion les plus élevés au monde.

Aujourd’hui, le pays est plus que jamais marqué par cet épisode de contestations politiques et sociales. Bien que le coronavirus ait permis au pouvoir de reprendre son souffle avec la baisse des manifestations populaires, il ne faut pas penser que les tensions se sont envolées. Au contraire, elles restent au cœur de la vie des Chiliens. C’est d’ailleurs le 25 octobre prochain qu’ils devront voter s’ils désirent ou non faire évoluer la Constitution héritée d’Augusto Pinochet. 

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(*)Eléonore Le Bars
Titulaire d’une Licence d’Histoire parcours Sciences Politiques, elle est actuellement en Master 1 Conflictualités et Médiation à l’Université d’Angers. Intéressée par les enjeux liés à la sécurité et au terrorisme au Moyen-Orient, elle rédige actuellement son mémoire sur la publicité des crimes de Daech, crimes médiatisés et ceux passés sous silence.

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