L’EUROPE
NE DOIT PAS SE SUBSTITUER
AUX ETATS-UNIS AU MOYEN ORIENT


Patrick Toussaint

 

Le Président des États-Unis vient de procéder à la première étape de la dénonciation du Traité passé avec les membres permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU auquel s’est jointe l’Allemagne et l’Iran de juillet 2015. Il est plus que probable que le Sénat américain entérinera son décret.

Plusieurs raisons expliquent cette décision.

Tout d’abord, il y a  la volonté de Monsieur Trump de rejeter  tout accord passé par son prédécesseur, Monsieur Obama.

Ensuite, l’idée, appliquée avec  constance, est que seuls les traités bilatéraux sont favorables aux États-Unis  car ils ont pu bien défendre leurs intérêts.

L’idée, enfin, est que ce traité ne règle pas définitivement la situation puisque

  • d’une part, cet accord ne courre que jusqu’en 2025, sans visibilité pour l’après
  • d’autre part, il ne règle pas le problème des missiles développés par l’Iran,
  • et, au surplus, les inspections de l’IAE ne sont pas suffisantes car ne concernant pas les bases militaires,
  • enfin que l’Iran cherche à acquérir l’hégémonie du Moyen Orient par différents biais qui vont de l’aide militaire directe –Syrie, Hezbollah du Liban, Hamas de Gaza, houthistes du Yémen, milices chiites en Irak, influence au Qatar, tentative de séduction auprès du Sultanat d’Oman et que Israêl devient encerclée,

Toutes ces critiques sont exactes mais Mr Trump est, de surcroît, convaincu que l’Iran continue à développer un programme secret  de fabrication de bombes nucléaires et pourra les lancer avec ses missiles balistiques.

La décision de sortir de ce traité a été  influencée par une magnifique opération d’  «  agit-prop  » de la part des israéliens.

En effet, Mr Trump, qui avait annoncé la résiliation de ce traité dans son programme électoral, semblait un peu hésiter à la suite des interventions de Mr Macron et de Mme Merkel  : il fallait donc le conforter dans son idée initiale.

Le Premier Ministre israélien a donc exécuté un plan qui a été soigneusement préparé en fonction de la connaissance des raisonnement de Mr Trump et qui a consisté à faire une «  show  » télévisée avec graphiques, Power Point, expliquant que les services secrets israéliens avaient découvert que l’Iran ne respectait pas les accords de 2015 et continuait secrètement  les opérations de fabrication de bombes nucléaires.

En fait, cette  mise en scène ne comportait aucun élément nouveau et ne concernait que des éléments se rapportant à la période de 1998 à 2003 qui étaient bien connus,, les inspecteurs de l’IAE étant formels sur le respect des obligations du traité par l’Iran.

Cela a été la goutte d’eau, le risque couru par Israël, qui a finalement décidé le Président.

Mr Trump a immédiatement précisé que, non seulement les États-Unis dénonçaient le traité mais cette dénonciation serait assortie du plus grand nombre de sanctions économiques possibles appliquées de façon la plus forte possible.

Son entourage a précisé que des sanctions les plus sévères seraient appliquées à tout pays ou sociétés qui auraient ou qui créeraient des relations d’affaires avec l’Iran.

L’idée maîtresse de cette résiliation  est que si les États-Unis asphyxient fortement l’Iran, celui-ci sera obligé de négocier, l’exemple de la Corée du Nord  démontrant   l’efficacité de la méthode, et qu’alors les États-Unis pourront régler tous les problèmes que cause l’Iran dans sa marche vers l’hégémonie au Moyen Orient.

L’action unilatérale des États-Unis aura des conséquences graves pour l’Iran pour la région, pour l’Europe et sur le plan plus international.

Pour l’Iran, cette action va déstabiliser les modérés menés par Mr Rohani et les faucons, notamment les Pasdarans, qui avaient mal accepté la signature du traité, vont reprendre le pouvoir et rétablir une direction anti occidentale, muselant les attentes d’une vie plus ouverte par des iraniens et  relançant  la guerre contre Israêl au risque d’un conflit qu’ils souhaitent. car ils pensent pouvoir le gagner et, pour cela, ils sont prêts à saboter toute tentative de solution pacifique.

Or, cela vient juste d’arriver  : Israêl a reçu très récemment des missiles tirés par iraniens, des Pasdaran, venus aider le régime syrien, alors que Mr Rohani venait de dire à la France, à l‘Allemagne et au Royaume Uni qu’il acceptait de voir avec les européens comment maintenir le traité en vigueur sans les États-Unis

Cette résiliation unilatérale va faire entrer la région dans une spirale infernale  :

  • L’Iran va pouvoir reprendre ses opérations visant à se doter de l’arme nucléaire,
  • Israël n’acceptera pas la possession de l’arme atomique par l’Iran et déclenchera des actions coercitives qui mèneront, très probablement, à la guerre au Moyen Orient, forçant les États-Unis et l’Europe à intervenir poussant la Russie et la Chine, trop contente d’en être, va en faire autant
  • L’Iran actionnera tous les pays sous son contrôle  : Syrie, Irak par les milices chiites, Liban par le Hezbollah, Yémen par les houthistes, Hamas à Gaza, Qatar sympathisant
  • L’Arabie Saoudite se dotera de l’armement nucléaire et l’adaptera sur ses missiles et acceptera un conflit que  ses propres éléments les plus durs demande  avec  ses alliés les Émirats Unis, le Koweït,  sans doute le Maroc, qui intervient déjà au Yémen, Bahreïn et peut-être l’Égypte
  • Il n’y aura pas de règlement politique du conflit syrien.
  • Le Moyen Orient va s’embraser et il est plus que probable qu’une guerre mondiale peut éclater compte tenu des implications des grandes puissances dans cette région.

L’Europe  va elle aussi en subir les conséquences  :

  • une hausse non maîtrisée du prix du pétrole, du gaz naturel et de tous les produits liés au pétrole ce qui va avoir un impact fortement négatif sur les économies européennes.
  • Les balances commerciales des principaux pays de l’Europe seront fortement impactées par la perte de ce marché très porteur,
  • Chaque pays va vouloir avoir son mot à dire pour le règlement du conflit en fonction de ses besoins couverts par le Moyen Orient. 
  • L’Europe apparaîtra en ordre dispersé ce qui démontrera, une fois de plus,  sa faiblesse économique et politique.

Au plan international, la politique américaine aura des conséquences tout aussi dramatiques  :

  • cette action va conforter l’idée que les Occidentaux, et surtout les Américains ne tiennent pas parole et que, pour eux, un traité peut être révoqué à tout moment.
  • Cela va confirmer que la seule solution pour être respecté par les grandes puissances est d’avoir un armement nucléaire avec les missiles nécessaires pour les utiliser, schéma suivi par la Corée du Nord, ce qui va créer une prolifération nucléaire
  • Cela va confirmer une perte de confiance générale dans le Traité d’interdiction de la possession et l’emploi des rames nucléaires de 1968.
  • Cela fait paraître la Russie comme un arbitre incontournable sur le plan régionale mais aussi au plan international si la situation dérape ce que sa situation   économique ne lui permettait plus,
  • Enfin, cela va amener la Chine, pour l’instant discrète, à intervenir là aussi comme arbitre bien plutôt qu’elle le pensait sans doute mais arbitre d’un conflit contre les États-Unis dans une position rêvée  : les contrer pour maintenir la paix et gagner de la sorte un prestige international dans une région où elle n’est pas encore bien implantée et ceci sans frais et sans risque.

Qu’elle position peut prendre l’Europe, ou plus tôt, la France, le Royaume Uni et l’Allemagne  ?

Essayer de sauver le Traité de 2015  : la France et la Grande Bretagne, surtout la France d’ailleurs pour l’instant car l’Allemagne est encore saisie par la crainte d’un engagement,t d’un rôle international, veulent l’essayer mais jusqu’où aller  ? Quels sont les risques  ? Pour quels buts  ?

Les buts sont   faciles à voir  :

  • D’abord, sur un plan géostratégique, de sauvegarder la paix, puis ensuite de maintenir la stabilité du Moyen Orient pour des raisons politiques -les États Unis doivent, eux aussi respecter leurs engagements- les relations internationales sont assez compliquées sans qu’un État, certes dominant, ne les respecte pas et ainsi accroître le prestige des puissances européennes et de l’Europe, en même temps,
  • Il y va de la crédibilité de tous les engagements des Occidentaux sur le plan mondial, et de la crédibilité de la France et la Grande-Bretagne, en tant que membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU,
  • De stabiliser le Moyen Orient ce qui est indispensable pour l’Europe dont les besoins énergétiques et commerciaux sont cruciaux,
  • Enfin, une guerre, même simplement limitée au Moyen Orient pourrait créer des afflux massifs de population dans des conditions dramatiques et hors de contrôle  et des possibilités des États européens.
  • Enfin éviter qu’Israël, n’acceptant pas la possession de l’arme atomique par l’Iran, ne déclenche pas des actions coercitives qui mèneront à la guerre au Moyen Orient, dont personne au surplus ne sortira gagnant.

Toutefois, les risques sont trop grands pour l’Europe  :

  • Sauver le traité exige que l’Europe ou, bien plutôt les trois pays occidentaux soient à même de pouvoir continuer les contrôles sur le respect par l’Iran des conditions du traité. Cela peut être fait par l’IAE mais il faudra financer son intervention, les États Unis étant mauvais joueurs,
  • Cela implique également que l’Europe ou les pays occidentaux soient à même de pouvoir fournir à l’Iran le volume commercial et financier que ce pays escompte avec la levée des sanctions,
  • Cela implique aussi que les produits vendus à l’Iran puissent lui être transférés , dans des conditions normales même si des produits manufacturés comportent des technologies américaines, ce qui, même dans des conditions commerciales normales entre des pays occidentaux, posent parfois des problèmes difficiles à résoudre,

Ce point est important car il est en contradiction avec les termes d’un embargo américain.

Il existe surtout deux points essentiels qui ne pourront pas être résolus  :

  • d’une part, les sanctions économiques décidées par le Président Trump pour asphyxier l’Iran ne sont pas compatibles avec un commerce de l’Europe qui les vide d’une bonne partie de leur substance,
  • d’autre part, il n’est pas pensable, lorsqu’on connaît les méthodes commerciales des industriels et des financiers américains, qu’ils laissent l’Europe avoir accès à un      marché énorme dans ses besoins et en plein développement sans y participer.

Il suffit simplement d’évoquer les plaintes de Boeing contre Airbus pour subventions réputées cachées et indues des états européens alors que la firme américaine est soutenue par le Pentagone.

Il est cependant curieux d’apprendre que la Maison Blanche demande que l’AIE continue ses contrôles. Sur quelles bases  ?

Décidément, la politique étrangère du Président Trump est pour le moins surprenante ce qui ne change malheureusement pas les fondamentaux que l’on vient de rappeler.

Il est donc difficile de s’y fier.

Et il ne faudrait pas que la France et l’Allemagne se voient reprocher par les autres membres de l’Union Européenne de les avoir engagés dans une impasse programmée et douloureuse  !

La seule possibilité d’action envisageable reste l’idée du Président de la République qui est délaisser l’ancien accord que tout le monde est d’accord pour le trouver imparfait, mais pour lequel il a fallu 12 ans pour le négocier et de reprendre les négociations sur un domaine élargi  :

  • le prévoir sur une durée plus longue pour le nucléaire,
  • y inclure le programme balistique,
  • essayer d’inclure une garantie pour Israël ce qui parait bien fumeux.

Par contre, ce traité ne pourra, s’il existe un jour, jamais inclure une limitation de la volonté de l’Iran de dominer le Moyen Orient. Qui conduit à une confrontation entre les pays chiites pays sunnites.

Espérons aussi que l’action brutale de Mr Trump ne bloquera pas toute possibilités de négociation en ayant pris à faux tous les modérés qui avaient pu arriver au pouvoir grâce à ce traité.

C’est une guerre de religions, la pire de toutes les guerres et il peut être mauvais d’y être impliqué.

C’est là, les limites de l’exercice pour Mr Macron.

Espérons que nous n’aurons pas à dire  : «  Mais que diable allait faire dans cette galère  »  !