UN COMBAT
DE SURVIE

par Patrick Toussaint (*)
avocat spécialisé en contrats internationaux
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« IL FAUT ETRE PRET A S’ENGAGER DANS UN COMBAT DE SURVIE »
-CEMA 11 06 2019

Le Président de la République vient d’annoncer la création d’un Commandement de l’Air et de l’Espace après la création d’un COMCYBER et son renforcement sur le plan civil, une annonce sur le développement d’une arme hypervéloce, les travaux relancés sur les laser et sur les « rails-guns »…

Que de nouvelles, bonnes et agréables pour la défense et de la France et les personnels concernés !

Malheureusement, s’il faut voir le verre à moitié plein, il ne s’agit pourtant que de rattrapages.

Propos de deux jeunes commandants rencontrés dans une soirée amicale, d’armes différentes, l’un dans l’infanterie expliquait à l’autre qu’il passait son temps à répartir, dans la pénurie, les quelques matériels nécessaires à l’instruction : VAB encore en marche, les FAMAS félinisés, postes de tir MILAN ou ERYX entre les différentes unités de son régiment.

Le même ajoutait que lors de l’exercice « Trident Juncture », le plastron  scandinave s’était vu administrer un belle « fessée » – c’était juste avant le passage de la loi sur cette vilaine action – à l’aide justement de MILAN et ERYX par son régiment.

C’est très réconfortant : nos troupes sont apparemment instruites, elles ont connu le feu, elles ont la rusticité nécessaire au combat – pas moyen de faire autrement pour elles, je crois que l’on peut ajouter qu’elles sauront s’emparer et utiliser les nouveaux matériels promis.

Mais et c’est là le hic, la totalité des nouveaux matériels ne seront pas en corps de troupe ou à leur disposition avant 2023 voir plutôt après 2025.

Entretemps, la loi de programmation 2019 – 2023 ne laisse pas beaucoup de financements pour des trous béants.

Ils ont déjà été passés en revue : par exemple, l’artillerie même avec une commande de 54 mortiers automatiques de 120 mm sur plate-forme de véhicules Griffons attendus mais avec toujours un déficit de canons de 155 mm de tous types que les mortiers ne remplaceront pas.

Surtout un déficit de lance-roquettes à longue portée avec un seul régiment dont on a vu encore récemment en Ukraine, leur efficacité.

Le manque chronique de défense anti-aérienne confiée, pour des motifs ridicules à l’Armée de l’Air au-delà de la portée des Mistral, Armée de l’Air, elle aussi bien à la peine et dont la défense anti-aérienne d’un corps de bataille terrestre n’est pas la priorité.

Et on cite le problème des hélicoptères dont le HIL 160 n’est pas dimensionné pour l’Armée de Terre sans parler des hélicoptères lourds dont le besoin hurle.

En ce qui concerne l’Armée de l’Air, une étude récente d’un journal spécialisé (RAID AVIATION N°42 Juin Juillet 2019) faisait état d’un manque de 250 aéronefs de tous types – y compris Rafales et notamment – type avions-cargos de fort tonnage et avions de transport tactique type Transall C 160 que le C130 américain ne parvient pas à combler, et là encore les hélicoptères.

Pour la Marine, le niveau de 15 frégates de premier rang ne suffit pas pour remplir toutes ses missions et encore, ce chiffre ne sera atteint qu’en 2030.

Tout ceci peut paraitre un simple problème de matériels que le temps va résoudre :  2030, c’est dans dix ans seulement mais aurons-nous le temps ?

L’Amiral ALFAN, lors d’une récente visite disait que la marine chinoise, avec de beaux matériels, devait apprendre à les utiliser ce qui allait lui prendre du temps mais qu’en est-il de nos forces ?

Elles-aussi devront apprendre à les utiliser et à les utiliser au complet avec des matériels qui auront un degré de technicité jamais atteint à ce jour.

Curieusement, le problème se posera peut-être moins pour la Marine qui a l’habitude des flottes combinées mais quel Amiral CEMMA a l’habitude des balancements de potentiels en fonction des menaces et des caractéristiques de ses propres forces ?

Quel Général CEMAA pourra faire la balance de ses potentiels quand il n’a pas de volant apte à supporter une attrition inévitable en cas de combats ?

Pour ces 2 Armées, la réponse est : on a l’habitude car on passe notre vie à le faire avec peu de moyens, alors avec plus de moyens, cela sera juste plus facile.

Et quand on va avoir à organiser un débarquement d’assaut avec l’Armée de terre, précédé des bombardements de l’Armée de l’Air ? Réponse : on le fera en coalition et on a des Etats-Majors certifiés OTAN qui sont rodés.

Et qu’est-ce qui se passera quand tout va partir en folie et qu’il faut rembarquer en vitesse ? Nos Etats-Majors en ont-ils l’habitude surtout si notre unique porte- avions est touché et ne peut plus assurer la couverture aérienne ?

L’Armée de terre sera bien évidement encore plus à la peine : le dernier exercice en grandeur réelle avec tous moyens combinés, artillerie, génie, infanterie, chars, défense anti-aérienne a été l’opération Daguet en 1991 à l’échelon division dans une coalition.

Depuis, on a supprimé l’échelon divisionnaire qui vient juste d’être rétabli.

On nous a dit que l’on travaillera à l’échelon GTIA, mélange de blindés, d’infanterie, de génie, d’artillerie et de logistique.

Très bien mais à quel niveau : les « Regimental Combat Team » de la 2e guerre mondiale, le niveau bataillons renforcés de nos jours voire le niveau compagnies comme semblent avoir plus l’habitude nos troupes actuellement.

Une chose est le jeu d’Etat-Major, « kriegspiel », sur carte ou sur ordinateur et la même chose en temps réel.

Je me souviens, c’était il y a 40 ans, un jeu d’Etat-Major : la grande unité mécanisée dans l’offensive avec prise d’un pont sur une coupure, franchissement dans la foulée et déploiement et attaque.

Tout s’est très bien passé avec tous les problèmes posés par l’animation qui ont été résolus.

Puis, il a été décidé de jouer, en réel, le seul franchissement du pont et encore, pas avec tous les véhicules, et là se sont trouvé des problèmes mécaniques réels qui ont créé ce que le Général a appelé un « beau merdier » qui aurait abouti à l’échec de la manœuvre : il a d’ailleurs honnêtement conclu que rien ne peut remplacer la manœuvre sur le terrain.

C’est très exactement ce que je veux dire : que peuvent faire, sur le terrain, nos officiers alors que les matériels n’arriveront en ligne que dans trois ans au moins ?
Si l’on doit intervenir dans une opération importante, avec un nombre important de nos troupes, nous le ferons sous commandement national. Que se passera-t-il ?

Outre la déclaration du CEMA citée en titre (commission de la Défense nationale et forces armées du 11 juin 2019

Pour conclure, je voudrai citer le jugement du CEMA : « la France a une armée de temps de crise mais pas une armée pour la guerre ».-Commission de Défense nationale et des forces armés – 16 11 2018 –

Les rattrapages qui se font, espérons qu’ils se feront comme planifiés, aboutiront à mener l’Armée français à ce qu’elle aurait dû être il y a 10 ou 15 ans et, alors, le travail ne sera pas fini, il faudra apprendre à maîtriser l’outil et cela prend du temps.

Alors, ne baissons pas la garde : il faut que le politique continue à suivre et sur au moins dix ans et c’est cela notre travail à notre niveau.

………………………………………………..(*) Patrick Toussaint

Avocat spécialisé en fiscalité, droit des sociétés et contrats sur le plan national et international. Auditeur de l’IHEDN, Lieutenant-colonel (H) diplômé ORSEM. Directeur juridique d’espritcors@ire depuis 2012, Conseiller « international » et membre du comité de rédaction de ESPRITSURCOUF.

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