LA RUSSIE et le MULTILATÉRALISME 

HIER ET AUJOURD’HUI

Par Jean Pierre Arrignon,
Historien spécialiste de la Russie

Le multilatéralisme se définit comme un mode d’organisation des relations interétatiques. Le concept prend sa source dans le Siècle des Lumières, il postule que les rapports interétatiques peuvent être régis par la rationalité. Le mot est en vérité un terme polysémique : – dans une perspective positive, il s’agit d’instaurer une régulation dans les relations entre États, – dans une perspective normative, il s’agit de considérer le multilatéralisme comme un projet politique visant à encourager les États à coopérer.

Le multilatéralisme est présenté aujourd’hui comme une méthode privilégiée pour la conduite des affaires internationales.

La Russie entre dans le multilatéralisme surtout au XVIIIe s. ; il connaît un véritable essor au XXe s. et une transformation au XXIe s. Nous présenterons successivement ces différentes étapes.

L’Empire russe connaît au XVIIIe et XIXe s. une importante augmentation de son territoire tant en direction du sud avec la conquête des États caucasiens que vers l’ouest avec les partages de la Pologne. C’est alors que l’empire entre dans les systèmes d’alliance des États européens. Ainsi, en 1756, éclate la Guerre de 7 ans (1756-1763) qui oppose l’Autriche et la France à l’Angleterre et la Prusse ; la Russie d’ Elisabeth Petrovna (1741-1761) se place du côté de la France, mais elle se retire de l’alliance en 1761 sur ordre de l’éphémère empereur, pro-germanique, Pierre III (1761-1762). La Russie traditionnellement alliée de l’Angleterre craint la formation de la Prusse. Elle abandonne sa politique traditionnellement favorable à l’Angleterre pour rallier le camp austro-français. C’est la première grande entrée de la Russie dans la politique européenne au côté de la France.

Face à la Révolution française, la Russie s’inquiète. La Russie entre dans les alliances anglo-austro-prussiennes contre la France, alliance qui échoue à Austerlitz. Toutefois, malgré le traité de Tilsit (7 juillet 1807), qui fait entrer la Russie dans le blocus continental, Napoléon 1er attaque la Russie en 1812 ; il échoue à détruire l’armée russe lors de la bataille de Borodino la Moskova (7 septembre 1812). Commence alors la retraite de Russie qui s’achève par l’entrée des Russes à Paris et le Congrès de Vienne (18 septembre 1814 – 9 juin 1815)  qui redessine les frontières européennes et fait de la Russie la garante de l’ordre européen en présidant la Sainte alliance créée le 26 septembre 1815. Dès lors, la Russie porte le multilatéralisme  normatif pour le maintien du statu quo.

Tout au long du XIXe siècle, la progression de la Russie vers les mers chaudes du sud, Caspienne et mer Noire, suscite les craintes de l’Angleterre désireuse de s’assurer le contrôle des détroits et de protéger sa colonie de l’Inde. C’est dans ce contexte que se déroulent les affrontements anglo-russes dans le cadre de ce que l’on appelle le « Grand jeu » par l’intermédiaire de puissances interposées : la Perse et la Turquie.

La situation de la Russie dans le concert européen est sensiblement affectée par les défaites russes dans la guerre de Crimée (1853-1856) et du Japon (1904-1905). Ces deux défaites soulignent l’affaiblissement de la Russie et son incapacité à assumer un multilatéralisme normatif. Les grandes puissances cherchent néanmoins son alliance, mais dans une perspective nouvelle, celle du multilatéralisme positif. Ce fut tout d’abord Bismarck qui parvint à créer « l’alliance des trois empereurs ». Cette alliance implose après la crise franco-allemande de 1895, suite à l’adoption du plan XII de réorganisation de l’armée (1893) après l’alliance franco-russe (1892).

Au XXème siècle, l’accession au pouvoir d’Alexandre III (2 mars 1881-20 octobre 1894), francophile notoire, ouvre une nouvelle perspective dont sortira l’alliance franco-russe (1892-1917), étendue à l’Angleterre en 1907 pour former la « Triple Entente ». Cette alliance fut décisive dans la victoire des alliés, permettant à Gallieni et Joffre de remporter la première bataille de la Marne (5-12 septembre 1914) qui a sauvé Paris. Le second temps fort de l’alliance est la bataille de Verdun (21 février – 19 décembre 1916) sauvée aussi par l’offensive Broussilov (4juin -20 septembre 1916) à l’Est, laquelle obligea le Haut-Commandement allemand à transférer des corps d’armée vers l’Est pour sauver l’Autriche-Hongrie.

La Révolution russe entraîna la chute de l’Empire, la formation d’une éphémère république et finalement une nouvelle structure, l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS). Lénine en fondant cette Union sort du concept de l’État nation  pour affirmer l’Union dans une même structure des peuples autour de l’idée nouvelle de la construction d’un État qui se veut plus juste, plus libre en rassemblant les classes laborieuses de tous les pays dans un même ensemble d’où le slogan « prolétaires de tous (les) pays unissez-vous/Proletarii vsekh stran soyedinyaytes ». Cette devise figurait en 7 langues sur les billets de 250 et de 500 roubles émis en 1919. Cette conception d’une révolution universelle est soutenue par Léon Trotsky, mais elle est rejetée par Staline le 24 décembre 1924. Staline et Boukharine estiment qu’il est possible de réaliser le socialisme sans révolution internationale en développant une économie planifiée et autarcique sur le seul territoire de l’URSS.

La révolution du marxisme-léninisme stalinien pose l’URSS comme modèle à atteindre et espérance sociologique, culturelle et politique, comme l’illustre parfaitement l’exposition universelle de Paris (25 mai-25 novembre 1937) où s’affrontent en vis-à-vis, de part et d’autre de la Tour Eiffel, les pavillons de l’Allemagne nazie et de l’URSS. Leurs affrontements divisent profondément les autres pays.

La seconde Guerre mondiale (1939-1945) et la victoire des alliés permettent à l’URSS d’étendre son influence. Dès lors, l’URSS, État continent qui s’étend de l’Europe au Pacifique, accède le 29 août 1949 au rang de deuxième puissance mondiale de par son essai nucléaire réussi à Semipalatinsk : désormais, nous sommes entrés dans un monde bipolaire autour des États-Unis et de l’ URSS. Cette bipolarité domine la vie politique du monde de 1947 à 1991. La tentative d’offrir une troisième voie, celle des non-alignés,  lors de la conférence de Bandoeng qui rassemble 29 pays africains et asiatiques s’achève par la reconnaissance de trois principes : l’affirmation de la décolonisation et l’émancipation des peuples d’Afrique et d’Asie ; la coexistence pacifique et le développement économique ; la non-ingérence dans les Affaires intérieures des pays.

 

Désormais le multilatéralisme s’organise autour de trois pôles.

Depuis 1991, sous l’ère de B. Eltsine la Russie non seulement n’était plus en mesure de se faire entendre, ni de peser sur les processus internationaux, mais en outre elle était régulièrement humiliée. Pourtant, c’est M.S. Gorbatchev qui en 1989 a lancé le projet d’édifier « une maison commune européenne », projet auquel les États Unis se sont opposés suivis par les européens ! C’est aussi Gorbatchev qui a accepté la demande d’Helmut Kohl de réunification de l’Allemagne, contre l’engagement que l’Otan ne s’avancerait pas près des frontières de l’URSS ; c’est lui aussi qui a dissous le Pacte de Varsovie espérant générer ainsi une défense européenne dont la Russie ferait partie. Aujourd’hui seul l’Otan subsiste ! Tous ces actes ont été accomplis dans l’espérance que la Russie serait accueillie et accompagnée dans sa reconstruction par l’Europe. Il n’en fut rien. Quand l’Europe crée un « partenariat oriental » le 7 mai 2009, six États de l’ex-URSS y entrent, mais la Russie en est exclue.

C’est dans ce contexte que Vladimir Poutine va réagir. Il a compris plus tôt que les Européens que le monde du XXIe siècle a changé, qu’il y a un glissement géopolitique vers les pays émergents et surtout vers l’Asie. La Russie engage alors un multilatéralisme actif et réussi en participant à la formation des BRICS et de l’Organisation de coopération de Shangaï (OCS), enfin la Russie a lancé le 29 mai 2014 l’Union économique eurasiatique en vue d’élaborer une union  économique du continent eurasiatique.

Ainsi la Russie tisse avec l’Asie des liens de plus en plus profonds. Il s’agit bien de répondre à la marginalisation de la Russie par l’Europe, comme l’a montré la réduction du G8 à un G7 par l’exclusion de la Russie en 2014 à la suite de l’annexion de la Crimée et de montrer sa capacité à fédérer en dépit des sanctions qui affectent son économie et humilient le peuple russe.

Vladimir Poutine réagit lors du forum de Saint-Pétersbourg (2016), proposant la création d’un grand partenariat eurasien dans lequel pourrait entrer les pays membres des BRICS, de l’OCS, de l’UEEA et même l’Union européenne. Le multilatéralisme positif est aujourd’hui la démarche que promeut Vladimir Poutine et qui l’oppose aux États-Unis. Ces derniers affirment leur attachement à l’unilatéralisme. Poutine quant à lui propose une formule du polycentrisme à l’échelle mondiale. Face à ce défi, l’Europe est à l’heure du choix : la Russie est le pont qui relie l’Europe et l’Asie permettant ainsi à l’Europe de jouer un rôle dans le développement asiatique. Sans le pont de la Russie, l’Europe sera condamnée au repli sur elle-même. Pour paraphraser le poème Fou d’Elsa (1963) de Louis Aragon, revisité par Jean Ferrat « Si la femme est l’avenir de l’homme, la Russie est bien l’avenir de l’Europe ».

 

Puissent les Européens s’en rendre enfin compte !

Extrait de GEOPOLITIKA

 

 
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