LA CHINE CONTRÔLE DJIBOUTI

 

par Richard Labévière (*)
Journaliste

Spécialiste en Relations Internationales

Méditerranée/mer Rouge/océan Indien : un axe stratégique vital pour la défense et la sécurité de la France.

Cette semaine nous portons notre FOCUS sur l’emprise de la Chine sur Djibouti, un  état portuaire et « notre » base militaire.

La semaine prochaine nous analyserons les enjeux des autres acteurs de cette zone les éthiopiens, les érythréens, les émiratis, les saoudiens, les qataris, les turcs, les égyptiens… 

Récemment, le président de la République a fait halte dans l’Etat portuaire afin d’y transmettre essentiellement trois messages : la France dispose toujours à Djibouti de sa plus grande base militaire à l’étranger et elle y remplit pleinement les obligations de ses accords de défense dans une région en bouillonnement constant ; elle veille aussi à questionner – autant que faire se peut – le clanisme et l’opacité d’un régime autoritaire ; enfin, il s’agissait aussi de prendre la mesure des évolutions économiques de ce « hub stratégique », maillon important du collier de perles chinois et des routes de la soie.

UNE TACTIQUE D’ENDETTEMENT SYSTEMIQUE

Afin de conforter ses intérêts économiques en Ethiopie, Pékin vient de restaurer la vieille ligne du chemin de fer français reliant Djibouti à Addis-Abeba. Cette rénovation a été exclusivement menée par une main-d’œuvre chinoise, sachant que Djibouti connaît un taux de chômage de 60%. Coût de l’opération : 500 millions de dollars pour un tronçon de moins d’une centaine de kilomètres, avec un emprunt à un taux de 6% ! Pékin a aussi construit un aqueduc pour un montant de 350 millions de dollars acheminant d’Ethiopie 8000 m3 d’eau par jour, eau certainement la plus chère d’Afrique.

Sur le front des infrastructures routières et portuaires, Pékin poursuit la même tactique d’endettement systémique de son partenaire djiboutien : des prêts à des taux délirants pour réaliser des infrastructures de qualité souvent contestable. Les cinquante hectares du port de Doraleh, qui devaient se transformer en une zone franche commerciale ouverte et susceptible de profiter aux investisseurs djiboutiens, n’ont rien de très « francs », laissant actuellement place à un no man’s land dont personne ne connaît la réelle destinée. Djibouti achète à l’Ethiopie de l’énergie électrique estimée à 6 centimes le Kw/heure. Ce flux transite par un opérateur chinois qui facture le même Kw/heure à 60 centimes, soit en faisant dix fois la bascule par rapport au prix éthiopien initial. Au final, Djibouti consomme l’une des électricités les plus onéreuses d’Afrique. Par ailleurs, les sept câbles sous-marins qui relient l’Asie et l’Europe transitent par la région : quelle chance ! Néanmoins en matière de télécoms, Djibouti est – là-aussi – le deuxième pays le plus cher du monde. Encore merci Pékin !

L’endettement de Djibouti a doublé en trois ans et il représente aujourd’hui 95% du produit intérieur brut… au profit exclusif de Pékin, qui fait beaucoup plus fort que toutes les anciennes puissances coloniales.

Dans ce contexte économique des plus asymétriques, la société française Colas a tenté, à plusieurs reprises, de répondre à des appels d’offres lancés par Djibouti en matière de terrassement et de travaux publics. A chaque reprise, elle s’est fait laminer par une concurrence chinoise des plus opaques et déloyales. L’un des messages d’Emmanuel Macron aux autorités djiboutiennes a été des plus clairs : on a besoin de règles équitables et respectées s’appliquant aussi aux sociétés chinoises !

Cette tactique chinoise d’endettement systémique des pays d’accueil engrange d’autant plus de succès à Djibouti que son système politique repose sur de savants équilibres claniques qui ne se résume pas au seul clivage ancestral Afars/Issas. On l’a dit : avec un chômage qui frappe 60% de la population active, les bons connaisseurs de Djibouti estiment que plus d’un tiers des postes de la fonction publique sont des « emplois fictifs » distribués en fonction d’un système d’allégeances strictement destiné à la reproduction de l’actuel pouvoir d’IOG et de sa clientèle.

En définitive, et comme dans d’autres régions d’Afrique, la stratégie chinoise – d’abord le civil, ensuite le militaire – aboutit à une série de perte sèche de souveraineté et d’indépendance nationales. L’endettement de pays d’accueil comme Djibouti atteint des seuils qui rendent vite toute espèce de remboursement impossible. Structurellement débiteurs, ces mêmes pays deviennent ainsi les vassaux d’une Chine suzeraine et impériale qui ne manque pourtant jamais une occasion de prétendre qu’elle ne cherche nullement à occuper une position mondiale hégémonique.

Afin d’éviter de prendre les enfants du bon Dieu pour des canards laqués, gardons en mémoire le discours du président chinois Xi Jinping en juin 2017, lors de l’inauguration de la première base militaire chinoise à l’étranger – en l’occurrence à… Djibouti : « en 2049, pour le centième anniversaire de la République populaire, la Chine s’imposera comme la première hyper-puissance mondiale ». On ne peut être plus clair dans la pratique du double langage et de l’enfumage version Sun Tzu : gagner la guerre sans la faire…

A terme, et c’est sans doute l’une des conclusions à tirer du passage du président de la République à Djibouti, les différents bouillonnements de la Corne de l’Afrique nécessiteraient une consolidation de la présence française dans l’Etat portuaire, ainsi qu’un redéploiement des moyens attribués à notre base d’Abu Dhabi. Installée dans une zone d’influence anglosaxonne et à deux cents kilomètres des côtes iraniennes, celle-ci ne présentera jamais les atouts stratégiques de Djibouti. Est-il judicieux d’y avoir installé Al-indien (le patron des forces maritimes françaises de l’océan Indien) ? Celui-ci ne serait-il pas plus opérationnel depuis Djibouti ou même embarqué ?

Plus que jamais, le grand jeu djiboutien pèse sur l’avenir de la mer Rouge, et conjointement sur ceux de la péninsule arabique et de la Corne de l’Afrique.

Outre un renforcement de la base militaire de Djibouti et d’une présence significative en augmentation des sociétés françaises, le merveilleux Institut français dirigé avec maestria par Louis Estienne pourrait favoriser – à terme – l’amorce d’un observatoire de la Corne. Il en est question et c’est, en tout cas, l’un des vœux que l’on peut formuler lorsqu’on appareille de Djibouti pour l’océan Indien, tellement vital pour la défense, la sécurité et les intérêts de la France.

Pour mieux comprendre la stratégie de main mise de la Chine sur un pays, par exemple Djibouti, il est utile de rappeler la conclusion du manuel stratégique des colonels de l’armée de l’air chinoise Qio Liang et Wang Xiangsui (La Guerre hors limites. Editions Payot & Rivages, 2003) : « pour la guerre hors limites, la distinction entre champ de bataille et non-champ de bataille n’existe pas. Les espaces naturels que sont la terre, la mer, l’air et l’espace sont des champs de bataille ; les espaces sociaux que sont les domaines militaire, politique, économique, culturel et psychologique sont des champs de bataille ; et l’espace technique qui relie ces deux grands espaces est plus encore le champ de bataille où l’affrontement entre les forces antagoniques est le plus acharné. La guerre peut être militaire, paramilitaire ou non militaire ; elle peut recourir à la violence et peut être aussi non-violente ; elle peut être un affrontement entre militaires professionnels ainsi qu’un affrontement entre les forces émergentes principalement constituées de civils ou de spécialistes. Ces caractéristiques marquent la ligne de partage entre la guerre hors limites et la guerre traditionnelle, et elles tracent la ligne de départ des nouvelles formes de guerre ».

Les deux militaires chinois ajoutent : « en outre, il est urgent que nous élargissions notre champ de vision concernant les forces mobilisables, en particulier les forces non militaires. A part diriger l’attention comme par le passé sur les forces conventionnelles, nous devrions porter une attention spéciale à l’emploi des ‘ressources stratégiques’ intangibles comme les facteurs géographiques, le rôle historique, les traditions culturelles, le sentiment d’identité ethnique ainsi que le contrôle et l’utilisation de l’influence des organisations internationales ».

On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas !

 


(*) Richard Labévière

Il a été rédacteur en chef à la Télévision Suisse Romande (TSR) et à Radio France International(RFI). Rédacteur en chef bénévole de Défense, la revue de l’Union-IHEDN (Institut des hautes études de défense) de 2003 à 2011, il exerce depuis 2010 comme consultant en relations internationales et en questions de défense et sécurité. Depuis 2012 Vice-Président d’espritcors@ire (Observatoire de la Défense et de la Sécurité, réseau d’experts des questions de défense et de sécurité). Depuis 2014, il est rédacteur en chef du site Proche & Moyen-Orient – Observatoire Géostratégique. Il est aussi membre de la rédaction du mensuel Afrique-Asie et d’ESPRITSURCOUF.fr. Il est officier de réserve opérationnelle de la Marine nationale.

 

Sur Djibouti Richard Labévière avait déjà écrit en avril 2018 : Djibouti Le Grand jeu 

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