COMMERCE DE STUPÉFIANTS:
LOGIQUE D’UN PRODUIT DE CONSOMMATION ?

Par Mohamed Gareche
« jeune diplômé »*

Nous donnons régulièrement la parole à de jeunes diplômés, pour qu’ils présentent leurs analyses et leurs travaux.

Les stupéfiants font partis du commerce international au même titre que d’autres produits. Faute d’une définition précise par les traités internationaux, nous discuterons uniquement du cannabis, de l’héroïne et de la cocaïne. Certaines informations ont été obtenues auprès de policiers de la brigade des stupéfiants ainsi qu’auprès de douaniers qui ont préféré garder l’anonymat.

 

L’économie du trafic des stupéfiants

Cette économie internationale s’articule autour de quatre étapes fondamentales : la production, l’acheminement, la distribution et la remontée des dividendes

  1. La production

Les théories économiques du commerce international renvoient à la pensée de David Ricardo à savoir celle de la spécialisation des pays en fonction de leurs avantages comparatifs. En matière de stupéfiant, l’idée est similaire puisque chaque produit provient majoritairement d’un pays en particulier.

Pour la cocaïne, selon l’ONU, sa fabrication aurait atteint en 2016 1400 tonnes dont près de 870 tonnes en Colombie le plus grand producteur mondial. Dans ce pays, la production est en augmentation compte tenu d’une part de la récupération, surtout par des réseaux criminels, de surfaces de cultures qui étaient contrôlées par les FARC aujourd’hui démobilisées, et d’autre part des paysans pauvres qui ne trouve pas de produits de substitutions cultivables et rentables.

L’héroïne à base d’opium, produite à partir de la fleur de pavot, est essentiellement originaire d’Afghanistan. La production mondiale d’opium a augmenté entre 2016 et 2017. Elle est estimée à 10 500 tonnes (selon l’ONU, il s’agit du chiffre le plus élevé enregistré depuis qu’elle travaille sur cette drogue). Il y a deux raisons qui expliquent la culture du pavot : Le sous-développement économique de l’Afghanistan et la faiblesse du gouvernement (corrompu par ce trafic) face aux talibans et aux seigneurs tribaux qui prélèvent leurs dîmes dessus. Par ailleurs, l’Afghanistan est un pays très aride et les paysans afghans trouvent intérêts à cultiver cette plante leurs rapportant plus que la culture d’autres plantes traditionnelles.

Le cannabis est principalement produit au Maroc puis en Afghanistan, Liban, Pakistan et dans certaines zones d’occident. Le cannabis est la drogue la plus cultivée dans le monde et l’ONU estime sa consommation considérable, en 2016 près de 192 millions de personnes en ont fumé au moins une fois dans l’année. Étant donné que les graines de cannabis poussent très bien sous le climat méditerranéen et qu’au Maroc la région du Rif (principale région productrice du cannabis marocain) est très marginalisée, les paysans sont enclins à cultiver cette plante là encore économiquement intéressante. La croissance du PIB du Maroc est liée aux rendements du secteur agricole.

  1. L’acheminement

Les produits sont acheminés de plusieurs manières et par différentes voies compte tenu de leur différents points de départ. Ainsi la cocaïne ou l’héroïne est expédiée par des mules, par avions privés, par des cargaisons maritimes directes ou de manière indirecte en passant notamment par l’Afrique de l’Ouest ou l’océan Indien. Le cannabis est transporté par des petits bateaux très rapides qui traversent la méditerranée entre l’Afrique du nord et l’Espagne et remonte en Europe via des Go-fast.

La demande mondiale de stupéfiants étant en croissance (sur les marchés américain, européen, africain et asiatique), les réseaux criminels trouvent différentes voies pour acheminer leurs produits et les distribuer sur le territoire cible. Leurs risques de perdre leurs marchandises résident dans la saisie, le vol ou la destruction. Ils vont ainsi tout faire pour se protéger…

  1. La distribution

À l’image de produits de consommation courante, la distribution des stupéfiants est la phase où l’offre et la demande vont directement se confronter. Cette rencontre se fait soit chez le client soit par les distributeurs de détail (dealers) comme point de vente. Aujourd’hui, les réseaux criminels français ont accès à toutes les couches sociales pour écouler leurs marchandises, du riche au pauvre.

En ce qui concerne, la vente de cannabis, le simple guetteur gagnerait 100 € par jour, au-dessus le gérant 500 € par jour et au sommet, chapeautant différents gérants, le caïd gagnerait 30 000 € par jour. Bien évidemment, les rémunérations seraient encore plus importantes en ce qui concerne la distribution de cocaïne. On estime qu’un kilo de cocaïne acheté en Colombie 1 200 € est revendu en France près de 20 000 € c’est à dire 20 millions d’euros pour une tonne ( un avion peut en transporter 1à 2 tonnes) !

4 . Le rapatriement des dividendes de la drogue

Le blanchissement d’argent se résout par la consommation directe sur place au sein des réseaux criminels bien organisés à partir d’investissements « gris », ou de transferts vers les paradis fiscaux (affaire HSBC ou Panama Papers) et les différents systèmes de compensations.

À ce jour, l’argent de la drogue constitue un véritable pouvoir pour les narcotrafiquants au sein des réseaux criminels. Pire, au moment de la crise financière de 2008, l’argent de la drogue a permis, par exemple, de sauver une filiale d’une des premières banque américaine Wells Fargo en blanchissant 378,4 milliards de dollars ! Face à cette organisation criminelle, quelles solutions peuvent-elles être pertinentes ?

 

Solutions proposées.

La légalisation du cannabis n’est ni sérieuse, ni pertinente, au regard de la situation alarmante de notre pays.

En effet, elle n’entrainerait aucune baisse de la criminalité compte tenu de la circulation d’autres produits comme la cocaïne ou l’héroïne voire les drogues de synthèse.

Par ailleurs, l’existence d’une économie légale n’élimine pas le commerce illégal à l’image de la contrebande de cigarettes générant des millions d’euros pour les trafiquants. Par conséquent, le résultat escompté serait dérisoire au regard de l’importance de la préservation de la santé publique.

Au moment où le prix des cigarettes augmente pour contraindre les français à moins fumer, on va d’un autre côté les autoriser à fumer du cannabis alors que « La fumée de cannabis contiendrait sept fois plus de goudrons et de monoxyde de carbone que celle du tabac » selon l’Institut National de la Consommation. Outre les aspects pulmonaires, le cannabis entrainerait des troubles au niveau du cerveau de l’être humain surtout chez l’adolescent.

Les partisans de cette proposition avancent qu’un contrôle des ventes permettrait de limiter la vente aux mineurs. Mais cela existe sur les cigarettes et l’alcool sans pour autant arrêter la consommation des mineurs de ces deux produits.

 Par ailleurs, selon l’ONUDC « Le Colorado a été l’un des premiers États à adopter des mesures autorisant l’usage non médical de cannabis aux États-Unis. Depuis sa légalisation, la consommation de cannabis y a nettement augmenté parmi les personnes âgées de 18 à 25 ans et plus, mais est restée relativement stable parmi les personnes âgées de 17 à 18 ans. Toutefois, les consultations d’urgence liées au cannabis, les hospitalisations et accidents de la route, ainsi que les cas de conduite sous l’influence du cannabis y ont considérablement augmenté »…

On évoque aussi que l’argent de la légalisation du cannabis soulagerait nos finances publiques. Évidemment, mais qu’en est-il des dépenses de santé liées à cette consommation qui sortiront des caisses de l’État ? Notre système de santé est assuré par nos cotisations sociales et impôts (dont la CSG). La légalisation du cannabis et la hausse de la consommation d’héroïne et de cocaïne entrainerait des catastrophes sanitaires sans précédent ! Est-ce que la TVA récoltée sur la vente du cannabis pourrait y faire face ? Hypothèse non sérieuse puisque ce qui rentrerait dans les caisses de l’Etat d’un côté ressortirait de l’autre avec des montants beaucoup plus considérables et des dégâts sanitaires irréversibles.

La souveraineté des États (économique et régalienne) serait directement concurrencée par ces réseaux criminels. Il serait utile d’évoquer quelques pistes de réflexion pour à minima réduire leurs influences.

D’abord, intervenir sur les pays producteurs en les incitant à avoir une économie basée sur la culture d’autres plantes traditionnelles. Ceci donnerait une vraie alternative pour les paysans en abaissant la pauvreté qui motive les petites mains à travailler pour les réseaux criminels (les petites mains sont partout dans la chaine notamment certains dockers).

Le chiffre d’affaires des trafiquants prospère en raison de l’instabilité de certains pays (dont ceux de la bande sahélo-saharienne). Le plan G5 Sahel est ainsi pertinent pour réduire leurs influences notamment lorsqu’on sait que les terroristes du Sahel collaborent avec les trafiquants en raison d’intérêts communs (sécurisation du produit contre financement d’armes). La fin de la politique du chiffre en France augmenterait le démantèlement des réseaux criminels de la production à la distribution (les effectifs libérés pourraient faire face au darknet par exemple). Enfin, on pourrait allouer plus de moyens à la lutte contre le blanchiment d’argent à l’échelon européen et mondial. Tracfin ne suffit clairement pas…

En France, certains de nos quartiers sont devenus des zones où l’État ne fait plus la loi de manière effective et nombre de familles de ces quartiers vivent du commerce de stupéfiants.   L’argent des trafiquants circule dans le système financier mondial et 55% de la dette de la France est détenu par les étrangers, le reste est détenu par les banques françaises elles-mêmes infectées par l’argent de la drogue.

La France veut rendre ses ports attractifs en vertu de la promotion du commerce international, mais nos frontières sont devenues des passoires. Afin de fluidifier le commerce entre nations, la France a réduit les délais de dédouanement à moins de 5 minutes. Par ailleurs, le nombre de douaniers est passé de près de 20 000 agents en 2005 à près de 17 000 aujourd’hui. Avec ces effectifs et cet impératif de commerce international, la douane contrôle en moyenne 3 marchandises pour 1000… Quand on sait que l’Union européenne a conclu un accord de libre-échange avec le Canada, le Japon, Singapour et qu’elle est en discussion avec le Mercosur (Union commerciale des Etats d’Amérique du Sud), comment limiter l’importation des drogues eu égard à l’afflux beaucoup plus massif de conteneurs bientôt sur nos ports ?

Enfin, il faudrait aussi faire une vraie politique en matière de prévention et de consommation. L’exemple suédois pourrait nous y aider puisque les suédois de 15 à 16 ans ont l’un des taux les plus bas en Europe de consommation de drogue (9 % contre 39 % en France). 

Il faut aussi agir au niveau de nos concitoyens d’abord pour comprendre les raisons de leurs consommations et aussi les responsabiliser sur leurs actes, car, par leurs consommations, ils entretiennent les réseaux asservissant aussi les petites mains.

*Mohamed Gareche « jeune diplômé »

Master 2 Droit des relations internationales et de l’Union Européenne. Université Paris Ouest Nanterre la Défense.
Master 2 Relations internationales. Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS).

Extrait de http://riue.blog.lemonde.fr/

 

 


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