LA POLICE NATIONALE AFFAIBLIE

 

par le Secrétaire général du SCPN (*)

Extraits des propos liminaires tenus par David LE BARS, secrétaire général du Syndicat des Commissaires de la Police Nationale, à l’occasion d’une réunion paritaire. 

En cette période de troubles majeurs, alors que se succèdent des attentats, une pression migratoire inédite et exponentielle, une délinquance enracinée dans certains territoires avec des économies souterraines enkystées, des violences en augmentation et un mouvement social des gilets jaunes, inédit par sa forme, son intensité et sa durée, la police nationale, qui est la force la plus impactée sur les territoires dont elle a la charge, se trouve à la croisée des chemins, bousculée sur ses bases et ses méthodes, et parfois même décriée par une partie de l’opinion publique.

On doit entendre que certains de nos concitoyens critiquent leurs forces de l’ordre, en réclamant une police plus citoyenne, plus tournée vers les victimes, plus disponible. Mais c’est avant tout la responsabilité des décideurs politiques de nous le permettre, de nous en donner les moyens, afin de nous mettre en mesure de répondre à la question essentielle : quelle sécurité pour les français ?

La police nationale a été affaiblie depuis de nombreuses années, pour de multiples raisons :

  • Un affaiblissement lié à une absence chronique de vision à long terme, les décideurs politiques ayant été trop souvent habitués à une institution suffisamment souple, capable de s’adapter dans l’urgence, au détriment de projets anticipatifs, d’innovation et d’adaptation pourtant essentiels. Aujourd’hui, l’adaptabilité de nos propres forces ne doit plus occulter l’impérieuse nécessité, non pas de réformer pour réformer, mais de penser à 20, voire 30 ans, pour préparer une police en capacité de répondre aux menaces qui ont considérablement augmenté.
  • Un affaiblissement aussi par de multiples réformes ponctuelles, au gré des sensibilités politiques successives aux commandes de l’Etat régalien. La police nationale, en recherche de reconnaissance, est aussi désormais en recherche de sens, qu’elle a perdu. Elle subit en effet les aspirations parfois paradoxales d’une société civile désireuse de paix, mais sans contrôle, et d’un droit défaillant, notamment la procédure pénale, dont les réformes des vingt dernières années ont toutes été menées au profit des auteurs et de leurs droits, et non des victimes, paralysant ainsi l’action des enquêteurs de police judiciaire dans tous les services et entraînant ainsi une crise de la filière investigation. Celles à venir sont d’ores et déjà considérées comme un échec programmé, et une énième promesse non tenue par les pouvoirs publics.
  • Un affaiblissement encore par l’absence de volonté politique forte de renforcer la police autrement que sous l’angle du recrutement, des finances publiques exsangues et une structure budgétaire incapacitante, qui ne dispose que de peu de place pour l’investissement, alors que les demandes de revalorisation salariale sont toujours pressantes. La question n’est plus de savoir s’il y a suffisamment de policiers ou de gendarmes sur le territoire national, mais si leur répartition est pertinente, voire si le maintien de deux forces est une nécessité pour cette mission régalienne.
  • Un affaiblissement enfin à cause de structures vieillissantes, redondantes avec la gendarmerie nationale, qui persiste dans des projets autonomes. Ces structures policières sont parfois hélas peu adaptées aux enjeux actuels de la lutte contre la délinquance, qu’il s’agisse des emprises territoriales des services, ou d’outils locaux de concertation obsolètes, faisant office de chevilles ouvrières défaillantes dans le cadre de la PSQ : Police de Sécurité du Quotidien (1).

Notre institution souffre par ailleurs de l’effet délétère de pratiques administratives opaques et inadaptées dans la gestion des corps et carrières, et d’un niveau d’encadrement dont la diminution programmée fait courir sciemment des risques incalculables à l’institution. Les acteurs de la déflation doivent prendre conscience de l’urgence de maintenir une chaîne hiérarchique forte, la crise des gilets jaunes démontrant une fois encore la nécessité absolue de cadres supérieurs à la tête des services, et sur le terrain, face notamment aux extrémismes les plus pervers et dangereux.

C’est une des garanties d’une police vertueuse, structurée, garante des lois et règlements.

Les hommes et les femmes qui constituent les rangs de la police nationale sont en souffrance, et parmi eux les commissaires de police, sujets au burn-out, déconsidérés ou trop souvent désavoués face à des organisations syndicales vindicatives qui font parfois trembler une administration enlisée dans une cogestion paralysante. Nous demandons que le dialogue social trouve de la sérénité, et que plus jamais ne soient tolérés des dérapages médiatiques, dont certains confinent à l’appel à la haine, et même parfois à des infractions pénales et déontologiques (violation du secret professionnel, diffamation des décideurs et de l’État).

L’administration ne doit plus regarder cela comme une fatalité, mais attaquer pour les faire cesser.

Cette même administration qui, si elle reprend la main en sévissant, doit aussi plus que jamais s’exprimer. A défaut, la communication sera entre les mains d’acteurs sociaux divers et variés, dont certains s’emparent de sujets pour lesquels ils ne sont pas légitimes. L’administration mérite mieux, mais la population aussi.

Comment vanter le rapprochement police-population par l’intermédiaire de la doctrine de la PSQ (1) sur le plan local quand, au plan national, la parole officielle se fait d’une telle rareté que la société civile a le sentiment que les organisations syndicales gouvernent la police nationale, puisqu’elles en sont quasiment l’unique porte-parole.

Il est urgent de replacer les chefs de police au cœur du dispositif communicationnel de l’institution en leur donnant les moyens de mener à bien la mission qui leur revient naturellement. Il faut parler, expliquer, et ne plus se réfugier derrière la crainte de la réaction de l’autorité judiciaire ou de l’autorité préfectorale en favorisant les demandes de communication. Cette crainte est infondée, car la population est en attente d’entendre des chefs de police. Cela se fait partout ailleurs. Cela se fait aussi chez les gendarmes. Il est temps d’entrer dans le monde d’aujourd’hui et de sortir de celui du passé.

Nul ne peut ignorer cet état d’urgence institutionnel. Nul ne peut continuer à s’adonner à une gestion qui prend acte de la déliquescence sans chercher d’antidote. Nous avons besoin de stratèges davantage que de gestionnaires, de visionnaires davantage que d’administrateurs.

Nous serons attentifs à tout, car nous sommes légitimes et représentons ceux qui pilotent les services de police, ceux qui ont choisi cette dévotion à la République par vocation et que la République doit fidéliser, respecter et honorer.

 (1) Police de Sécurité du Quotidien : Nouvelle doctrine d’emploi de la police annoncée en aout 2017 par le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb et progressivement mise en œuvre depuis février 2018.



(*) SCPN :
Syndicat des Commissaires de la Police Nationale

Affilié à la Fédération Autonome des Syndicats du Ministère de l’Intérieur – UNSA

Site : www.le-scpn.fr

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