G-20
DERNIER TANGO À BUENOS AIRES…

par Guillaume Berlat
Chroniqueur de Géopolitique mondiale

 

« S’il fallait dire la messe que pour des anges, le prêtre la dirait devant des bancs vides» (Julien Green). Ce qui vaut pour la religion vaut également pour la diplomatie. Les grands-messes internationales traditionnelles de cette fin d’année 2018 n’échappent pas à la règle. Les 30 novembre et 1er décembre 2018, vingt grands de la planète se retrouvent pendant deux jours à l’occasion d’un G20 dans la capitale argentine pour tenter de résoudre quelques-uns des grands problèmes de la planète (…) dans un contexte particulièrement tendu (guerre froide commerciale sino-américaine, tensions russo-ukrainiennes, rôle de l’Arabie saoudite dans la guerre au Yémen1 et dans l’assassinat de Jamal Khashoggi…). Sans parler du désintérêt croissant du 45ème président des États-Unis, Donald Trump pour tout ce qui respire de près ou de loin le multilatéralisme et la diplomatie. Enceinte de concertation économique et financière créée à la faveur des crises des années 1990, le G20 (à l’instar du G7) se transforme petit à petit en enceinte de confrontation, parfois de pugilat.

Le temps n’est plus à la coopération et au compromis, il est à la coercition et à la sanction. Le temps n’est plus au multilatéralisme, il est au bilatéralisme.

 

UNE ATMOSPHÈRE PARTICULIÈREMENT LOURDE

 

Une Argentine fortement secouée par une crise intérieure

À Buenos Aires, l’atmosphère n’est pas à la fête bien que ce soit la première fois que l’Amérique du sud accueille un G20. La tension est palpable : des organisations sociales manifestent dans les rues, brandissant des pancartes sur lesquelles on peut lire : « Dehors le G20 ! Dehors le FMI ! ». Les manifestants dénoncent le chômage, la pauvreté, les conséquences des plans du FMI… À tel point que le président Mauricio Macri, qui espère redorer son blason grâce à ce grand raout, en appelle à la médiation du prix Nobel de la paix, Adolfo Pérez Esquivel pour instaurer un dialogue avec les opposants2. Le Président français, lui-même confronté à un fort mouvement social, – qui dit ne jamais commenter l’actualité intérieure française à l’étranger – encense dans le quotidien La Nacion le président argentin qui « a décidé de ne pas céder à la facilité, et veut transformer en profondeur l’économie argentine… Mais de telles transformations sont impopulaires, en particulier au début, lorsque les coûts sont visibles sans que les résultats soient encore tangiblesIl faut savoir maintenir le cap »3.

Une gouvernance internationale chahutée par les États-Unis

Alors que le monde a besoin de coopération pour essayer de surmonter les dissensus et les crises auxquels il est confronté, c’est la confrontation qui tient aujourd’hui le haut du pavé dans le concert des nations. Donald Trump met en pratique son slogan de campagne « America First » en déchirant systématiquement les accords internationaux conclus par ses prédécesseurs pour marquer sa volonté de rupture avec le monde d’hier dont il n’a cure : accord de Paris sur le climat, accord de Vienne sur le nucléaire iranien, traité FNI, ALENA (renégocié et signé), et les institutions internationales telles l’ONU, l’OTAN, l’OMC et même l’Union européenne4 qu’il voudrait voir disparaître, ne trouvent pas grâce à ses yeux .

Donald Trump estime qu’il perd inutilement son temps avec de telles pantalonnades. Il participe épisodiquement aux séances de ce G20 et, en dépit de leurs généreuses pétitions de principe, force est de constater que nombre de partenaires (Allemagne, Russie, voire France jupitérienne) se prêtent volontiers au jeu du bilatéralisme et de l’égoïsme national.

C’est dans cet environnement dégradé que se déroule l’action. Il fallait, de plus, compter sur un individualisme tout Américain, paralysant le concept même de ces grandes réunions internationales. Les tensions actuelles (enjeux commerciaux et énergétiques principalement) ont vidé de leur sens et de leur efficacité les assemblées pleinières à la faveur de rencontres bilatérales, rendant la réunion chaotique. Dans ces conditions que pouvait-on raisonnablement attendre de tangible, de concret de ce G20 de Buenos Aires ?

 

UNE RÉUNION PARTICULIÈREMENT IMPRODUCTIVE

 

Un consensus a minima pour sauver la face

La dentelle diplomatique traduit souvent l’impossibilité de faire émerger un accord sur la substance. Finalement, une « déclaration des dirigeants du G20 » sur un « consensus pour un développement équitable et durable » a été adoptée le 1er décembre 2018 à Buenos Aires. Sur le commerce – pomme de discorde entre les États-Unis et l’Union européenne qui négocie au nom des Vingt-Sept États membres – les Européens ont fait une concession aux Américains en acceptant de rayer du texte le mot « protectionnisme ». L’Union européenne, comme les autres participants acceptent « la réforme nécessaire de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ». Même s’ils n’ont pas forcément les mêmes objectifs en tête, l’Union européenne, les États-Unis et la Chine sont en effet d’accord pour adapter l’OMC à l’économie du XXIe siècle. Pour leur part, les Américains acceptent de faire figurer « la reconnaissance de la contribution du système de commerce international » à la croissance et la création d’emplois.

Sur le climat, le constat de la division est marqué noir sur blanc. D’un côté, « les signataires de l’accord de Paris » (à la COP21 en 2015) « s’engagent à sa pleine mise en œuvre ». Le communiqué appelle au succès de la nouvelle conférence de l’ONU sur le climat (COP24) qui débute le 3 décembre 2018 à Katowice en Pologne et fait référence au dernier rapport alarmiste du GIEC sur les impacts du réchauffement. De l’autre, les États-Unis « réitèrent leur décision de s’être retiré de l’accord de Paris ». Au passage, les ONG écologiques soulignent que les rejets de gaz à effet de serre de 15 pays du G20 – dont la France – augmentent.

Un dissensus a maxima pour masquer la déroute

En quittant le sol argentin, Donald Trump ne s’est engagé à rien. Interrogé sur l’utilité de ces grandes messes que sont les sommets du G20. Le président français, qui ne perd pas dans sa ligne de mire les élections européennes, estime que « le grand message de ce sommet c’est que l’Europe se fait entendre quand elle est ferme et unie ». Or, la réalité est tout autre. Si les diplomates sont parvenus à échafauder un texte de consensus, Donald Trump a continué à mépriser le travail collectif en « séchant » la séance de l’après-midi consacré au commerce et à la fiscalité. Il a par ailleurs annulé sa conférence de presse, officiellement pour ne pas offenser la famille Bush après le décès de l’ex-président George Bush. Donald Trump se préparait à son dîner « très important » avec Xi Jinping. Nous sommes au cœur du problème de l’avenir de la gouvernance mondiale.

Le bilatéralisme sort lui conforté de ce grand spectacle diplomatique. Dans quel cadre se règle, du moins en partie et provisoirement pour ce que nous en savons, le sérieux différend entre Pékin et Washington sur les questions commerciales ? Dans les cadres des travaux du G20 ? Certainement pas. Il se négocie lors d’un dîner de travail entre les deux délégations conduites par leur chef d’État 5. Néanmoins, sur le front russe, Donald Trump n’a pas souhaité rencontrer son homologue, Vladimir Poutine pour marquer son désaccord après la montée des tensions en Crimée, et il persiste à valoriser le bilatéralisme en indiquant qu’il espérait rencontrer son homologue nord-coréen en janvier ou en février 2018. En marge du sommet, Donald Trump s’est entretenu avec le président sud-coréen Moon Jae-in. Les deux hommes ont « réaffirmé leur engagement de parvenir à une dénucléarisation finale et totalement vérifiée » de la Corée du Nord. Mohamed Ben Salman, de son côté, est ignoré par le président turc Erdogan, mais prend sa revanche lorsque Vladimir Poutine lui tend la main en l’air comme pour mieux la claquer. Ce sont deux grands producteurs de pétrole, deux guerriers dont les opposants se font tuer sans scrupule par des commandos aux méthodes effroyables. 

Une fois de plus, ce sommet démontre que l’on ne donne pas à boire à un âne qui n’a pas soif ! Ceux qui sont théoriquement chargés de réformer la gouvernance mondiale en sont les meilleurs fossoyeurs6.

Le monde est aujourd’hui confronté à la fin des certitudes, à son incapacité à dégager du sens, une direction, une tendance dans l’épais brouillard de signaux contradictoires auxquels il est confronté 7.

 

Même si l’imprévisibilité du monde est dans l’ordre des choses, il importe de tenter de l’anticiper pour mieux en atténuer les conséquences négatives. Voici ce que l’on pouvait dire de ce G20 frappé du risque d’obsolescence qui avait toutes les allures d’un dernier tango à Buenos Aires.

1 Georges Malbrunot, Les victimes oubliées de la guerre du Yémen. Dans le Yémen en guerre, l’interminable calvaire de la population civile, Le Figaro, 30 novembre 2018, pp. 1-2-3.
2 Louise Michel, L’Argentine en crise accueille le G20, Le Figaro, Économie, 30 novembre 2018, p. 25.
3 Christine Legrand/Marie de Vergès, Macron loue les réformes « impopulaires » de Macri en Argentine, Le Monde, 1er décembre 2018, p. 3.
4 Isabelle Lasserre, La diplomatie d’Emmanuel Macron peine à s’imposer en Europe, Le Figaro, 30 novembre 2018, p. 8.6
5 Gilles Paris/Marie de Vergès, Fragile trêve entre les États-Unis et la Chine, Le Monde, 4 décembre 2018, p. 2.
6 Éditorial, Il faut sauver la gouvernance mondiale, Le Monde, 10 novembre 2018, p. 25.
7 Hubert Védrine, La tragédie d’Alep symbolise l’effondrement des politiques occidentales guidées par la morale et l’éthique, Le Monde, 15-16 janvier 2017, pp. 14-15.

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