Ukraine :
La Russie contre l’OTAN

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Martine Cuttier (*)
Docteur en histoire contemporaine
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Les causes du conflit en Ukraine sont à rechercher dans la paranoïa de Wladimir Poutine, entend-on dire souvent. C’est faux veut nous démontrer ici l’auteur, pour qui l’entrée en guerre de la Russie face à l’Otan, donc aux États-Unis, est la conséquence logique de postures qui traduisent la reconfiguration des rapports internationaux et des équilibres de puissances. Son analyse, datée du 26 mars, est si riche que nous sommes obligés de la publier en deux parties. La première, aujourd’hui, nécessite un rappel théorique. 

Le 24 février dernier, l’armée russe entre en Ukraine. Si l’émoi gagne l’Europe,  ce n’est pas le cas dans l’ensemble du monde. Lors de la réunion de l’Assemblée générale des Nations-unies convoquée d’urgence le 28 février afin de réclamer l’arrêt immédiat du l’attaque russe, le vote n’est pas unanime : 5 pays ont voté contre la résolution, 34 se sont abstenus et 14 ont refusé de prendre part au vote.

Sur le continent, l’on déclare que,  portant atteinte à la souveraineté d’un État aux frontières reconnues par la communauté internationale, l’offensive russe y ramène la guerre. A-t-on déjà oublié la longue guerre de dislocation de l’ex Yougoslavie par les Occidentaux et les 78 jours de bombardements de la Serbie par l’OTAN en soutien au Kosovo ?  Et qui se souvient de l’attaque américaine de l’Irak en 2003, sans légitimité internationale, et en 2011, dans le sillage des « printemps arabes », de la façon dont l’Arabie saoudite a « porté secours » au sultanat de Bahreïn en franchissant ses frontières avec chars et avions pour mettre fin aux manifestations de la place de la Perle, en massacrant la foule?

Les forces en présence, en février 2022

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Depuis le printemps 2021, l’on suit dans les médias, sur la base de sources ouvertes, les images du regroupement des forces russes en vue de grandes manœuvres aux frontières de l’Ukraine, au sud en Crimée, à l’est au Donbass, au nord en Biélorussie. L’on observe dans le détail la présence de forces terrestres, soit 110 à 130 000 hommes équipés de véhicules de combat et de transport, mais aussi de missiles anti-aériens de moyenne portée, de missiles balistiques mobiles Iskander, d’artillerie, d’unités blindées avec des chars T90. La marine n’étant pas en reste,  elle mobilise en mer Noire sa flotte de Méditerranée, dont six navires de débarquement prélevés sur la flotte de la Baltique, un destroyer et un ravitailleur de la flotte du Pacifique. Dans les airs, des unités aériennes et des forces aérospatiales, des troupes aéroportées… Tout un arsenal moderne qui a parfois fait ses preuves en Syrie. Sans oublier ces armes qui octroient une réelle supériorité à la Russie car elle seule les détient. Ce sont les missiles S400, les missiles hypersoniques qui atteignent la vitesse de mach 6 difficiles à intercepter car leur trajectoire peut changer de cap, une arme imprévisible et imparable comme l’est dans l’espace maritime, la torpille nucléaire à propulsion magnéto-hydro-dynamique MHD (elle fut conçue par un ingénieur français. Son invention n’ayant pas été retenue par la DGA, il l’a vendue à la Russie. Elle est furtive et indétectable).

Le missile russe sol-sol 26, ou missile Iskander selon la désignation Otan, est propulsé à la vitesse de 2 km par seconde. Il pèse 4,6 tonnes et peut emporter 700 kg de charge explosive à 500 km de portée. Photo FRS

En face, sur les marges des pays de l’OTAN, l’on observe l’arrivée officielle de renforts de la part des membres de l’Alliance. En Bulgarie,  les Espagnols envoient quatre Eurofighter et plus tard les Hollandais deux F-35 A. Les pays baltes reçoivent des F-16, quatre polonais, quatre belges, quatre danois et autant de F-15E américains. En mer Noire, les forces maritimes permanentes de l’OTAN s’accroissent de deux frégates, l’une espagnole et l’autre canadienne, tandis que le Danemark en envoie une supplémentaire en mer Baltique. D’Allemagne, les Américains redéployent en Roumanie 3 000 hommes avec un état-major, et en Pologne une compagnie parachutiste, tout en poursuivant leurs reconnaissances avec des drones et des avions P-8 Poséidon.

De son côté, depuis 2017, la France assure la mission Lynx sur le flanc est, en Estonie et en Lituanie : un sous groupement tactique de 300 hommes, doté d’un escadron de chars Leclerc, qui servent au sein de bataillons britannique ou allemand (la zone Est contiguë de la frontière russe comprend quatre secteurs où à tour de rôle des pays membres sont « nation cadre ». Actuellement, le Royaume-Uni l’est en Estonie, le Canada en Lettonie, l’Allemagne en Lituanie, les États-Unis en Pologne). Depuis la mi-mars, plus d’une centaine de chasseurs du 7e Bataillon de chasseurs alpins sont partis en Estonie pour une relève qui prolonge la présence française au-delà de mars et maintient le dispositif.  Un dispositif complété par une patrouille de quatre avions de chasse. Officiellement, ces renforts s’inscrivent dans une logique préventive, dissuasive et non agressive.

En Roumanie, en vertu du slogan porté par le CEMA, le général Thierry Burkhard, de « gagner la guerre avant la guerre », elle réassure ce pays de langue romane, proche de la Francophonie et maintient ses patrouilles de reconnaissance en mer Noire avec des Mirage-2000 et des Rafale. En décembre 2021, elle envoie de vieux hélicoptères Puma et Gazelle, armées de missiles Hot aux stocks abondants, et des chars Leclerc. A partir du 28 février, la mission Aigle complète le dispositif otanien par l’envoi sur la base de Constantza, de 500 soldats venant de la 27e brigade d’infanterie de montagne, avec des véhicules blindés légers et des AM10RC de reconnaissance.

Chasseurs alpins français et soldats roumains aux pieds des Carpates. Photo MinArm

Malgré une participation symbolique pour un État voulant être une puissance militaire qui, malgré le redressement engagé depuis 2015 et la loi de programmation militaire 2019-2025, paie toujours les effets des coupes budgétaires pratiquées depuis la fin de la guerre froide au nom des « dividendes de la paix » et de la professionnalisation, la France est désignée « nation-cadre » sur le flanc Sud-Est de l’OTAN. Position intéressante, car la Roumanie, partenaire stratégique traditionnel disposant d’un littoral sur la mer Noire, permet à la France d’y être présente face ou plutôt dans la même zone que la Turquie, membre de l’OTAN à géométrie variable comme l’a montrée son attitude lors du conflit au Levant. Le partenariat roumain se complète de celui avec la Grèce renforcé par l’achat d’avions Rafale et de trois frégates de défense et d’intervention (FDI). La France « nation cadre » qui a l’habitude de commander, de contrôler et de soutenir des alliés, principalement sur les théâtres africains dans des combats asymétriques,  renforce sa position en Europe du Sud et en Méditerranée orientale sur un théâtre d’une autre dimension et dans le cadre d’une guerre conventionnelle.

Petit détour méthodologique et théorique.

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Lorsque l’on évoque un évènement tel que la guerre en Ukraine relevant de l’histoire immédiate, il faut le replacer dans un temps plus long comme nous l’a appris Fernand Braudel mais aussi dans une temporalité plus moyenne, celle du temps présent comme nous y a initiés René Raymond. Il ne s’agit pas ici de revenir au temps médiéval de la fondation de la Russie, mais plutôt de considérer la vision géopolitique des deux principaux protagonistes, en l’occurrence la Russie et les États-Unis, car si les évènements se déroulent en Europe, ces derniers sont concernés de façon prioritaire : ils dominent l’Europe et l’OTAN.

Rappelons ce qu’est la géopolitique, concept conçu à la fin du 19e siècle et contemporain de l’émergence du sentiment national en Europe. Les différents théoriciens mettent en rapport le territoire, c’est à dire la géographie et la politique. En quoi les données spatiales affectent elles la politique d’un État mais aussi la culture, la civilisation, l’identité d’un peuple ? Comment chaque État voit-il le monde et se voit-il par rapport au monde ? Depuis la fin de la Guerre froide, le champ des relations internationales a renoué avec ce concept pour mieux saisir comment la géographie et l’histoire permettent de comprendre la politique extérieure d’un État, ses lignes de force qui sont les constantes du temps long et par là les rivalités de pouvoir sur un territoire donné. En un mot, mettre la géographie et l’histoire en perspective avec l’actualité des rapports de force. Définition qu’il est bon de rappeler car si l’on écoute le bruit des commentaires sur la guerre en Ukraine, le concept est dans toutes les bouches mais l’analyse qui en découle en est absente, ce qui surprend l’historien ou l’auditeur en quête de compréhension de l’évènement.

Commençons par la Russie, puissance continentale enclavée, car au nord sa large façade maritime s’ouvre sur l’océan glacial arctique. Une fatalité qui la pousse depuis le 17e siècle, à vouloir accéder aux « mers chaudes » : la mer Baltique et au-delà l’océan Atlantique, la mer Noire vers la Méditerranée et l’océan Indien dont l’accès lui a été définitivement fermé par l’Empire britannique, et l’océan Pacifique à l’extrémité du continent asiatique.  L’actuel réchauffement climatique ouvre l’océan glacial à la navigation mais seulement durant une période plus longue.

Sur le continent européen, hantée par les tentatives d’invasion suédoise, française et allemande, sa participation à l’écrasement du Troisième Reich lui a permis durant toute la période de la Guerre froide de se doter d’un glacis protecteur face à la pression des États-Unis, son compétiteur pour la domination du monde.  Les Américains créèrent l’OTAN en 1949, à laquelle l’URSS répondit en 1955 par le pacte de Varsovie. Le mur de Berlin tombé, l’URSS disparue et le pacte de Varsovie dissous, la Russie au sein d’une confédération se retrouve face à l’Occident et l’Ukraine apparait comme un pont possible entre les deux mondes car de par son histoire, à l’est, la population se sent russe tandis qu’à l’ouest, elle regarde vers l’Europe.

Henry Kissinger, à gauche, et Zbigniew Brzezinski, à droite, sont les grands artisans de la géopolitique américaine, depuis la guerre froide jusqu’à aujourd’hui. Photos US archives

Venons-en maintenant aux États-Unis. Laissons de côté leur exceptionnalisme missionnaire devant éclairer la marche du monde pour rappeler comment, en référence aux idées de sea power de l’amiral américain Alfred Mahan, leur marine quadrille les mers du monde, répartie en cinq grands commandements militaires avec de puissantes flottes et des bases pré-positionnées. Du point de vue géopolitique, tous les présidents contemporains influencés par les grands diplomates Henry Kissinger (qui accompagna les présidents Richard Nixon et Gérald Ford) et Zbigniew Brzezinski (qui œuvra avec le président Jimmy Carter) regardent le monde en vertu des théories de Nicholas Spykman (1893-1943). Pour Spykman, l’unité du Heartland demeure théorique et le pivot du monde ne se situe pas sur l’Eurasie mais sur ses bordures, le Rimland, qui est le lieu d’affrontement entre les puissances continentales et maritimes. En le contrôlant, les premières concurrencent sur les mers les secondes, qui à leur tour, en le verrouillant, empêchent ces dernières de projeter leur puissance.  Ainsi qui tient le Rimland tient l’Eurasie et contrôle le monde.

De la théorie à la pratique

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Cette théorie fut illustrée par la stratégie du containment durant la guerre froide, et par une pratique réaliste des relations internationales poursuivie à quelques exceptions près par les présidents successifs. Les États-Unis doivent combattre l’émergence de tout compétiteur de leur niveau. C’est aujourd’hui la Chine. Ce fut un temps l’URSS, mais au-delà de l’affrontement idéologique, il s’agissait de brider la puissance russe afin qu’aucun pouvoir mondial n’émerge en Eurasie.

En Europe, l’OTAN fait partie du système d’alliance sur le Rimland. Suite à la disparition de l’URSS, Brezinski explique qu’assurer la domination américaine consiste à gagner la partie du grand échiquier qu’est l’Eurasie où se trouve la Russie. Pour qu’elle devienne une puissance régionale et non plus mondiale, il faut la détacher de ses satellites d’Asie centrale (les Stan), et de l’Europe orientale, particulièrement de l’Ukraine.

Arrivé au pouvoir il y a plus de vingt ans, Vladimir Poutine, qui n’a eu de cesse de chercher à rendre leur dignité aux Russes et de restaurer la puissance de son pays, y compris militaire, refuse désormais toute adhésion de l’Ukraine à l’OTAN et à l’UE, ce qui parachèverait un nouvel encerclement sur son flanc occidental.

En ce début de 2022, on a compris que l’Ukraine constitue le lieu d’affrontement des deux protagonistes car pour les Américains, l’enjeu géopolitique principal reste bien l’Eurasie et l’Ukraine en constitue un pivot crucial par sa position géographique, sa population, les ressources naturelles de son sous-sol, la fertilité de son sol et son ouverture sur la mer Noire, porte vers la mer Méditerranée.  Sans elle, la Russie voit le centre de gravité de sa puissance déplacé vers l’Asie centrale.

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(*) Martine Cuttier
Docteur en histoire contemporaine, spécialiste des relations internationales et des politiques de puissance avec projection de forces. 


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