LE PAPE, DERNIER VRAI DIPLOMATE ?

 par Guillaume Berlat (*)
Chroniqueur de Géopolitique mondiale

Dans un monde sans repère, sans vision, il est toujours réconfortant d’entendre une voix singulière, y compris lorsque celle-ci prêche dans le désert, au sens propre et, parfois, figuré. C’est ainsi que nous pourrions qualifier la visite du Pape François aux Émirats arabes unis (EAU) en février. Éclipsé par l’actualité nationale (grand débat national, suites de l’affaire Benalla, incendie de la rue Erlanger…) et internationale (crise au Venezuela, bras de fer numérique entre la Chine et les États-Unis autour de la 5G, la rencontre entre Donald Trump et Kim Jong-un au Vietnam…), ce premier déplacement de trois jours dans la Péninsule arabique est particulièrement important sur la scène internationale. Ce déplacement mérite notre attention à plus d’un titre tant il comporte au moins trois dimensions essentielles.

 

UNE DIMENSION SPIRITUELLE : LE DIALOGUE DES RELIGIONS

Cette visite constitue une première en termes spirituels, constituant un premier pas du Souverain Pontife dans la Péninsule arabique, terre pas spécialement connue pour sa tolérance religieuse. Le Pape François y est bien accueilli, y célèbre plusieurs offices en présence des représentants d’autres religions, mettant ainsi en pratique son projet de dialogue des religions. Dans ce domaine, comme dans tant d’autres, le Pape François se situe dans la cohérence et dans la continuité. En présence de 400 personnalités prononce une allocution de haute tenue, d’une rare intensité, « l’appel d’Abu Dhabi » dans lequel il lance un vibrant appel à la fraternité. Il signe un document « sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune ». Avant ce temps fort de cette visite, il a visité la « neuvième plus grande mosquée du monde avec ses 40 000 places » et s’est entretenu avec le Conseil des Sages, organisation internationale de hauts responsables religieux musulmans. Pour conclure son message fort, le Pape François réclame « la liberté religieuse » et pas la « seule liberté de culte », notamment pour les « chrétiens de la bien-aimée et névralgique région moyen-orientale ». Il faut que des sociétés ou des personnes de diverses religions aient le même droit de citoyenneté » et non « le droit à la seule violence sous toutes ses formes »3. De fait, il stigmatise les apôtres de la tolérance à géométrie variable4. On ne saurait être plus clair ! Sur un plan interne, le contexte de cette visite constitue le meilleur exemple de la volonté du Pape argentin de faire toute la lumière sur les dérives internes à l’église catholique. Après la pédophilie, il veut s’attaquer courageusement et sans tabou aux abus de religieuses par des prêtres.

Mais, cette symbolique visite sur le plan religieux comporte des aspects plus vastes embrassant la géopolitique.

 

UNE DIMENSION GÉOPOLITIQUE : LA RECHERCHE DE LA PAIX

Le Pape François en a appelé les religions à agir avec « courage et audace, sans artifice, pour aider la famille humaine à mûrir la capacité de réconciliation et les itinéraires concrets de paix… Comme jamais dans le passé, et dans cette situation historique délicate, on ne peut reporter cette tâche qui incombe aux religions : contribuer activement à démilitariser le cœur de l’homme ». Poussant son raisonnement géopolitique, le Souverain Pontife déclare, que pour parvenir à cet objectif, il faut refuser ce corollaire : « La course aux armements, l’extension des propres zones d’influence, les politiques agressives au détriment des autres ». Il force le trait. Tout cela il faut l’arrêter : « La guerre ne sait pas créer autre chose que la misère, les armes rien d’autre que la mort ». Il poursuit « la vrai religiosité ne peut pas juger les autres en ennemis et adversaires et doit dépasser le clivage entre amis et ennemis ». Fixant son hôte, il a dénoncé la duplicité : « On ne peut proclamer la fraternité et ensuite agir en sens contraire ». Il en appelle au « courage de l’altérité » et à « ne pas abdiquer sa propre identité pour plaire à l’autre ». À cette occasion, il a plaidé contre la guerre au Yémen à laquelle contribuent les EAU en appui de l’Arabie saoudite. Pour cela, il en appelle au dialogue et à la paix. De manière plus générale, il démonte les ressorts de l’âme humaine pour expliquer le chaos actuel sévissant dans les relations internationales. C’est un véritable discours de la méthode géopolitique que présente le Pape François. Quel excellent exercice de réflexion courageux et sans complexe autour de la problématique de la guerre et paix chère à Tolstoï, de paix et guerre entre les nations développée par Raymond Aron dont il est fortement question en ce moment.

Après (avec) la stratégie vient le temps de la tactique, de la leçon de diplomatie pontificale appliquée au monde et au Moyen-Orient.

UNE DIMENSION DIPLOMATIQUE : LA FORCE DU COMPROMIS

Si Staline s’interrogeait au siècle dernier sur la puissance réelle du Saint-Siège à travers sa célèbre formule « Le Pape combien de divisions ? » (en réponse à Pierre Laval qui lui demandait de respecter les libertés religieuses en URSS en 1935), nous pouvons affirmer que le Pape François possède une authentique force de frappe diplomatique. Plus que la quantité, il y a la qualité intrinsèque de sa diplomatie qui pense dans la discrétion et qui agit dans l’ombre. On en mesure les résultats concrets avec cette visite aux EAU. Ses actes (forts en direction d’un islam de tolérance) et ses mots (son très long discours) constituent une excellente illustration. Cette visite constitue une illustration de la dimension diplomatique de l’activité du Pape François.

Derrière le caractère inédit, spectaculaire, historique de la visite (la vingt-septième de son pontificat) qu’effectue François aux Émirats arabes unis, se dissimule une stratégie profonde, qui vise à la fois à désenclaver le christianisme et à favoriser l’évolution de la religion musulmane vers la modernité. Les rapports subtils entretenus par l’actuel chef de l’Église catholique avec l’Islam se lisent en effet à deux niveaux ; l’un se déroule en pleine lumière, l’autre se situe dans l’ombre. 

Ce déplacement du Pape François, en terre d’islam, riche conceptuellement parlant. Il évolue dans la profondeur stratégique, dans le débat d’idées : « il n’y a pas d’autre alternative, ou bien nous construisons ensemble l’avenir, ou bien il n’y aura pas de futur » déclare-t-il aux EAU. Comme le souligne, l’ambassadeur, Yves Aubin de la Messuzière : « Pour faire simple, il ne peut y avoir de bonne diplomatie sans diplomates ‘ingénieurs de la paix’ ». En cela, le Saint-Père maîtrise parfaitement tous les leviers de la diplomatie, contrairement à nombre de chefs d’État et de gouvernement qui se croient les Talleyrand du monde nouveau. Il travaille pour la confiance et donc pour la paix. En ce sens, on peut dire que le Pape François est le dernier vrai diplomate.


(*) Guillaume Berlat

Pseudonyme d’un haut fonctionnaire en activité, Chroniqueur de Géopolitique mondiale.

 

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