LA FRANCE PEUT-ELLE ASSURER
LA PROJECTION DE FORCES :
LA PROJECTION PAR LA MARINE

 

Par Patrick Toussaint,
Avocat spécialisé dans l’international
Lieutenant-Colonel(H)

Cet article fait suite à l’article sur « La projection par la voie des airs » paru dans le N° 61 du 28 mai 2018  


Il faut tout d’abord préciser ce que l’on entend par la projection de forces par la Marine étant donné que la marine a, pour faire court, trois domaines essentiels :


1/ la dissuasion nucléaire qui est assurée par des sous-marins lanceurs de missiles balistiques à tête nucléaire mais même si l’on peut dire qu’ils font partie – oh ! combien- de la projection de forces, ils relèvent d’un tout autre domaine : celui de la dissuasion.

2/ la domination des mers que ce soit en haute mer ou sur le littoral et l’on verra les difficultés de cette mission,

3/ permettre la manœuvre amphibie ou le transport stratégique.

A/ La domination des mers

Il ne peut être question d’une domination tout azimut mais de garantir d’une part la navigation des bâtiments du commerce quelle que soit leur trajet en mer et, d’autre part d’avoir la supériorité pour permettre des opérations amphibies et enfin pour la défense de nos atterrages.

Ces missions ne relèvement pas forcément de la projection de forces mais il souligner la dissuasion que crée la présence d’un sous-marin nucléaire d’attaque devant les gorges de Kotor lors de la guerre du Kosovo, empêchant le marin serbe de venir attaquer notre porte-avions qui soutenait les forces alliées à partir de la Mer Adriatique.

B/ Ce qui est visé est en fait le domaine de l’amphibie.

Selon la doctrine du CNOA, une opération amphibie se caractérise par sa conduite à partir de la mer, mise en œuvre avec des éléments interarmées, exécutée sur une côte hostile ou potentiellement hostile ; le tout impliquant un changement de milieu mer-terre.

Quatre types d’opérations sont définis :

  • Déploiement de troupes ou de matériels,
  • Evacuations de ressortissent
  • Interventions humanitaires
  • Opérations spéciales

Avec les modes opératoires suivant ;

  • La démonstration,
  • Le rembarquement,
  • Le va et viens
  • Le débarquement

C/ La France a-t-elle les moyens nécessaires ?

I – L’amphibie est réalisé à partir d’un bâtiment apte à remplir ces missions et modes opératoires : le BPC –Bâtiment de Projection et de Commandement

Ce bâtiment de 22.000 tonnes de déplacement permet de mettre en œuvre jusqu’à 16 hélicoptères avec un grand hangar mais pas pour tous les appareils, dispose d’un local destiné à abriter un état-major important, d’un hôpital de grand niveau sur 859 m2, d’un vaste espace pour véhicules et peut loger 450 soldats (jusqu’à 700 en courte durée) et dispose pour la manœuvre de débarquement d’un radier armé par deux EDA-R ou quatre CTM.

La France en possède trois qui se relèvent pour une présence en Golfe de Guinée, un autre réalise la mission Jeanne d’Arc – croisière de l’Ecole navale et le troisième au port.

Dans la guerre contre la Lybie, une flotte – une taskforce- a été constituée avec un BPC, Le porte-avions, des frégates de défense aérienne et des frégates anti-sous-marines ce qui est une première en Europe.

Un BPC a été engagé dans une opération d’évacuation de civils – Opération Baliste- et est aussi donné pour accueillir, une période très courte, jusqu’à 4.000 personnes.

La France est la seule à disposer d’un tel nombre de bâtiments ce qui permet de pouvoir en disposer un très rapidement.

Cependant, ces navires très bien conçus souffrent de carences importantes :

1/ Ils sont conçus avec des normes marine marchande donc, en principe, des bateaux moins résistants en cas d’attaques.

2/ Ils sont mal armés avec quelques canons de 20 mm et des mitrailleuses lourdes.

S’ils peuvent être utilisés dans des conditions très permissives, Golf de Guinée, par exemple, où les menaces aériennes, des bâtiments de surface ou de  sous-marins ne sont pas à craindre jusqu’à maintenant, accompagné seulement d’un bâtiment de protection type patrouilleur de haute mer ou une frégate type La Fayette on ne peut les utiliser dans des opérations plus dures qu’avec une flottille comprenant au moins une frégate de défense aérienne, une frégate anti-sous-marine ainsi qu’une frégate d’usage générale type La Fayette.

Cela obère immédiatement des moyens de défense et de protection normalement accordés au porte-avions ou nécessaires à la sécurité des sous-marins assurant la dissuasion.

C’est la grande pénurie de notre marine qui se manifeste encore.

On vient de voir que les BPC peuvent ainsi tenir leur rôle dans des opérations de démonstration – car il suffit d’ajouter quelques troupes sur le bâtiment et remplir ainsi sa fonction de dissuasion, sa mission d’évacuation de civils ou de transports de matériels lourds.

C’est ainsi que les BPC transportent de lourds approvisionnements ou véhicules donc la transfert maritime et moins coûteux.

Il reste maintenant à voir pour les autres missions

2/ La Marine doit normalement pouvoir effectuer des opérations ponctuelles sur le mode va et vient qui est le type utilisé le plus souvent par les forces spéciales mais qui peut être effectuées par des troupes classiques.

En effet, les 450 soldats embarqués peuvent servir pour des opérations de ce type mais aussi de débarquement avec des véhicules même lourds stockés.

La Marine dispose en effet de matériels de débarquement à savoir des EDA R (Engins de Débarquement Amphibie – Rapide) pouvant embarquer jusqu’à 80 tonnes à 18 nœuds ou de 8 CTM embarquant 90 tonnes à 9 nœuds à a raison de 2 EDA-R par BPC ou 4 CTM par BPC.

Cela ne peut toutefois être réalisé sans uns flotte complète et notamment avec le porte-avions.

Enfin, il faut savoir que si un BPC peut embarquer des hélicoptères, encore faudrait-il qu’il y en soit suffisamment de disponibles.

Là encore, c’est la grande pénurie : la Marine ne peut acquérir, à l’heure actuelle que 27 Caïman Marine NH 90 dont certains lui ont été livrés mais dont le taux de disponibilité est tellement catastrophique que la Marine songe à moderniser ses « Dauphins » et autres « Lynx » alors que les grands bâtiments de surfaces devraient avoir un dans leur hangar.

En conséquence, les hélicoptères qui se trouvent actuellement sur les BPC sont soit des machines terrestres, soient des machines étrangères – anglaises, américaines voire italiennes. L’infiltration des forces spéciales par hélicoptères viendra sans doute un jour mais quand ?

De même, lors de la conception et de la définition de l’emploi de ces navires, il avait été prévu que la Marine devait pouvoir débarquer 1.400 soldats.

Le trois BPC peuvent, en effet, débarquer chacun un GTIA (Groupement Tactique Interarmes)* ou Sous GTIA de 450 hommes soit une capacité de 1.350 hommes avec leurs véhicules lourds donc le contrat a été rempli quantitativement mais là encore, on ne voit pas comment la manœuvre serait remplie sans appuis d’avions de couverture, d’appui-feu, de défense anti-aérienne, ce qui exige une flotte complète.

Le concept du BPC, son utilisation en flottille comme en Lybie a été une première Europe, ce bâtiment est une vraie plus-value pour la France.

Mais l’état actuel de la Marine nationale ne lui permet pas d’utiliser tout son potentiel.

NOTES :* GTIA :rassemblement coordonné autour d’un régiment noyau des différentes armes de l’ armée de terre (infanterie, artillerie, cavalerie, génie), permettant de conjuguer des savoir-faire et des missions multiples pour atteindre un objectif tactique défini. Un GTIA est en général une unité temporaire, constituée pour accomplir une mission – ou plusieurs missions – pendant une période déterminée. 

 

 


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