Guerre ou Paix : tergiversations et gesticulations

Pascal Le Pautremat (*)
Rédacteur en chef d’Espritsurcouf

En relisant Georges-Henri Soutou, pour ceux qui auraient encore quelques doutes, la Grande Guerre a cruellement imprégné la teneur géopolitique, politique et sociologique du XXème siècle. Elle continue de hanter notre XXIème siècle bien mal engagé lui aussi, comme le précédent, au regard de ce qui se passe depuis 2001…et d’autant plus depuis 2014, en Mer Noire…

« La Grande Guerre a été la matrice du XXe siècle […] Elle a produit une nouvelle vision de la guerre : la quantité des morts est devenue qualité, correspondant à une nouvelle forme de guerre, la guerre totale. En retour, l’horreur du conflit a suscité la première remise en cause, sur une grande échelle, de la légitimité même de la guerre. Elle a profondément modifié les équilibres en Europe et dans le monde et bouleversé l’économie, comme les relations entre les États et leurs citoyens. Elle a engendré aussi une crise morale et la remise en cause de bien des valeurs et de bien des paradigmes. […] Les prélèvements obligatoires, stables depuis la Restauration, font alors en France un bond de 50 %, passant de 10 % à 15 % ; ils poursuivront leur progression après la Seconde Guerre mondiale, mais leur irrésistible ascension date de 1914-1918. Tout cela […] annonce notre temps. » (cf Georges-Henri Soutou, « L’héritage de la Grande Guerre : États souverains, mondialisation et régionalisme », pp. 41-54 in « 1914-2014. La Grande Guerre et le monde de demain », Politique étrangère. Ed. de l’Institut français des relations internationales. 2014/1 Printemps, 256 pages.)

La Première Guerre mondiale (près de 20 millions de morts militaire et civils compris) puis la Seconde Guerre mondiale (près de 60 millions de morts) ont ainsi durablement marqué les esprits individuels et les mémoires collectives. Leur ombre plane toujours aujourd’hui.

Pourtant, on entend de plus en plus de discours « va-t-en-guerre », tenus ici et là par des technocrates avec une détermination assez surréaliste, au point même que certains veulent obstinément que la réalité diplomatique du moment corresponde, en tout point, à celle qui prévalait en 1938 ; quitte à faire des similitudes jusque dans les personnalités des protagonistes de premier plan. Hitler, Poutine, même combat ? C’est tout de même une approche expéditive de la réalité historique.

Tous les régimes autoritaires de la planète – certains sont même lovés dans les draps d’une démocratie d’apparat – ne sont pas assimilables à l’hitlérisme. Evidemment, il ne s’agit pas non plus de perdre le sens de la vigilance, de la prévention et de l’anticipation. Mais une diplomatie fine et intelligente, autant que pugnace, peut y contribuer pour tendre vers la paix sans, dans le même temps, fustiger la partie adverse en dénonçant son bellicisme comme étant des plus menaçants.

Or, c’est bien là que la faille est conséquente.

On entend pléthore de responsables politiques pris de frénésie guerrière, étalant leurs convictions dans les médias, proclamant depuis des années une victoire assurée sur la Russie que l’on va mettre à genoux. Or, c’est bien loin d’être le cas.

Aussi, désormais, nos responsables politiques sont pris d’une subite prise de conscience quant à l’urgence de redonner du corps et du souffle à nos forces armées…Sauf que les armées ne se composent pas seulement de systèmes d’armes automatisées, de drones et d’intelligence artificielle déclinée dans tous les domaines de la Défense. Elles reposent d’abord et avant tout sur des hommes et des femmes, motivés, déterminés, conscients des enjeux et de la légitimité des actions à entreprendre. Et pour mobiliser suffisamment, il faut du temps, au gré d’une culture et d’une éducation empreintes du souci de faire comprendre la notion de préservation de la patrie. Est-elle d’ailleurs vraiment menacée directement ou indirectement ?  Depuis l’extérieur, l’intérieur, ou les deux à la fois ? Telle est la problématique plurielle qui est posée.

On parle de recruter au cœur de la Nation ? Soit… Mais cela ne va pas se faire en 6 mois, un an.

Oui, le Service national universel a montré ses limites. Mais revenir à un service militaire, suspendu par Jacques Chirac, est devenu, à court terme impossible, faute d’infrastructures – combien de casernes ont été vendues à des promoteurs pour les transformer en logements – et d’un encadrement aux effectifs suffisants. Incontestablement, les pays européens dont la France doivent compter au minimum près de 5 ans pour être en mesure de disposer à terme – si le rythme demeure soutenu – d’un début de « force de masse » crédible.

Quant aux capacités financières pour rehausser encore le niveau capacitaire de la Défense, tant en France qu’en Europe (on parle de plus de 800 milliards d’euros prévus), où trouver les fonds ?

On pense donc plutôt à la guerre, alors les peuples ne la souhaitent nullement. D’autant que leurs préoccupations ne sont pas seulement focalisées sur le jeu de la Russie en Europe orientale. L’âpreté de la conjoncture économiques et les tensions sociales les tourmentent, tout comme le terrorisme islamique.

Ce qui frappe avec la réalité affichée par les pouvoirs exécutifs – aux Etats-Unis, notamment, mais aussi en France et dans divers pays d’Europe –, c’est le silence honteux quant à la dégringolade de l’économie réelle dans ces mêmes pays.

En février 2025, le sénateur Bernie Sanders déclarait que le régime de Donald Trump témoignait d’une confiscation manifeste du pouvoir, contrastant violemment avec la misère sociale du pays : « […] Musk, Bezos et Zuckerberg ont une valeur financière combinée de 903 milliards de dollars, soit plus que la moitié inférieure de la population américaine – 170 millions de personnes. Depuis que Trump a été élu, de façon incroyable, leur richesse a grimpé en flèche. Elon Musk est devenu plus riche de 138 milliards de dollars, Zuckerberg de 49 milliards de dollars et Bezos de 28 milliards de dollars. Faites la somme et les trois hommes les plus riches d’Amérique ont vu leur fortune s’accroître de 215 milliards de dollars depuis le jour des élections.

Pendant ce temps, alors que les très riches deviennent encore plus riches, 60 % des Américains vivent au jour le jour, 85 millions ne sont pas assurés ou sous-assurés, 25 % des personnes âgées essaient de survivre avec 15 000 $ ou moins, 800 000 sont sans abri et nous avons le taux de pauvreté infantile le plus élevé de presque tous les grands pays sur terre. »

En Europe, 10% des individus vivent sous le seuil de pauvreté de leur propre pays, même si les seuils de pauvreté varient selon les pays. En France, selon Eurostat, le taux de pauvreté serait de 9,1% contre 8,5% en Allemagne, mais 13% en Italie, 13,7% en Espagne ou encore 15,5% en Bulgarie.

La Russie, en 2021, connaissait un taux de pauvreté déclaré à 13,1 %. Depuis le milieu des années 2010, la pauvreté remonte dans ce pays, même si le processus d’économie de guerre établi ces dernières années peut donner l’impression d’une situation inverse.

L’économie française, pour sa part, connaît une baisse d’activités qui s’amplifie depuis le dernier trimestre 2024. Tous les secteurs sont touchés de plein fouet. En 2024, rappelons-le, près de 64 000 entreprises (de nature diverses (entre PME et microentreprises) ont fermé. Le notariat qui, à bien des égards, est un « thermomètre » conséquent des activités immobilières, connaît un ralentissement qui lui aussi perdure voire s’accentue depuis 2023, entraînant licenciements et gels des salaires.

De manière assez caricaturale, pléthore de médias laissent entendre que la seule option qui reste aux pays européens est d’accélérer la finalisation de l’Union européenne, autrement dit d’établir un véritable pouvoir exécutif qui prendrait en charge les affaires de manière plus efficace et « protègerait » les citoyens…face à la montée des extrêmes, sous-entendu la colère croissante des populations qui sont lassées des dysfonctionnements du quotidien ?

À vous de voir…

 

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Espritsurcouf, dans son 253ème numéro, revient tout d’abord sur la crise qui secoue les relations franco-algériennes quant à la gestion des citoyens algériens devant être renvoyés dans leur pays d’origine, puisque marqués par une obligation de quitter le territoire français (OQTF) au regard de délits et de condamnations conséquentes au nom de la sécurité nationale. Xavier Raufer partage son analyse dans laquelle il rappelle que l’Algérie est un pays avec lequel il faut savoir discuter, négocier intelligemment, avec tact : « Algérie : quatre questions » (rubrique HUMEURS).

Autre question qui marque l’actualité depuis des mois : la défense nucléaire et notamment le principe du « parapluie nucléaire » qui est au cœur d’un vif débat. En Grande-Bretagne, la défense nucléaire reste sous contrôle américain depuis le début de sa mise en place. Marie-Catherine Villatoux revient sur cette période de l’histoire au cours de laquelle la Grande-Bretagne a mis en œuvre une force aéronucléaire : « La Force V britannique » (rubrique HISTOIRE).

Le domaine spatial apparaît, lui aussi, de plus en plus prégnant dans les nouvelles réalités géostratégiques. Aussi, Gérard Brachet nous propose-t-il le premier de trois volets consacrés à la politique spatiale européenne. « L’effort spatial européen en 2024 : Face à de nouveaux défis » (rubrique GEOPOLITIQUE).

En matière de vidéos, nous avons retenu le thème de la Paix, entre négociations, accords et processus à travers une série d’exemples et d’analyses mise en exergue par Laure Fanjeau (rubrique VIDEOS)

Pour son nouveau SEMAPHORE, André Dulou, porte une attention particulière à la francophonie qui, on le sait, est assez fragilisée aujourd’hui : « Que vive la langue française », tel est son sujet d’accroche pour un Sémaphore plurithématique. Sa version complète avec le Focus, sa page d’histoire et sa revue de presse ne sont adressés qu’aux adhérents d’Espritcors@ire. Vous souhiatez devenir membre ? Cliquez ICI pour de plus amples informations

Enfin, parmi vos prochaines lectures, nous vous suggérons l’étude que consacre Jean-Michel Valantin à l’influence grandissante de l’intelligence artificielle au sein des armées et qui conduit à une transformation profonde des méthodes de guerre : Jean-Michel Valantin, Hyper guerre. Comment l’IA révolutionne la guerre. Ed. Nouveau monde, 2024, 288 pages. 19,90 euros) (rubrique LIVRES).

Bonne lecture,

(*) Pascal Le Pautremat est Docteur en Histoire Contemporaine, diplômé en Défense et Relations internationales. Il est maître de conférences à l’UCO et rattaché à la filière Science Politique. Il a enseigné à l’Ecole Spéciale militaire de Saint-Cyr et au collège interarmées de Défense. Auditeur de l’IHEDN (Institut des Hautes Études de Défense nationale), ancien membre du comité de rédaction de la revue Défense, il est le rédacteur en chef d’ESPRITSURCOUF.
Son dernier ouvrage « Géopolitique de l’eau : L’or Bleu » est présenté dans le numéro 152 d’ESPRITSURCOUF.

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