LA NÉCESSITÉ DE MIEUX INCLURE
DEMAIN L’ÉCONOMIE DANS LES STRATÉGIES
DE RENSEIGNEMENT ET DE DÉFENSE

Par Alain JUILLET
Président de l’Académie d’intelligence économique

Directeur du renseignement à la DGSE 2001-2003

 

Nous remercions Alain Juillet de nous avoir donné l’autorisation de publier cet article paru dans « Rendre le renseignement plus efficace dans la lutte contre le terrorisme » paru aux éditions l’Harmattan sous la direction de Pierre Pascallon.

Cet ouvrage viendra compléter le dossier thématique d’espritcors@ire « LE RENSEIGNEMENT FRANÇAIS »

Alors que la guerre militaire en Afrique, en Syrie ou contre le terrorisme s’impose à tous comme une évidence, la guerre économique cible soit des entreprises leaders ou détenant des technologies de pointe soit des Etats, en remplaçant les morts par des mises au chômage et les dépenses militaires par des diminutions du PIB. Elle a beaucoup de mal à être prise en compte par le politique et les services de l’Etat. Pourtant les guerres de projection, ou celles dites asymétriques, ont moins d’impact sur la vie quotidienne de nos concitoyens que ces fermetures de sites, ces disparitions d’activités, ou ces transferts de la recherche et des compétences qui appauvrissent dans le long terme et de manière inéluctable notre pays. Cette réalité est d’autant plus forte que tous les moyens peuvent être utilisés depuis la voie légale avec les embargos et l’extraterritorialité, les contraintes à l’exportation comme les règles ITAR, la contrefaçon ou copie, les attaques sur l’image ou la « compliance ». Sans vouloir les mettre sur le même plan, on ne peut s’empêcher de comparer les conséquences des morts de Nice ou du Bataclan avec celles des 2850 pertes d’emploi dans la première partie de la récente affaire Alstom ou celle plus ancienne de Pechiney vendu en un weekend à, son concurrent canadien avec la perte de 70000 emplois à la clé.

Certes il est moins gratifiant de contrôler les agissements et les comportements de concurrents internationaux, de décoder les stratégies ou de suivre les dépôts de brevets que de faire des négociations d’otages, des analyses géopolitiques ou de la désignation de cibles sur un théâtre d’opérations. Pourtant tout est utile pour fiabiliser le positionnement de notre pays.

Contrairement à ce que pense nombre de stratèges qui ne regardent  que leur problématique, l’économie est depuis toujours au coeur des conflits car elle concerne les entreprises, les activités et la vie des citoyens. Le blocus était connu par les grecs et les chinois. Les corsaires et pirates qui attaquaient les flottes de l’or parties du Pérou ou du Venezuela pour enrichir le trésor espagnol connaissaient leurs itinéraires par des agents infiltrés auprès des vice-rois.

Plus proche de nous, souvenons-nous du colonel Paillole, chef du secteur Allemagne du 2ème bureau qui a fait étudier de 1938 à 1940 toute l’organisation économique et technique du bassin de la Ruhr. Ce sont ces études qui ont permis aux anglais de casser les capacités militaires allemandes en ciblant leurs bombardements sur cette vallée industrielle en 1943 et 1944.

Quand Daesh a pris le contrôle d’une partie de l’Irak et de la Syrie pour en faire le nouveau califat, il a immédiatement organisé l’exportation de pétrole, de coton et d’antiquités ce qui lui a rapporté beaucoup d’argent. Ce fut d’autant plus facile que, pour des raisons humanitaires, les Occidentaux n’ont pas voulu attaquer les camions citernes sur leur trajet vers la Turquie d’où le pétrole brut repartait vers des raffineries occidentales. Dès que les russes l’ont fait le flux financier s’est réduit et Daesch n’a pas pu maintenir le niveau de ses dépenses miliaires et les rémunérations de ses combattants. Le réalisme économique est rarement le corollaire des bons sentiments.

La compréhension de l’économie et la détermination des objectifs industriels ou commerciaux impliquent d’avoir de bonnes informations.

Les russes avec le SVR, les américains avec la CIA et la NSA, ou les chinois du Goyangbu l’ont parfaitement compris et savent mobiliser leurs moyens pour suivre un développement industriel, identifier des flux financiers, faciliter une négociation contractuelle,  ou influencer des standards. Pour atteindre ces objectifs ils n’hésitent pas à utiliser tous les moyens en leur possession. Tout le monde se souvient de nos amis américains justifiant la pratique systématique d’interceptions des communications de nos entreprises par  la NSA par la lutte contre la corruption.

Pour atteindre le niveau de connaissance économique requis, chacun peut disposer de l’énorme masse de données extraites des sources ouvertes par des systèmes de recueil et d’analyse très sophistiqués comme Palantir. Notons que cette société, financée par la DARPA et la CIA, a été sélectionnée par la DGSI française face à l’absence de système similaire chez nous. Mais les renseignements utiles sur le plan économique s’obtiennent aussi par tous les autres moyens disponibles qu’ils soient dans le cyber espace, comme les écoutes et les interceptions, ou humains, comme les agents ou les lanceurs d’alerte.

La nécessité de pouvoir anticiper et agir efficacement exige  l’utilisation d’outils de recherche et d’analyse puissants et efficaces qui coûtent chers. C’est pourquoi les anglais avec le GCHQ, les américains avec la NSA, ou les russes avec le FSB ont centralisé en un seul lieu la détention et l’utilisation de ces outils ce qui permet d’en réduire le coût et d’employer moins de spécialistes.

A ce stade beaucoup pensent que seuls les Etats sont en capacité de le faire. C’est évidemment une erreur grossière car certaines entreprises en ont également la capacité.

Ainsi les GAFAM qui sont plus riches que les ¾ des pays du monde ont la possibilité de déstabiliser des pays et des entreprises pour préserver ou développer leurs intérêts spécifiques.

Face à cette situation il faudrait que la communauté française du renseignement prenne le problème en charge en définissant ceux qui doivent s’occuper sérieusement du renseignement économique et en assurer la diffusion à tous ceux qui ont intérêt à en connaître. Pour le moment nous en sommes loin car depuis 1986 et surtout depuis 2002 la DGSE privilégie le terrorisme et la géopolitique au détriment des autres problèmes à traiter par ses services. Il suffit  pour s’en convaincre de regarder l’évolution de leurs effectifs respectifs. De même la DGSI, qui avait hérité de l’intérêt des RG pour le monde de l’entreprise, a vécu le même type d’évolution de la défense du patrimoine vers l’antiterrorisme. Quant aux services du ministère des finances, ils gardent généralement pour eux les informations qu’ils devraient partager. La communauté du renseignement n’est jusqu’ici qu’un mot car nul n’ignore que dans les deux mandats présidentiels précédents les responsables des deux grands services ont veillé successivement à garder un contact direct avec la  présidence en court-circuitant leurs ministères respectifs et le CNR. Il faudrait donc que l’ordre d’intégrer sérieusement le renseignement économique par l’ensemble de la communauté vienne d’en haut et soit réellement relayé par le CNRLT. Il devra s’accompagner d’une sensibilisation s’appuyant sur l’Académie du renseignement et les formations d’Etat en intelligence économique pour déclencher la prise de conscience nécessaire à une mise à niveau effective.

Tôt ou tard cela débouchera sur l’exigence de se doter des moyens nécessaires pour rechercher, acquérir et traiter l’information. Ceci pourrait amener à la création d’une NSA à la française ou pour le moins d’un centre de traitement des sources ouvertes communs à tous, seule solution économique permettant d’acquérir rapidement la compétitivité et l’efficacité requise face à la concurrence internationale.

 


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