LE RENSEIGNEMENT :
CLÉ DU FUTUR

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Vincent Gourvil (*)
Docteur en sciences politiques

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Dans une de nos précédentes publications, l’auteur s’interrogeait sur les guerres perdues de l’Occident. Il s’emportait contre des dirigeants qui se laissent prendre dans les tourbillons médiatiques ou électoraux, et négligent des faits solidement établis. Il enfonce le clou, en s’intéressant cette fois-ci aux nécessités de connaissances et d’anticipation.
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« Gouverner c’est prévoir ; et ne rien prévoir c’est courir à sa perte » (Émile de Girardin, La politique universelle, 1852). Cette maxime semble perdue de vue par la plupart des dirigeants de la planète. Ce qui explique en partie la multiplication des surprises stratégiques récentes : pandémie persistante, dérèglement climatique paroxystique, déroutes de l’Occident au Sahel, au Moyen-Orient, en Afghanistan… Concentrée sur le temps court médiatique, l’élite de la planète oublie l’importance du temps long stratégique dans la compréhension des spasmes des relations internationales. En conséquence, elle oublie aussi l’importance de la connaissance du passé pour mieux éclairer le présent et anticiper l’avenir. Ne sommes-nous pas au cœur de la fonction stratégique « Connaître et anticiper » telle que définie, en 2003, par le Livre Blanc Défense et Sécurité nationale ? Dans le langage commun, il s’agit du rôle principal dévolu à la communauté du renseignement. Dans un monde aussi fragmenté et dangereux que complexe et imprévisible, il devient incontournable de bien connaître afin de mieux anticiper.

Un impératif : bien connaitre

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Comment comprendre le monde du XXIe siècle, marqué au sceau du retour de la puissance et de la défiance, sans adopter une démarche aussi globale qu’objective ?

Une démarche globale orientée vers le temps et l’espace : même si Paul Valéry considère que « l’histoire est la science des choses qui ne se répètent pas », faire l’impasse sur ses leçons est suicidaire. Un constat s’impose. Les échecs de l’action extérieure s’expliquent souvent par une méconnaissance de l’Histoire des peuples, des civilisations, des coutumes locales… Gengis Khan, Britanniques, Soviétiques, Américains avec le concours de l’OTAN, ont payé le prix fort pour avoir ignoré la célèbre formule « Afghanistan, cimetière des empires ».

À cet égard, le projet américain visant à transformer ce pays en une nouvelle Suisse relevait de la chimère. Ces mêmes échecs puisent également leurs racines dans une méconnaissance de l’espace, de la géographie. Imaginer un seul instant que le changement de régime en Libye de 2011, et la forte déstabilisation de celui de Bachar al-Assad dans la foulée des « printemps arabes », n’auraient aucune conséquence sur l’environnement proche et lointain de ces deux États dénotait une inconséquence coupable pour avoir fait l’impasse sur le réel et l’indépendance.

Une démarche objective ancrée dans le réel et l’indépendance : souvenons-nous de cet avertissement de Charles Péguy pour qui « il faut toujours dire ce que l’on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit ». Ce n’est pas toujours tâche aisée dans cette période de conformisme de la pensée, de contrôle de la parole et de l’écrit. Au pays des Lumières et de la liberté d’expression, il n’est pas toujours facile de nommer les choses, de s’en tenir à la « vérité des faits » (Hannah Arendt), de penser en toute indépendance.

« Il faut toujours dire ce que l’on voit. Sutout, il faut toujours voir ce que l’on voit ». Charles Péguy. Photo Pixabay

 Le politiquement correct est un censeur implacable qui conduit au déni du réel, au cadenassage de la pensée. Rappelons ce que nous disait Albert Camus « mal nommer les choses c’est ajouter aux malheurs du monde ». Pour jouer de la trilogie passé/présent/avenir dont les termes sont intrinsèquement imbriqués, les décideurs ont besoin d’une connaissance parfaite des faits et d’une pensée indépendante. Nous en sommes loin à l’heure du primat des communicants, des influenceurs, des visiteurs du soir…qui débouche sur une « crise de la connaissance ».

Sans cette connaissance fine du monde qui est l’apanage de la communauté du renseignement, impossible d’anticiper le monde de demain !

Une obligation : mieux anticiper

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Comment se préparer à affronter risques et menaces du monde de demain sans adopter une démarche aussi proactive que prospective ?

Une démarche proactive libérée des contingences du quotidien : plus le temps passe, plus les acteurs enviés du monde d’hier sont relégués au statut peu enviable de spectateurs, de commentateurs du monde d’aujourd’hui et de demain. Plus le temps passe, plus il faut apprendre à se détacher du buzz médiatique pour prendre distance et hauteur suffisantes par rapport à l’évènement. Plus le temps passe, plus il faut porter attention aux signaux faibles, souvent annonciateurs de signaux forts, voire de catastrophes de toutes sortes. Plus le temps passe, plus il faut se poser les bonnes questions, autrement dit celles qui fâchent parfois mais qui font toujours progresser la réflexion stratégique. Et cela afin de ne pas prêter le flanc au soupçon de l’impréparation souvent mis en avant, à juste titre, de nos jours. Plus le temps passe, plus il faut imaginer un monde parallèle, intellectuellement parlant, qui échapperait aux tourments éphémères du monde réel d’aujourd’hui mais qui préparerait au monde virtuel de demain. Car rien n’existe sans la féroce volonté de pionniers de la réflexion du long terme, de l’improbable.

 

Discerner des repères pour anticiper le monde de demain. Photo Pixabay

Une démarche prospective tournée vers l‘improbable : reconnaissons, que de nos jours, « il n’y a pas de précurseurs, il n’y a que des retardataires » (Jean Cocteau) ! C’est là le drame de notre époque de l’immédiateté, du manque de passeurs d’idées, de la rareté de non-conformistes disposés à faire exploser les clichés de la bien-pensance. Aujourd’hui, fait cruellement défaut une vision du futur qui prenne en compte la maîtrise du changement pour mieux s’y préparer (Cf. multiplication des nouvelles technologies dans la prochaine décennie). Une vision qui ne se résume ni à la communication, ni à l’incantation. Ce n’est pas une simple coïncidence si l’approche prospective semble être une sorte de chasse gardée de la communauté du renseignement comme le démontre le dernier Rapport de la CIA intitulé « Comment sera le monde en 2025 ? ». Dans un monde idéal, comme on évalue financièrement les politiques publiques, on devrait apprécier leur dimension prospective sur le moyen et long terme.

« À force d’oublier l’essentiel pour l’urgence, on oublie l’urgence de l’essentiel » (Edgar Morin).  C’est bien l’un des principaux dangers qui guettent nos responsables adeptes de la politique dite de l’essuie-glace, un évènement chassant l’autre. Il faut en finir avec l’hypocrisie. Ce ne sont ni les algorithmes, ni l’intelligence artificielle qui remplaceront l’intelligence humaine, sa capacité de comprendre et de se projeter dans l’avenir. A défaut d’être l’unique instrument de notre boîte à outils, le renseignement, concept appréhendé dans son acception large, apparait comme l’une des clés incontournable de compréhension du futur.

S’informer pour comprendre. N’est-ce pas là le principal défi d’un futur incertain et imprévisible ? N’est-ce pas là l’impératif ambitieux mais indispensable dans un monde où le désarroi prévaut face à un avenir qui se dérobe ? Comme se plaisait à le souligner François Mitterrand : « Il y a toujours un avenir pour ceux qui pensent à l’avenir ». In fine, le renseignement n’est-il pas une sorte de nouveau Discours de la méthode à l’intention des décideurs ?

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(*) Vincent Gourvil est le pseudonyme d’un Haut fonctionnaire.

Bonne lecture et rendez-vous le 01 novembre 2021
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