TERRORISME, GUERRE, ISLAM POLITIQUE :
LE GRAND MELANGE

Eric Delbecque (*)
Expert en sécurité intérieur

Première partie :
Ce n’est pas la guerre

Publier la critique d’une série télévisée, « Homeland » en l’occurrence, n’est pas notre vocation. Mais l’auteur de cet article y voit une formidable illustration de ses propos. Lisez ce qu’il en dit : « elle combine une intrigue haletante, des acteurs fantastiques et une mise en perspective soignée du climat mental d’une époque, dans un pays leader, les États-Unis. Il faut se laisser emporter par les aventures hors du commun du sergent Nicholas “Nick” Brody et de l’officier de la CIA Carrie Mathison. Cela permet de comprendre ce que les Américains échouent lourdement à saisir dans le djihadisme. Ils l’envisagent à la fois comme un phénomène auquel on peut faire classiquement la guerre et ils le ratent comme idéologie. Double erreur, double piège, une impasse ».                                                                                         
L’article d’Éric Delbecque est si riche que nous préférons le diffuser en deux parties. Il démontrera cette semaine que le terrorisme n’a rien à voir avec la guerre. La prochaine fois, il confrontera terrorisme et idéologie.

L’assimilation du terrorisme à une forme de guerre peut présenter un intérêt politique en suscitant une forme de mobilisation collective. Mais filer la métaphore conduit à une impasse absolue dans la mesure où les deux phénomènes sont fondamentalement différents et que l’utilisation du mode guerrier est par nature impuissante à traiter le terrorisme. Le meilleur traitement thérapeutique du monde perd tout son intérêt s’il n’est pas appliqué à la maladie pour laquelle il a été conçu. Or, les différences structurelles entre le terrorisme et la guerre sont multiples.

Ce n’est pas la guerre

La lutte contre le terrorisme ne connaît pas d’ennemi au sens militaire du terme. Le cadre juridique du conflit armé qui permet d’éliminer physiquement son adversaire n’est pas applicable. Le « terroriste » se considère généralement comme un combattant, mais ne l’est pas aux yeux du système politique qu’il attaque. Lui reconnaître la qualité de combattant va donc au-devant de ses attentes en lui conférant la légitimité à laquelle il aspire. Ce décalage est consubstantiel à la notion de tout conflit asymétrique. C’est la raison pour laquelle la « guerre » d’Algérie n’a été considérée comme telle qu’a posteriori. Durant les opérations, il ne pouvait s’agir que de « maintien de l’ordre ». Considérer le « terroriste » comme un combattant présenterait en outre un inconvénient majeur en lui permettant de bénéficier de garanties qui interdiraient notamment toute forme d’interrogatoire.

Il ne manquera pas de voix pour clamer que tout ceci est du juridisme et que face à des terroristes qui piétinent les valeurs les plus élémentaires, nous serions bien bêtes de nous embarrasser de ces arguties. Ces objections pourraient peut-être avoir du sens si le combat des démocraties occidentales n’était pas conduit sous la bannière de la légalité internationale. Défendre une cause en foulant aux pieds ses principes élémentaires n’est pas seulement discutable au plan éthique : c’est une erreur stratégique majeure dont l’exploitation contribue largement à grossir les rangs de nos adversaires.

Le concept de « guerre au terrorisme » est porteur d’un autre péché originel : se lancer dans une guerre implique de s’employer à la gagner. Une guerre militaire classique a un début, un milieu et surtout, une fin. Or il n’y a pas de fin à certaines formes de terrorisme et le djihadisme est de ceux-là. Il n’y a ni interlocuteur avec qui négocier, car les groupes qui participent du djihadisme sont multiples et fonctionnent davantage comme des franchises qu’en organisations structurées ; ni négociations, car nous sommes en présence d’un terrorisme de rupture dont l’objet exclut toute forme de compromis. Déclarer la guerre à un ennemi impalpable qui ne négociera jamais implique de se lancer dans une guerre dont on ne pourra jamais annoncer la fin avec certitude. Reste « l’éradication », objectif affiché au lancement du concept de « war against terror », aberration absolue consistant à prétendre que l’on sera en mesure de s’assurer à l’échelle planétaire que personne ne sera plus jamais en mesure de commettre un attentat. Déclarer la guerre au terrorisme, c’est ouvrir une porte qu’on ne saura jamais fermer.

Trois formes de violence.

Il existe schématiquement trois formes de violence politique armée : la guerre, la guérilla et le terrorisme. La guerre militaire (car il en existe d’autres, notamment économique) est le mode d’affrontement classique, État contre État, peuple contre peuple, armée contre armée. Ce mode de « continuation de la politique avec l’apport d’autres moyens » est toutefois réservé à des acteurs disposant de capacités suffisantes pour affronter l’ennemi avec des moyens conventionnels : une armée, ce qui suppose l’existence d’une population importante et des unités militaires ce qui nécessite de l’argent, du temps et des infrastructures pour la formation, l’entraînement et le soutien.

Quand un acteur, étatique ou non, ne dispose pas de ces moyens, il est contraint de se replier sur un autre mode de violence politique : la guérilla, littéralement la « petite guerre », est une forme de guerre dégradée dans laquelle l’acteur le plus faible évite l’affrontement pour privilégier des opérations ciblées dans un contexte où le rapport de force lui est favorable. La définition donnée par Mao est lumineuse : « notre stratégie est de nous battre à un contre mille, notre tactique est de nous battre à mille contre un ». La guérilla permet donc de compenser un rapport de force défavorable par une manœuvre fondée sur le mouvement et la surprise, mais elle consiste toujours à conduire des occupations de combat avec des forces militaires ou paramilitaires disposant d’un minimum de formation et de moyens matériels. Les conditions pour conduire une guerre de guérilla ne sont donc pas toujours réunies ce qui contraint de recourir à la troisième forme de violence politique qu’est le terrorisme. Il n’est alors pas nécessaire de disposer d’unités de type militaire ni de matériels. Quelques hommes résolus utilisant toute forme d’arme par destination permettent, sinon de remporter des avantages de type militaire, de créer une situation d’insécurité chez l’adversaire.

Les frontières entre ces trois formes de violence ne sont pas étanches et l’évolution des rapports de force conduit fréquemment à passer de l’un à l’autre. Ainsi, la résistance française, sans moyens et sans soutiens, débute sous la forme d’actions de type terroriste avec des attentats ciblés contre l’occupant et les collaborateurs. La constitution des maquis permet d’enchaîner sur une forme de guérilla et l’intégration d’une partie des maquisards dans la première armée en 1944 permet de finir le conflit sur le mode guerrier. À l’inverse, après la guerre des Six Jours, conflit classique, la résistance palestinienne s’organise sur le mode d’une guérilla. Mais la supériorité militaire d’Israël, sur un territoire exigu et sans zone sanctuarisée, conduit rapidement à la déroute : dès le début des années 1970, le combat continuera donc sur le mode terroriste.

Les trois modes peuvent s’enchaîner dans le temps, mais peuvent également être utilisés simultanément pour tenir compte des rapports de force locaux. Il peut donc exister dans une entité donnée, des composantes de différentes natures. C’est souvent le cas dans les groupes djihadistes structurés depuis une trentaine d’années, ce qui conduit certaines analyses superficielles à une grande confusion dans l’appréhension des moyens et des capacités de nuisance des entités djihadistes – laquelle entraîne des conséquences dramatiques dans la définition des stratégies. Ainsi Al Qaïda a-t-elle toujours été considérée comme une organisation terroriste alors qu’il s’agissait pour l’essentiel d’une force de guérilla, constituée à l’origine pour lutter contre l’Armée rouge en Afghanistan. Les moyens financiers ainsi que les milliers d’hommes qui ont transité par les camps d’entraînement étaient prioritairement voués à une guerre de guérilla. Le fantasme relatif aux dizaines de milliers de terroristes « dormants » n’avait pas de sens, car la quasi-totalité des hommes formés l’avait été au combat et non à la commission d’attentats.

La focalisation sur le financement du terrorisme n’a pas davantage de sens. Elle révèle d’ailleurs la méconnaissance du phénomène par certains décideurs : le terrorisme est par essence l’arme du faible, l’arme du pauvre. Les sommes significatives drainées par Ben Laden étaient pour l’essentiel destinées à la composante militaire d’Al Qaïda. Le coût des attentats du 11 septembre 2001 a été estimé à 300 000 dollars – une poussière –, les attentats postérieurs (Londres, Madrid, Paris) ont coûté quelques milliers d’euros… La lutte contre le financement avait un sens quand il s’agissait de lutter contre des organisations structurées comme l’IRA ou ETA, qui salariaient des « terroristes de carrière ». Le mode de fonctionnement en réseau des organisations djihadistes et le recours à des « terroristes jetables » a fondamentalement changé la donne. Plus que jamais, le terrorisme est l’arme du faible et ce qui le différencie de la guerre ou de la guérilla est son exceptionnel rapport « coût-efficacité ». Les attentats s’attaquent à des « cibles molles », une charge à quelques dollars peut tuer des dizaines de personnes. La capacité de nuisance d’un groupe recourant au terrorisme n’est quasiment pas corrélée aux moyens financiers dont il dispose.

Eric Delbecque (*)
Docteur en Histoire Contemporaine, diplômé de Sciences Po et de la Sorbonne. Il a enseigné à Sciences-Po, l’ENA, l’ENM et à l’EOGN. Il est conférencier à l’IHEDN, au CHEMI, et à l’École de Guerre Économique. Il fut conseiller défense auprès du ministre de l’Intérieur (2009 – 2012) et responsable de la sécurité de Charlie-Hebdo après l’attentat de 2015. Il est par ailleurs colonel de réserve de la gendarmerie nationale. Il est l’auteur de nombreux ouvrages sur l’intelligence économique et la sécurité nationale.


Bonne lecture et rendez-vous le 27 janvier 2020
avec le n°130 d’ESPRITSURCOUF

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