DIVORCE
BREXIT INTROUVABLE
EUROPE IMPROBABLE

Par Guillaume Berlat
Chroniqueur de Géopolitique mondiale

 « Le mariage est la cause principale de divorce » nous rappelle Oscar Wilde. Le mariage contre-nature du Royaume-Uni avec la Communauté économique européenne (CEE) en 1973 (souvenons-nous des fortes réticences du général de Gaulle à l’encontre de ce projet auquel il avait mis son veto) débouche tout naturellement sur un divorce avec l’Union européenne (UE) en 2019 (conséquence du vote du peuple britannique en faveur du « Brexit » du 23 juin 2016). L’Histoire reprend le dessus après un intermède de moins d’un demi-siècle, 46 ans plus précisément. Un retour pur et simple à la normale, à la vocation insulaire de ce pays. Tout est bien qui finit bien, pourrait-on dire ! Sauf que cette plaisanterie lancée depuis deux ans ne pourrait être que les zakouskis d’un festin encore plus indigeste concocté par les peuples dans un avenir pas si éloigné. Qui sait ?

Les caves se rebiffent aux quatre coins de l’Europe contre les Diktats et autres Oukazes venus d’un monstre européen qui ne cesse de les mépriser. Revenons un instant sur ce tsunami, ce séisme de forte magnitude que représente le « Brexit ». Alors qu’il remonte à juin 2016, aucune conséquence de ce signal fort n’a, semble-t-il, été tirée depuis. Au niveau européen, c’est « business as usual ». Or, pour prévenir la répétition de tels phénomènes – dont la survenance n’est pas exclue – l’on se contente de remèdes anodins, de remèdes de bonne femme qui ne sont pas à la hauteur de l’enjeu. Un éternel remake de la politique du chien crevé au fil de l’eau qui conduit naturellement aux prémices de « l’étrange défaite » (Marc Bloch).

UN SÉISME DE FORTE MAGNITUDE

Le présent est souvent une préfiguration du futur même si les élites font sembler de ne rien voir et de moquer les Cassandre. Ils n’ont toujours rien compris à la claque anglaise administrée il y a plus de deux ans. Manifestement, ils ne semblent pas avoir compris que les prochaines élections au Parlement européen pourraient se transformer en magistrale fessée populaire, en grave déculottée des élites.

La claque anglaise présente

Une fois le divorce à l’amiable prononcé à Bruxelles dans une atmosphère morose, il reste – et ce n’est pas le moindre des problèmes – à déterminer les conditions concrètes de la séparation. Et, dans la diplomatie, comme dans d’autres domaines, le diable se cache dans les détails.

Le divorce est consommé. En ce dimanche 25 novembre 2018, les chefs d’État et de gouvernement des 28 actent les grandes lignes de l’acte de séparation entre Londres et ses Vingt-sept partenaires. Deux documents (un pavé de presque 600 pages, assorti d’une déclaration politique esquissant la relation future entre le Royaume-Uni et l’UE) scellent ce constat de désaccord, d’incompatibilité d’humeur entre la Perfide Albion (moins habile négociatrice que dans le passé) et le continent européen. En plus de l’adoption avec Londres de ces deux documents, les Vingt-Sept endossent en parallèle une autre déclaration soulignant leurs priorités pour la future négociation : la pêche, éviter le dumping économique, etc.

Cette nouvelle négociation, qui promet d’être aussi complexe et dure que celle du divorce, commencera formellement entre Londres et Bruxelles dès le 30 mars 2019. Ainsi, une nouvelle page dans la relation tumultueuse entre les deux parties s’ouvrira. Nul ne peut encore dire à ce stade de quoi l’avenir sera fait ! Tony Blair se montre pessimiste sur l’avenir de l’accord, envisageant même la tenue d’un second referendum. Faisons preuve d’un minimum de patience et nous verrons bien sur quoi débouche le Brexit pour le Royaume-Uni et pour ses Vingt-Sept partenaires !

Le pire est à venir. En principe, les futures discussions devraient en principe aboutir à un accord de libre-échange, assorti d’une série de conventions bilatérales (sécurité, pêche, etc…) au plus tôt d’ici fin 2020. Ou fin 2022, si les Britanniques décident de prolonger la période de transition. Ce sommet du 25 novembre 2018 pend acte en effet une étape essentielle d’un processus désormais difficilement réversible : le départ du Royaume-Uni de l’Union européenne. « Ce n’est pas une victoire, c’est un divorce. Et un dimanche matin, personne n’a envie de s’attarder à Bruxelles » glissait un diplomate ces derniers jours. Petit à petit, la page d’une communauté réduite aux acquêts se tourne. Si le Parlement de Westminster accepte les termes de l’accord conclu le 25 novembre 2018, le Royaume-Uni verra dans les prochaines années si la séparation est plus profitable ou non que le maintien de la coexistence conjugale. Theresa May semble, aujourd’hui, avoir plus de fil à retordre avec son Parlement britannique – au sein duquel la démocratie est particulièrement vivace – qu’avec les Vingt-Sept – au sein desquels le mot démocratie est un gros mot, une incongruité.

La claque populaire future

La défaite des élites. L’Union européenne sort groggy de cet épisode britannique, elle qui se pensait solide comme le roc. Elle se prépare – elle ne se prépare pas, pour être plus exact – à un nouvel Uppercut que risquent de lui envoyer les peuples européens à l’occasion des prochaines élections au Parlement européen du 26 mai 2019, la mettant ainsi au tapis. Les dirigeants français commencent tout juste à percevoir les risques d’un vote protestataire qui verrait le Rassemblement national arrivait en tête du scrutin en France et les partis eurosceptiques l’emporter chez nos partenaires. Un soufflet diplomatique cru 2019. Une Berezina de la bienpensance, du prêt-à-penser face aux populistes (terme vague et difficile à définir), nationalistes et autres souverainistes honnis. « Le populisme a quelque chose à voir avec la mémoire des peuples : c’est une manière de faire appel à leur inconscient, chargé de souvenirs déposés par l’Histoire ». Or, nos élites ne semblent pas vouloir comprendre qu’elles sont les représentants du peuple qui est souverain quoi qu’elles puissent dire (« la peste brune », la « peste jaune » … en parlant du mouvement de protestation des « gilets jaunes » que les politiques n’avaient pas anticipé).

Force est de constater que les élites sont fatiguées en Europe et, en particulier, des deux côtés du Rhin (Cf. l’inexistence du couple franco-allemand). L’Union européenne n’a plus les faveurs de ses citoyens auxquels elle était censée apporter bonheur et prospérité dans un havre de paix à l’abri des multiples convulsions d’un monde sans maître et sans règles. Or, les peuples ne sont pas écoutés. Ils sont jugés incapables de comprendre le monde et ses spasmes.

La revanche des peuples. Imagine-t-on un seul instant que les peuples incultes se rebellent contre les technocrates arrogants pour leur infliger une déculottée mémorable ? À trop les mépriser, les peuples finissent toujours par se rebiffer. Le Brexit fut leur premier geste de mécontentement face aux dirigeants de l’Union européenne au fil des ans. Il y en aura vraisemblablement beaucoup d’autres dans les mois, les années à venir. Quelques piqûres de rappel pour nos amnésiques et autres somnambules qui se prétendent hommes et femmes d’État alors qu’ils ne sont que de vulgaires hommes et femmes politiques, terme pris dans son acceptation la plus péjorative. Cela crève les yeux pour celui qui prend la peine de mesurer le déficit de confiance entre les citoyens et leurs dirigeants. Et si rien ne change, c’est un gouffre qui risque de s’installer partout en Europe, voire déboucher sur un retour de l’Histoire des années 1930. À quand un discours de la méthode pour sortir du chaos dans lequel elle se trouve ?

Les coups de boutoir de Donald Trump contre l’Union européenne (technique du croc-en-jambe) ne lui fournissent-ils pas une occasion rêvée pour repenser sa nature, son périmètre, son fonctionnement ? Toutes questions auxquelles il serait urgent de répondre si l’Union européenne ne veut pas subir le sort de feu la SDN en 1940. Mais, nous n’en sommes pas là. En effet, Emmanuel Macron commence seulement à découvrir aujourd’hui ce qu’est véritablement une Europe sans cap, sans objectifs précis et sans moyens de lutter contre ses concurrents directs (États-Unis, Chine). Une Europe qui ne sait pas où elle va !

Une Europe à la dérive. Une Europe qui fonce dans le mur en accélérant et en faisant usage de son avertisseur sonore et lumineux. Telle est, une fois de plus, la dure réalité d’une construction européenne sur des sables mouvants. L’édifice se fissure au fil des mois, au fil des ans mais l’architecte ne se précipite pas pour éviter que l’immeuble bruxellois ne s’effondre comme les immeubles de Marseille, il y a peu.

En raison de la gravité du mal qui frappe le continent européen, il aurait été utile si ce n’est indispensable, de se pencher sérieusement sur les raisons de la colère des peuples (symptômes du mal européen) afin d’y apporter les réponses indispensables. Or, à ce jour, nous sommes encore loin du compte.

 

UNE FORCE D’INERTIE INCOMMENSURABLE

Alors que le mal profond dont souffre l’Europe est gravissime, les médecins penchés à son chevet lui prodiguent bonnes paroles et remèdes inadaptés. Et la situation pourrait dégénérer sur un cancer généralisé par prolifération incontrôlé des métastases.

Un cancer généralisé inquiétant

Le moins que l’on soit autorisé à dire est que pour recoudre une Europe en lambeaux, il faudrait en finir avec l’Europe de l’improvisation qui nous a conduit au point où nous nous trouvons aujourd’hui, sans parler de ce qui risque de se passer demain.

Une Europe déchirée. L’Union européenne ressemble de plus en plus à une désunion de l’Europe. L’unanimité des Vingt-Sept est des plus fragiles. À la première occasion (statut de Gibraltar, accès des pécheurs européennes aux zones britanniques, statut de l’Irlande…), cette splendide unanimité risque de voler en éclats au sein d’une Europe passablement fracturée (Groupe de Visegrad auquel il faut ajouter l’Autriche, l’Italie…). La position de l’Allemagne est loin d’être claire. C’est à une véritable crise structurelle, systémique que l’Union européenne est confrontée. Les maux sont bien documentés.

Le patient est incapable de faire face aux défis de toutes natures qui l’assaillent : défi migratoire (avec les pays du Sud) en priorité, défi climatique (au sein même de l’Union avec les pays accrocs du charbon), défi commercial (avec la Chine en particulier), défi identitaire (avec les États de l’Union qui veulent affirmer ce qu’ils sont), défi sécuritaire (face au terrorisme et face aux Américains), défi numérique (face aux GAFA), défi budgétaire (aménagement de la zone euro renvoyé aux calendes grecques), défi financier (rôle de la Banque centrale européenne) … À titre d’exemple, une défense européenne indépendante est la condition d’une existence politique de l’Europe en tant qu’alliance libre des peuples libres choisissant leur destin. Mais, nous en sommes encore loin aujourd’hui.

Une Europe de l’improvisation. Or, face à toutes ces crises, un constat s’impose : l’Union européenne improvise. Elle ne sait pas anticiper les crises. Ce qui est grave et explique en partie sa dérive continue. Il nous semblait que gouverner, c’était prévoir. À Bruxelles, gouverner, c’est procrastiner. On s’écharpe sur des virgules, des mots, laissant de côté la substance pour éviter les problèmes. Au passage, on s’échange quelques amabilités par tweets interposés. Pire encore, chacune des crises dévoile la vulnérabilité de l’Europe en dépit de la présence d’une cohorte de pseudo-experts de la chose bruxelloise.

L’Union se révèle être une Europe de l’événementiel. Le conseil européen en fournit un brillant exemple, il est incapable de la moindre réflexion suivie d’une action cohérente et déterminée. Existe-t-il une feuille de route agréée par tous les États membres de l’Union européenne pour la prochaine décennie ? La réponse est négative. On navigue à vue en adepte bien connu de la diplomatie du chien crevé au fil de l’eau, de la diplomatie de la godille, de la diplomatie de l’essuie-glaces (un sujet chassant l’autre). Pire encore, l’Union ignore la volonté des peuples. Et fait ainsi le jeu des populistes. Sa politique arrogante en est le meilleur des carburants. Pour ce qui est des remèdes à la crise, vous repasserez. Circulez, il n’y a rien à voir.

Un remède de bonne femme

Une fois de plus, nos dirigeants commencent à peine à désiler les yeux. Ils en sont encore au temps de la sidération (un homme surpris est un homme désarmé, dit-on, ce qui vaut encore plus pour les dirigeants européens). À quand le temps béni de la réflexion, terme qui a de moins en moins cours dans notre civilisation médiatique de l’instantanéité, du buzz, du panurgisme de la pensée pour ne pas dire de la dictature de la pensée ?

Le temps de la sidération. Comme dit l’autre : « L’histoire fourmille d’évènements tragiques, nous les regardons avec une ignorance qui alimente notre méfiance ». Alors que le mal nécessiterait un remède de cheval, on s’en tient aux remèdes classiques : politique du chien crevé au fil de l’eau, création d’un comité Théodule (à l’instar du haut conseil pour le climat pour calmer la colère des « gilets jaunes »), procrastination à l’infini sur des problèmes de procédure, refus d’établir des priorités entre l’accessoire et le principal, politique de l’anathème à l’encontre des eurosceptiques, diplomatie de la sanction des déviants en lieu et place d’une diplomatie du compromis et de la conciliation, diplomatie de Tartuffe (cachez ce mal/sein que je ne saurais voir, … ).

Qui trouve le temps de se poser pour réfléchir calmement aux défis auxquels il est confronté et doit apporter une réponse cohérente ? La réponse est dans la question. Emmanuel Macron confond allégrement urgence et précipitation. Nous en mesurons quotidiennement les résultats désastreux tant sur la scène intérieure que sur la scène internationale.

Le temps de la réflexion. Dans un monde raisonnable, les chefs d’État et de gouvernement devraient décider une pause pour ce bateau ivre, une réflexion pour s’accorder sur les causes de la dérive inquiétante du navire qui a pour nom Europe et, seulement ensuite, un consensus sur grands principes devant guider le changement de cap. Or, il n’en est rien. On continue comme avant. Le Congrès s’amuse de conseil en conseil européen avec la même liturgie. Que propose Emmanuel Macron avec une constance qui mérite louange ? La création d’une armée européenne dont personne ne veut, et surtout pas les Américains qui tiennent à l’Alliance atlantique comme à la prunelle de leurs yeux pour maintenir les Européens dans un état de servitude volontaire.

 « Une place pour les rêves. Mais les rêves à leur place » (Robert Desnos). Finis les rêves d’une Europe éternelle bâtie par les peuples, pour les peuples et avec les peuples ! Finis les rêves d’une Europe protectrice contre les méfaits d’une mondialisation débridée ! Finis les rêves d’une Europe antidote contre les fièvres nationalistes ! Finies les rêves d’une Europe puissance qui compte sur la scène internationale ! L’Europe vit un cauchemar dont elle ne parvient pas à sortir faute de lucidité et de réalisme. L’Union européenne est un organisme affaibli, miné de l’intérieur. Il n’y aura de réelle valeur ajoutée de l’Europe que lorsque cette dernière aura avancé sur la voie de sa refondation politique. Et c’est précisément ce qui n’a pas été fait et n’est pas en voie de l’être.

Il faut cesser d’adresser aux citoyens des messages contradictoire qui brouillent l’essentiel. Le temps des hypocrisies, des fausses pensées est révolu. La lucidité et l’ambition doivent présider à un changement de logiciel pour prévenir « les sombres temps » (Hannah Arendt).

En dernière analyse, « la priorité n’est pas de relancer l’Europe sur des bases inchangées mais, au préalable de rétablir le lien entre élites et populations. Il faut que les élites deviennent plus réalistes, moins arrogantes, plus à l’écoute des demandes légitimes des peuples ».

Faute de quoi, le résultat est là et bien là : un divorce à l’anglaise.

Vous pouvez lire l’article complet sur le site http://prochetmoyen-orient.ch/

 
Le site Proche & Moyen-Orient  est répertorié 
dans la rubrique Revues et Lettres de la "Communauté Défense et Sécurité" d'ESPRITSURCOUF.fr

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Vous pouvez aussi consulter :

BREXIT TRANSITION MODE D’EMPLOI par Elvire Fabry et Marco de Toffol de l’Institut Jacques Delors

BREXIT BLUES par Jean Dominique Giuliani de Fondation Maurice Schuman

 


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