LA SYRIE :
UN DÉSASTRE FRANÇAIS ?

Par Richard Labévière,
Rédacteur en Chef

 

Dernièrement sur les ondes de France Inter, le chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian a dit au sujet de la question d’IDLIB que « Bachar al-Assad a gagné la guerre. Il faut le constater, mais… il n’a pas gagné la paix ». Plutôt que de se réjouir de la fin prochaine d’une guerre hélas très meurtrière, le ministre a, une nouvelle fois, succombé à la « diplomatie du perroquet » sans esquisser le moindre mea culpa pour notre politique étrangère, véritable désastre depuis la décision prise par son prédécesseur Alain Juppé de fermer l’ambassade de France à Damas en mars 2012.

A la suite de cette décision incompréhensible et lourde de conséquences – s’il fallait fermer les ambassades de France dans tous les pays avec lesquels nous avons quelques différends, on finirait par ne plus parler qu’avec la Confédération helvétique ou la Papouasie extérieure, et encore… – s’est imposée une série d’affirmations proprement idéologiques : Bachar est le seul responsable des centaines de milliers de morts de la guerre civile mais aussi régionale ; Bachar tue son peuple (avec des armes chimiques) ; Bachar est le seul dictateur de la région (sous-entendu, l’Arabie saoudite et les autres pays sunnites de la région sont autant de démocratie-témoins..) ; Bachar doit partir, etc. Et Laurent Fabius affirmait notamment que « les p’tits gars de Nosra font du bon travail » ou que « Bachar n’a pas le droit d’être sur terre… »

Pour l’instant, trois raisons essentielles expliquent partiellement ce désastre français :

1) avec le chiraquisme finissant (dans les eaux du G-8 d’Evian en juin 2003), une école néo-conservatrice française (surgeon de sa maison-mère américaine) a fait main-basse sur le Quai d’Orsay, une partie du ministère de la Défense et de l’Elysée avec un alignement inconditionnel sur la politique étrangère américaine.

2) la multiplication de substantielles ventes d’armes françaises à l’Arabie saoudite, aux Emirats arabes unis, au Koweït, à l’Egypte et d’autres, obligent à quelques contorsions sélectives en matière de défense des droits de l’homme ;

3) une ignorance « crasse » de l’histoire, de la géographie et de l’anthropologie des Proche et Moyen-Orient gagne du terrain chez nos élites politico-administratives alors qu’il n’y a pas si longtemps encore l’école orientale du Quai tenait le haut du pavé…

Malgré plusieurs répressions coloniales extrêmement brutales durant le Mandat, malgré la donation en 1939 du Sandjak d’Alexandrette de la Syrie ( Antioche) à la Turquie, malgré le transfert de la technologie nucléaire à Israël et bien d’autres décisions de ce type, la France éternelle conservait néanmoins en Syrie une très bonne image, une certaine estime, sinon une estime certaine.

 Depuis trente ans, l’auteur de ces lignes y constatait un « désir de France » intact et polymorphe. De Victor Hugo au général de Gaulle en passant par la blanquette de veau et la diversité de ses terroirs, la belle France était considérée comme un pays occidental atypique – très à part – car porteur de cette troisième voix/voie gaullienne qui fait tant horreur aux « néo-conservateurs » et autres mondialistes…

Quelques secondes de rêve :

  • si la France était restée (par le biais de son ambassade à Damas et de ses excellents connaisseurs de la Syrie,) en position d’observateur, comme a su le faire l’Allemagne et d’autres pays européens ;
  • si la France était restée fidèle à sa troisième voie proche-orientale historique, elle serait aujourd’hui au centre du jeu, à armes égales avec la Russie et l’Iran.

Elle serait en position de médiatrice, pièce maîtresse de la reconstruction politique et économique à venir.

Au lieu de cela – et aux antipodes de ses intérêts vitaux – elle s’est mise délibérément hors-jeu, hors des processus d’Astana et de Sotchi (et pas seulement par russophobie délirante), n’occupant plus qu’un strapontin dans la négociation de Genève, essayant laborieusement de revenir par le biais de l’action humanitaire et du retour des réfugiés. Hormis les erreurs précédemment soulignées, comment les responsables de notre pays ont-ils pu se tirer dans le pied à ce point ?

AU BOULOT !

Parce qu’il ne faut plus nous raconter d’histoires et revenir au réel – plusieurs hauts responsables syriens nous l’ont dernièrement confirmé -, la France sera le dernier des pays auxquels fera appel la nouvelle Syrie. Et, les poules auront des dents avant de voir une société française se réinstaller en Syrie. Les Syriens préféreront se réconcilier avec les Etats-Unis et la Grande Bretagne, voire avec le diable avant de pardonner à la France éternelle ses partis pris idéologiques et ses leçons pseudo-morales ! Les Syriens feront affaire avec n’importe quelle entreprise européenne de Malte, d’Andorre, du Portugal ou d’ailleurs avant de songer à fabriquer, commercer et penser français …

Les historiens à venir nous expliqueront – un jour peut-être –

  • comment un tel désastre français fut possible ;
  • comment le pays de la Révolution de 1789, des soldats de l’An-II , jusqu’à ceux du Conseil national de la Résistance, a-t-il pu aider – en leur livrant des armes – des criminels voulant abolir la laïcité, le droit des femmes et la liberté de cultes et de croyances en Syrie ?
  • Comment notre cher pays a-t-il pu consciemment favoriser l’expansion d’un Islam radical qui a fait tant de victimes en France et dans le monde entier depuis des décennies ?

A défaut d’engager une psychanalyse collective, il faudra que les responsables de ce désastre rendent – un jour aussi – des comptes, parce que l’alignement occidental n’explique pas tout, d’autant que d’autres pays européens – répétons-le – ont choisi de ne pas aller aussi loin que la France dans le reniement, sinon la haine de soi !

Oui, la question est bien de comprendre cette névrose mortifère dont les psychiatres continuent à interroger les mécanismes. Comme les autres psychoses, la schizophrénie se manifeste par une perte de contact avec la réalité et une anosognosie, c’est-à-dire que la personne qui en souffre n’a pas conscience de sa maladie (en tout cas pendant les périodes aiguës). Cette particularité rend difficile l’acceptation du diagnostic par la personne schizophrène et son adhésion à la thérapie médicamenteuse.

En définitive et face aux échéances urgentes de la libération à venir d’IDLIB et de la reconstruction de la Syrie, notre vieux pays et ses élites ont vraiment du boulot.

Il serait temps de s’y mettre sans exclusive, ni excommunications…

 

Extrait de http://prochetmoyen-orient.ch/

 

 
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