ILS VENAIENT
DES COLONIES !

.Pascal Blanchard (*)
Historien

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……….Le centenaire de la grande guerre a ravivé dans nos mémoires le souvenir de la « Force Noire ». Autre anniversaire, moins glorieux : la débâcle de l’armée française, il y a quatre-vingts ans. Une exposition est en préparation sur les massacres des bataillons « nègres » par l’armée allemande, en mai-juin 1940. C’est l’occasion pour Pascal Blanchard de raconter brièvement l’histoire des troupes indigènes, une histoire riche et complexe, qui s’étale sur plus de deux siècles et sur plusieurs continents. Il y a tant à dire que nous devrons la publier en deux parties. Aujourd’hui, ce premier volet s’arrête avant la seconde guerre mondiale.

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L’Histoire des troupes coloniales s’inscrit dans une longue tradition. Dès le XVIe siècle, les premiers navigateurs européens qui ont abordé les côtes de l’ouest de l’Afrique ont recruté des « auxiliaires indigènes ». Ces supplétifs noirs et mulâtres sont les ancêtres des tirailleurs sénégalais. Dans les « vieilles colonies » (Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion, Les comptoirs de l’Inde), l’habitude est également d’avoir recours à des esclaves pour assurer la défense du territoire et des plantations. Les campagnes de la Révolution française et de l’Empire feront émerger de véritables unités régulières. En 1803, le Bataillon des Pionniers Noirs rejoint les supplétifs de l’Armée révolutionnaire.

Le monde arabo-musulman est également concerné. A la suite de l’expédition de Bonaparte en Égypte (1798-1801), l’article 12 de l’acte de capitulation des Français précise le statut des supplétifs arabes : ils sont libres de « suivre l’armée française ». Ces « Orientaux » sont regroupés au sein de la Légion copte, créée en avril 1800, puis intégrés à l’armée française en 1802 dans le Bataillon des chasseurs d’Orient créé à Melun. Ils seront de toutes les campagnes napoléoniennes.

L’impulsion du roi Louis-Philippe

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À partir de 1830 avec la conquête de l’Algérie, des troupes régulières « indigènes » sont recrutées, au sein d’une armée dite d’Afrique, parmi lesquelles des unités locales d’infanterie de zouaves. Leur nom vient de la tribu berbère des Zouaoua, ils comptaient parmi les contingents maghrébins au service des gouverneurs turcs avant 1830.

En 1834, un corps de cavaliers indigènes nommés spahis est mis sur pied, qui passe ensuite à trois régiments. Les ordonnances royales de 1841 organisent les troupes d’infanterie indigènes en Algérie, qui vont représenter rapidement une part importante des effectifs de l’armée d’Afrique.

Tirailleur Sénégalais
au début du 20eme siècle.
Photo colorisée,
Musée de Fréjus.

C’est dans cette tradition qu’en Afrique de l’Ouest les tirailleurs sénégalais deviennent des unités régulières en 1857. Ils participent ensuite aux campagnes coloniales africaines, au Soudan (1886-1891) ou au Dahomey (1890 et 1892-1894). Le ministère des Colonies se lance dans la seconde expédition de Madagascar (1894-1895), s’appuyant pour cela et en partie sur les combattants d’Afrique de l’Ouest et d’Algérie et un contingent réunionnais. La colonisation de l’île est aussi l’occasion de lever des troupes sakalaves de l’île de Madagascar ainsi que des Comoriens.

Les unités de l’armée d’Afrique se répartissent alors entre régiments composés d’une part de métropolitains, de citoyens français d’Afrique du Nord et d’une forte minorité de recrues de confession juive : les Zouaves, sans oublier les bataillons disciplinaires, les fameux bataillons d’Afrique et, d’autre part, de tirailleurs indigènes surnommés les  « Turcos ». S’y ajoutent les unités de cavalerie indigènes,  les Spahis, et les unités de cavalerie européennes, les Chasseurs d’Afrique.

Ces soldats, à la différence des « troupes noires », vont participer à des opérations lointaines, comme les campagnes de Crimée (1854), d’Italie (1859), mais aussi à Laghouat (1852), en Cochinchine (1858-1862), en Chine (1860), au Mexique (1861-1867) et, pour la première fois en France métropolitaine, pendant la Guerre de 1870.

Très vite ces troupes coloniales reçoivent les honneurs de la France. À la suite de la campagne d’Italie, un premier hommage leur est rendu en France en 1859 au camp de Saint-Maur. Dans le même temps, des bataillons de zouaves sont intégrés à la garde impériale tandis que quatre sculptures de ces combattants ornent le pont de l’Alma (1856) pour célébrer la bataille du même nom en Crimée.

L’espace colonial s’organise

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Aux côtés des troupes dites de l’armée d’Afrique, composée des tirailleurs algériens et des zouaves, se développe une armée coloniale qui compte les unités créées d’abord au Sénégal, puis à travers toute l’Afrique subsaharienne et, ensuite, en Indochine, à Madagascar, aux Comores, aux Antilles, en Guyane, à La Réunion, en Nouvelle-Calédonie, dans le Pacifique et à Pondichéry.

En 1900, les troupes destinées à servir outre-mer, constituées d’Européens et de « soldats indigènes », connues sous le nom de Troupes de Marine, passent au ministère de la Guerre sous le nom de Troupes coloniales. À partir de 1908, les tirailleurs sénégalais sont engagés dans la campagne du Maroc, alors que les Méharistes sont déjà omniprésents dans l’imaginaire exotique français. Créées en 1902, les compagnies méharistes sahariennes existent dans les faits depuis 1885. Le nombre de compagnies est porté alors à cinq, elles sont basées à Fort-Polignac (Tassili), Tindouff, El Oued, Adrar et Tamanrasset. Ces compagnies composées de « nomades sahariens » contribueront fortement à la conquête et au contrôle du Sahara qui ne sera « pacifié » que très tardivement.

L’espace colonial s’organise avec la création de l’AEF (Afrique Équatoriale française) en 1910, et de l’AOF (Afrique Occidentale française) ; L’idée s’affirme alors que les « troupes noires » pourraient être employées hors du continent africain (à l’image des troupes algériennes engagées en Crimée, au Mexique et en France en 1870). C’est dans ce contexte que le futur général Charles Mangin théorise, dans son ouvrage La Force noire (1910), l’utilisation de ces unités, notamment en Afrique du Nord et en Europe.

Le défilé du 14 juillet 1913, qui se déroule traditionnellement à Longchamp, va regrouper les unités issues de tout l’Empire. Alors que toutes les unités coloniales reçoivent leur drapeau en une cérémonie unique d’hommage de la République, le 1er régiment de tirailleurs sénégalais (RTS) est mis spécifiquement à l’honneur. À cette date, les tirailleurs sénégalais comptent au total trente-cinq bataillons.

Le basculement de la Grande Guerre

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Dès le début des opérations, en août-septembre 1914, dix bataillons africains, soit environ huit mille hommes, sont acheminés en France. Malgré les discours du futur général Charles Mangin, la mobilisation dans l’Empire est difficile et mal préparée. Très rapidement, l’arbitraire s’instaure avec le recrutement forcé mais on a aussi recours à un volontariat avec primes. Au final, les refus d’incorporation dans les colonies sont nombreux, comme les révoltes.

Ces troupes sont engagées, dès la fin septembre, en Picardie et en Artois puis, en octobre, dans l’Aisne. Mal préparés, les bataillons sénégalais « déçoivent ». En revanche, la conduite des vieux bataillons du Maroc à Ypres et Dixmude (Belgique) est héroïque.

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Au total, on estime entre cinq cent cinquante mille et six cent mille le nombre de soldats coloniaux venus des quatre coins de l’Empire combattre en Europe, sans oublier ceux restés mobilisés dans les colonies, ou les travailleurs coloniaux recrutés pour l’effort de guerre. Ces soldats ne combattent pas qu’en Europe. En Afrique, les colonies allemandes sont attaquées et deviendront par la suite des mandats français, comme le Cameroun ou le Togo, comme sur le front d’Orient contre les Ottomans alliés des Allemand. La visibilité de ces hommes s’accentue sur le territoire métropolitain par le biais, notamment, des milliers de blessés africains, maghrébins, indochinois et antillais soignés dans les hôpitaux ou présents dans les camps d’hivernage (mais aussi à travers les travailleurs coloniaux).

Dès 1916, les pertes humaines subies et une nouvelle révolte dans le nord du Dahomey (actuel Bénin) conduisent le gouvernement à repenser les méthodes de recrutement de 1915. Mais aussi à diversifier les territoires de recrutement (en Océanie et en Asie), à intensifier les processus de recrutements comme au Maghreb ou aux Antilles, et à changer de méthodes en Afrique subsaharienne. Malgré une pression intense, peu de régiments coloniaux participeront aux grandes mutineries en 1917.

Pour l’Afrique subsaharienne et à la demande de Georges Clemenceau, Blaise Diagne, le député du Sénégal, entre au gouvernement en janvier 1918 en tant que haut-commissaire de la République pour le recrutement en AOF. Les populations locales lui font confiance et s’engagent sur les promesses de celui qui a porté la loi du 29 septembre 1916 reconnaissant définitivement la citoyenneté française aux originaires des « quatre communes » du Sénégal. Grâce à son action, l’État-major lève plus de trente BTS qui arrivent rapidement en France (quarante mille soldats).

Au front, les bataillons, désormais mieux formés et auxquels ont été ajoutés des soldats européens et des formations venues d’Asie, s’illustrent vaillamment : les tirailleurs somalis et comoriens lors de la reprise de Douaumont à Verdun, en octobre 1916 ; les Sénégalais à Reims, au printemps 1918 ; le 12e bataillon de tirailleurs malgaches, durant les opérations de l’automne 1918.

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Publié le 23 mars 2020

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(…à suivre dans notre prochaine publication, le n°135 du 6 avril)

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(*) Pascal BLANCHARD, historien, membre du Laboratoire Communication et Politique (CNRS), est spécialiste du « fait colonial », des immigrations et de l’histoire contemporaine, codirecteur du Groupe de recherche Achac (colonisation, immigration, post-colonialisme). Il a publié ou codirigé une soixantaine d’ouvrages, notamment Décolonisations françaises. La chute de l’Empire, Éditions de La Martinière, 2020. Il est l’auteur ou auteur-réalisateur de nombreux films, et a réalisé de nombreuses expositions, dont en 2019, l’exposition Soldats noirs. Troupes françaises et américaines dans les deux guerres mondiales.


Bonne lecture et rendez-vous le 06 avril 2020
avec le n°135 d’ESPRITSURCOUF
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