« VOUS AVEZ DIT
FRONTIERES » ?

Baudouin Bollaert (*) 
Journaliste

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Voici quelques années, pour ne pas effaroucher les Britanniques, il était déconseillé d’utiliser dans les couloirs des institutions bruxelloises le « F word », autrement dit le mot « fédéral »… Aujourd’hui, un autre « F word » fait débat : le mot « frontière »…

Ah, les frontières ! De la pandémie du coronavirus au processus d’élargissement, en passant par la crise des migrants, ces lignes de démarcation entre États ou régions sont considérées par les uns comme d’illusoires barrières et par les autres, à l’inverse, comme d’indispensables protections.

A chaque crise, la même question revient : les États-membres de l’Union sauront-ils dépasser les égoïsmes nationaux pour faire prévaloir l’intérêt général ? La solidarité, qui est cœur du projet européen, l’emportera-t-elle sur le frileux repli sur soi ? Et, à chaque fois, c’est le casse-tête des frontières – frontières extérieures de l’Union comme frontières entre États membres – qui s’invite à la table des dirigeants et des citoyens européens.

Prenons le cas du coronavirus qui est, bien sûr, dans tous les esprits : après que huit pays sur vingt-sept – dont l’Allemagne, la Pologne, la France ou l’Espagne – ont rétabli les contrôles à leurs frontières intérieures pour tenter de contenir l’extension du fléau, l’UE dans son ensemble a décidé de se fermer au monde pour une durée minimale de trente jours à compter du mardi 17 mars à midi.

En même temps.

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Sage décision, dira-t-on, prise en concertation avec les pays du G-7 et qui s’étend aux pays de l’espace Schengen non-membres de l’Union (Islande, Norvège, Suisse et Liechtenstein). Mais les frontières de l’UE sont-elles pour autant bouclées à double tour ? Non, car le marché intérieur doit continuer de fonctionner pour permettre l’acheminement des marchandises, notamment les biens périssables et le matériel médical…« Il ne s’agit pas seulement d’une question économique, a expliqué Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne. Notre marché unique est un instrument essentiel de solidarité européenne. »

Comment lui donner tort ? Oui, il faut pouvoir continuer de se soigner et de se nourrir. Oui, il faut permettre aux transfrontaliers d’aller travailler dans les pays voisins. C’est une question de bon sens. Mais ce « pas de deux » ou ce « en même temps » sur la fermeture totale ou semi-totale des frontières – si tant est qu’elles puissent être totalement étanches – souligne bien la difficulté du problème qu’ont à résoudre les autorités…   

Des migrants parqués
sur l’ile de Lesbos.
Photo DR

Prenons maintenant l’exemple de la crise des migrants. Là encore, les Européens sont écartelés. Tantôt, ils agissent en ordre dispersé comme la Hongrie qui érige un mur de 175 kms de barbelés pour empêcher les clandestins de pénétrer sur son territoire ou comme l’Allemagne qui, au contraire, accueille près d’un million de réfugiés sur son sol. Tantôt, ils agissent ensemble pour renforcer les moyens de Frontex (l’agence européenne de garde-côtes et de garde-frontières) ou conclure un accord avec Ankara prévoyant le maintien en Turquie de quelques 3,7 millions de migrants en échange d’une aide financière européenne de 6 milliards d’euros.

Cet accord a fonctionné jusqu’au moment où, après avoir subi de lourdes pertes militaires dans la province d’Idlib au nord de la Syrie, la Turquie a décidé de le suspendre pour obtenir soutien et argent de ses « alliés » occidentaux. Résultat : un nouvel afflux de clandestins dans les îles grecques, notamment à Lesbos où une fillette de six ans est morte le 16 mars dernier dans l’incendie du camp de Moria. Plus de 19.000 réfugiés sont entassés dans ce camp dont la capacité d’accueil est limitée à 2600 personnes…

Un cas d’école.

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Devant une telle situation, les défenseurs des droits de l’homme se heurtent inévitablement aux avocats d’une « Europe forteresse ». Mais cette tragique affaire soulève en filigrane la question de l’adhésion turque à l’UE et, au-delà, de l’élargissement de l’Union aux pays des Balkans. Dans la course à l’élargissement, la candidature de la Turquie – officiellement actée en 1999 – constitue un cas d’école soulignant à la fois les lignes de force et de faiblesse d’une Europe en perpétuel chantier. 

Pourquoi ? D’abord, parce qu’une adhésion turque lèverait les derniers doutes sur les finalités politiques de l’entreprise. L’Union « de plus en plus étroite » du traité de Rome deviendrait un leurre. Ensuite, parce que l’équivoque sur les frontières de l’UE, elle, persiste. La Turquie est certes membre de l’OCDE, du Conseil de l’Europe et de l’Otan. Elle a même signé un accord d’union douanière avec l’UE en 1996. Mais, contrairement à la Serbie, à la Bosnie, à la Macédoine ou à l’Albanie qui appartiennent au vieux continent, elle ne se trouve pas géographiquement en Europe et constitue même, avec les républiques turcophones et musulmanes avoisinantes, une entité politique régionale qui pourrait se suffire à elle-même.

Le caractère anxiogène de cette Europe sans bornes est largement ressenti, si l’on en croit les sondages, dans l’opinion. Alors, où situer la ou les limites ? Nul ne se prononce avec certitude. Tout serait sans doute plus simple si l’Union européenne était un véritable État, avec un territoire bien défini et des frontières reconnues. Or, jusqu’à plus ample informé, l’UE n’est qu’une confédération d’États-nations, un assemblage hétéroclite – pour ne pas dire baroque – aux dimensions fluctuantes et aux pouvoirs réels mais restreints. Bref, comme le disait déjà Jacques Delors voici trente ans, un « objet politique non identifié »…

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Publié le 23 mars 2020

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Baudouin Bollaert (*)       
Ancien rédacteur-en-chef au Figaro, Baudouin Bollaert a été le correspondant de ce journal en Allemagne, Italie, Grande-Bretagne, Etats-Unis et à Bruxelles auprès des institutions européennes et de l’Otan. Il en a aussi dirigé le service Politique et les pages « Débats & Opinions ». Auteur de plusieurs livres (dont une biographie d’Angela Merkel, un livre d’entretien sur l’Europe avec Jacques Barrot et un ouvrage sur le Vatican), il collabore aujourd’hui à la revue « Politique Internationale ».



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