Stratégie et Défense :
L’actualisation de 2021

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Pascal Le Pautremat
Géopoliticien

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Selon un exercice bien connu, le ministère des Armées procède régulièrement à une réactualisation des enjeux sécuritaires et des priorités stratégiques, en fonction des évolutions observées sur l’échiquier international. Depuis 2017, on ne parle plus de « Livre blanc » mais de Revue stratégique de Défense et de Sécurité nationale.( Richard Labévière l’avait présentée en Octobre 2017 dans le numéro 29 d’ESPRITSURCOUF)
Son actualisation est parue en janvier 2021.
Vous pouvez consulter l’intégralité du dernier « Livre blanc », comme on l’appelait encore, « ACTUALISATION STRATEGIQUE 2021 » dans la rubrique LIVRES de ce numéro en cliquant ici. 

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De 1958 à 2013, il n’y eut que 4 Livres blancs (1972, 1994, 2008, 2013). Ces synthèses font le point sur les constats conjoncturels et les besoins à venir des armées. Mais, parfois, la publication semble arriver avec retard, comme en 2008 où l’état des lieux était déjà acté depuis la fin des années 1990.

Avant tout, rappelons que l’accent est toujours mis, de manière récurrente, sur l’importance de la dissuasion nucléaire, du renseignement et de la cyberdéfense. Ces domaines stratégiques seront à l’avenir davantage combinés à la recherche-développement afin de disposer des meilleures technologies. Pour autant, cette dynamique, qui donne une part croissante à l’intelligence artificielle, doit rester l’objet d’une vigilance éthique à toute épreuve.

L’idée est toujours d’avancer en matière d’autonomie stratégique en Europe. Mais l’on sait combien la Politique de sécurité et de Défense commune (PSDC) se heurte aux antagonismes internes, notamment avec les pays d’Europe centrale et orientale qui misent surtout sur l’appui des Etats-Unis, dans le cadre de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Complémentarité ou hiérarchisation entre les deux structures : tel est le cœur de la problématique depuis la fin des années 1990…

Pressions démographiques, climatiques, risques sécuritaires


Contextuellement, les autorités françaises insistent sur l’instabilité notoire de l’environnement global, tant à cause de la crise sanitaire autour du Coivd-19, que des tensions socio-économiques qui sont de plus en plus incisives. À cela s’ajoutent les rapports de force stratégiques, sources de lignes de tensions-frictions, comme en Europe (l’Ukraine), entre Etats-Unis et Russie, ou en Asie du Sud-Est, face à une Chine volontariste, en quête de suprématie en Mer de Chine et d’extension unilatérale à travers le monde, dans près de 70 pays.

Conjointement, il est clair que le terrorisme djihadiste demeure une constante, au gré de deux pôles d’ancrage persistants : la zone syro-irakienne et l’espace sahélien.

La France s’est engagée dans une modernisation et un renouvellement majeur de ses matériels militaires. Photo Arquus.

La probabilité de conflits de haute intensité


Certes, les Etats-Unis et la Russie ont finalement réactivé pour 5 ans, le 3 février 2021, l’Accord New Start, destiné à contenir et réduire le nombre d’ogives nucléaires et le volume de lanceurs dans les deux pays respectifs. Mais subsiste la délicate question de la nucléarisation de l’Iran, la propre dynamique chinoise en ce domaine, et la réalité de la menace nord-coréenne.

Les préoccupations devant la stratégie d’armement galopante de la Chine, ses velléités dans le Pacifique Sud, se heurtent aux Etats-Unis soucieux de préserver et faire progresser leurs intérêts. Le développement des ambitions de puissances régionales, comme la Turquie, en Méditerranée, ou divers États d’Asie du Sud-Est, interpellent au plus haut point. Les politiques de réarmement de ces pays et la modernisation de leurs systèmes d’armes s’achèvent après quelque 20 années d’efforts continus.

Cette situation rend crédible le retour des conflits de haute intensité. D’où le choix, en France, de réorienter en ce sens la préparation des armées.

Stratégies hybrides


Pour autant, si l’on convient d’un retour probable aux conflits de haute intensité, il faut admettre que le volume des exportations d’armes depuis des décennies ont contribué à cet état de fait. Comment s’étonner de telles perspectives lorsque l’on sait combien les industries de la défense des pays-phare en ce domaine, dont le nôtre, ont favorisé le réarmement à travers le monde, notamment au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Est ? Ainsi, au bout de 20 ans de ventes croissantes et de renouvellement d’arsenaux jugés obsolètes, nombre de pays sont désormais guidés par des gouvernements dont les exigences et les aspirations multiplient les risques d’instabilités et de crises conflictuelles.

La frégate allemande « Hambourg », en mission de contrôle de l’embargo sur les armes en Libye, a visité « amicalement » ce pétrolier. Mais les incidents se sont multipliés en Méditerranée avec la Turquie. Photo armée allemande.

Les pays, en quête d’ambitions stratégiques, déterminés à faire avancer leurs intérêts dans une logique offensive, sont dès lors portés sur le recours à une pluralité de moyens militaires et civils : vecteurs spatiaux, moyens dédiées aux action cybernétiques, sans oublier le recours à des groupes armés, que ce soient des milices, des sociétés militaires ou des agences de sécurité privées, à la solde de multinationales, elles-mêmes dédiées à des actions de prédation.

La guerre économique, via l’intelligence économique, la désinformation ou l’intoxication, tout comme les manipulations en vertu d’une instrumentalisation du droit, témoignent de l’accélération de jeux nationaux, loin des règles internationales, comme au Brésil par exemple. La sécurité collective et les coopérations interétatiques en apparaissent ébranlées ou fragilisées, sur fond d’une perte de crédibilité de l’ordre international.
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Démarche collective


Face aux enjeux et défi qui s’accumulent, l’Europe, et la France en particulier, doivent veiller à ne pas connaître de déclassement stratégique. Les frontières aériennes et surtout maritimes de l’Europe doivent être en mesure de tenir face à toute menace extérieure. Aussi s’agit-il de conforter la politique de défense européenne, qui doit être mieux partagée par les pays membres, tout en donnant une nouvelle légitimité politique à l’OTAN.

En soi, la France conserve sa dynamique, lancée en 2017, visant à consolider sa stratégie de défense, à moderniser, toujours et encore, l’outil polymorphe de défense, et à solliciter les partenaires et alliés européens afin qu’ils se mobilisent de manière conséquente. L’accent est notamment mis sur la mise en cohérence des outils capacitaires et la consolidation d’une base industrielle de défense européenne.

On sait combien le ministère des Affaires étrangères et le ministère des Armées œuvrent en ce sens depuis des années. Mais les résultats demeurent en deçà des espoirs et des impératifs, notamment devant le défi de la stabilisation et de la normalisation de l’Afrique pan sahélienne.

Pour le reste, il s’agit d’assurer la stabilité sociale et politique du pays en favorisant les capacités de résilience de la population. Quant aux forces armées, elles doivent pouvoir disposer d’une profondeur logistique conséquente, afin de continuer à assurer la plénitude de leurs missions opérationnelles, à l’intérieur comme à l’extérieur.

Objectif : une nation unie, cohérente, dans un cadre européen conscient de son potentiel pluridisciplinaire.

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(*) Pascal Le Pautremat est Docteur en Histoire Contemporaine, diplômé en Défense et Relations internationales, Officier (diplômé ORSEM) dans la Reserve opérationnelle depuis 1993. Conférencier et Chargé de cours dans l’Enseignement supérieur sur les crises et conflits contemporains, il enseigne aussi en Économie internationale et Géopolitique, Sociologie, Doctrines politiques et Éthique politique et militaire. Depuis 2017, Il s’est en plus tourné vers les sociétés et les structures publiques en matière d’analyses géopolitiques et géoéconomiques, de positionnement à l’étranger, d’analyses des Risques et Opportunités Pays. ( www.actiongeos.com)
Auditeur de l’IHEDN (Institut des Hautes Études de Défense nationale), ancien membre du comité de rédaction de la revue Défense, il est le rédacteur en chef d’ESPRITSURCOUF.
Son dernier ouvrage « Géopolitique de l’eau : L’or Bleu” et les enjeux entre prospectives , crise et tensions… »  est présenté dans le numéro 152 d’ESPRITSURCOUF du 30 novembre 2020

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