Une dissuasion nucléaire
inadaptée

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Bernard Norlain (*)
Général d’armée aérienne (2s)

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Dans une précédente publication, le numéro 199, le général Norlain nous disait que la guerre en Ukraine avait démontré l’inefficacité de la dissuasion nucléaire. Il récidive cette fois-ci en expliquant que la bombe atomique est aujourd’hui dépassée et obsolète. Pour lui, les représailles massives et les risques d’embrasement général, dont le conflit ukrainien réaffirme les possibilités, « soulignent l’absurdité de cette stratégie qui ne peut mener qu’au suicide de l’humanité ».

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Depuis quelques années, le développement de nouvelles technologies innovantes soulève de nombreuses questions concernant les changements profonds qu’elles impliquent pour nos modes de vie, dans tous leurs aspects. L’idée de leur impact disruptif sur la géopolitique et donc sur les politiques de sécurité a fait rapidement consensus.

Dans un monde interconnecté où la maîtrise de l’information devient un enjeu existentiel, dans un monde complexe mis sous tension par une compétition internationale exacerbée, les atouts que peut procurer la suprématie technologique font de celle-ci un enjeu stratégique essentiel.

Dans quelle mesure ces technologies sont-elles susceptibles d’impacter la stabilité stratégique et en particulier peuvent-elles remettre en cause l’ordre nucléaire dans lequel nous vivons depuis la fin de la deuxième guerre mondiale ?

Manque de pertinence, perte de confiance
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Si l’on peut discerner aujourd’hui les contours de ce que pourrait être une « guerre du futur », on ne mesure pas encore à quel point les nouvelles technologies pourraient changer l’ordre, ou le désordre, stratégique actuel. Les champs d’application de ces technologies sont extrêmement vastes. Ils peuvent être spécialisés comme dans le cas des véhicules hypersoniques ou des armes à énergie dirigée. Ils peuvent être transverses comme dans le cas de l’intelligence artificielle, de la cybernétique, des nanotechnologies, des biotechnologies ou de la mécanique quantique. Mais ils présentent des caractéristiques communes qui révolutionnent l’espace stratégique.

Il y a tout d’abord leur nature duale, multiforme : public-privé, civil-militaire et nucléaire-conventionnel. Avec pour conséquences une diversité des acteurs, étatiques et non-étatiques, et une diversité des usages, car les applications civiles sont transposables dans le domaine militaire. Cette dualité contribue ainsi à la création d’un espace conflictuel flou, où les frontières qu’elles soient technologiques, sociétales ou étatiques se dissolvent et augmentent le brouillard de la guerre. Ainsi les notions de guerre et paix, ami et ennemi, n’ont plus de sens clairement établi. Cela dégage un espace « gris », où la dissuasion nucléaire,  qui repose sur une identification des menaces et la stabilité du paysage stratégique, perd sa pertinence.

Il y a ensuite le domaine de leurs actions, des champs conflictuels élargis et diversifiés : cyberespace, espace extra-atmosphérique, espace cognitif. La lutte informationnelle par exemple (la guerre des perceptions), devient un enjeu stratégique majeur. Dans ces nouveaux espaces, la difficulté d’identifier avec certitude un acte hostile prive la dissuasion nucléaire de son cadre conceptuel et de sa capacité de frappe. De plus la vulnérabilité de ses systèmes de communication et de commandement et de localisation (comme la possibilité offerte par les nanotechnologies et la mécanique quantique de détection des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins),  lui font perdre sa crédibilité et donc toute confiance en son efficacité.

L’USS Rhode Island, l’un des 14 SNLE américain. Le déplacement d’eau généré par le passage d’un sous-marin ferait vibrer les câbles sous-marins comme une corde de guitare, révélant ainsi la présence du submersible.
Photo US Navy

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D’autres défauts

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Par ailleurs les développements technologiques, en améliorant les performances des systèmes d’armes, mais surtout en multipliant les domaines d’applications, donnent à d’autres formes de dissuasion une efficacité à la fois plus grande, plus souple et mieux adaptée aux nouvelles menaces, que la stratégie nucléaire.

La robotisation et l’autonomisation des systèmes d’armes et de commandement qu’apporte l’intelligence artificielle, si elle permet la mise à distance du combattant et une augmentation de l’efficacité des armements conventionnels, présente en revanche le risque d’un abaissement du seuil d’un conflit et aussi un risque d’automatisation de la décision de frappes nucléaires.

Enfin, l’accélération du rythme des développements technologiques et leur impact sur l’espace stratégique s’accordent mal avec la rigidité des programmes d’armement nucléaires. Ceux-ci engagent les forces aux plans financier et opérationnel sur plus de cinquante ans. Qui peut prédire ce que sera le paysage stratégique à la fin du siècle ?

En définitive l’irruption des nouvelles technologies met en évidence le nouveau paradoxe de la stratégie nucléaire.

D’une part, dans le cadre d’un espace stratégique complexe, mouvant, confus, elle devient contournable, vulnérable et perd ainsi sa légitimité et sa crédibilité. Ces nouvelles technologiques, intégrées dans une stratégie globale, peuvent constituer une alternative, voire un substitut, à la dissuasion nucléaire

D’autre part, cette dissuasion nucléaire devient plus dangereuse, car la perte de confiance dans son efficacité, comme sa vulnérabilité, peuvent constituer une invitation à une première frappe nucléaire préventive. De surcroît l’efficacité que peuvent lui apporter ces technologies, comme la miniaturisation des bombes, pourrait abaisser le seuil d’emploi de ces armes. La dissuasion nucléaire est stricto sensu une stratégie de terreur nucléaire reposant sur l’impossibilité de la guerre nucléaire, donc sur le non-emploi. Or l’emploi de l’arme nucléaire deviendrait alors possible, avec tous les risques d’escalade que cela comporte.

La gageure 

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L’apparition de nouveaux acteurs, favorisée par le développement des technologies émergentes, a pour conséquence une course accélérée à des systèmes d’armes dont les performances concurrencent en termes d’efficacité et de crédibilité les armes nucléaires. Dans ces conditions,  la raison et la lucidité voudraient que l’arme nucléaire, perdant sa pertinence, soit abandonnée comme d’autres technologies devenues obsolètes, l’histoire scientifique et guerrière de l’humanité en est remplie

Mais le prestige que confère dans l’imaginaire sécuritaire, à tort ou à raison, cette arme symbole de puissance et de souveraineté, ne peut être effacé d’un trait de plume. Cela devrait conduire à l’intégrer sous la forme d’une dissuasion minimale, dans une stratégie globale où les nouvelles technologies disruptives qui vont façonner l’espace stratégique et la guerre du futur devraient devenir prépondérantes, dans leurs aspects conceptuels, scientifiques, industriels et militaires.

Un dernier aspect, très concret, est celui des budgets consacrés à la « dissuasion » nucléaire. Cette question est d’autant plus d’actualité que l’examen de la LPM, la définition d’une politique de défense qui prenne en compte les leçons de la guerre en Ukraine et les évolutions de la scène internationale, achopperont inévitablement sur les aspects budgétaires.

La bombe nucléaire américaine B 61. Selon le pentagone, les USA disposeraient de 5 113 têtes
nucléaires.
Photo NNSA

 

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Rappelons brièvement que les dépenses annuelles liées aux forces nucléaires sont dans le monde d’une centaine de milliards de dollars, plus de 10 milliards pour la Russie, 8 milliards pour la Chine, près de 60 Milliards pour les USA, dépenses qui s’inscrivent dans un plan de 1500 milliards sur 30 ans. La France pour sa part a dépensé 4,7 milliards en 2020. Le renouvellement de ses systèmes d’armes nucléaires exigera un budget annuel de 6 à 8 milliards de dollars, soit une augmentation de 30% du budget d’investissement. Cela se fera inévitablement au détriment des autres composantes de nos forces armées dans le cadre d’un budget qui, dans les meilleures conditions, devrait être de 50milliards par an. Or, l’expérience des conflits dans lesquels nos forces ont été engagées et la perspective de la guerre de « haute intensité », nouveau paradigme de la pensée militaire, mettent l’accent et la priorité sur les forces conventionnelles.

Dans ces conditions, poursuivre le rêve d’une armée complète, capable « d’entrée en premier » sur un théâtre d’opérations et disposant d’une force nucléaire crédible au plan capacitaire mais reposant sur un concept qui vient de démontrer son impuissance, est une gageure qui sera difficile à tenir et qui conduira inévitablement à des choix.

Un nœud gordien stratégique
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La guerre en Ukraine en remettant en cause la dissuasion nucléaire dans son essence et sa légitimité, pose avec acuité la question de l’adaptation de notre politique de défense et de sécurité. Plus que d’une adaptation,  il s’agit d’une véritable transformation, car elle implique de changer de paradigme de défense et nécessite donc une réflexion sans tabou sur les enjeux de sécurité que nous allons affronter. Cette réflexion, la plus large possible, ne doit pas rester confinée à un groupe d’experts ou de représentants du complexe militaro-industriel, mais faire appel à un processus véritablement démocratique, qui revalorise notamment le rôle du Parlement.

Cette réflexion est d’autant plus urgente que le chantier doit prendre en compte la globalité et la complexité du monde qui se dessine sous nos yeux, s’inscrire dans une dimension européenne et dans un contexte budgétaire réaliste. En particulier elle devra trancher le nœud gordien stratégique que constitue l’intrication d’enjeux de sécurité géopolitiques et d’enjeux de sécurité globaux, enjeux caractérisés par une temporalité différente.

En effet, la guerre en Ukraine, en marquant le retour en force de la guerre sur le territoire européen, nous rappelle que nous sommes toujours plongés dans une géopolitique classique, d’affrontements entre États-nations régi par la loi du plus fort, principe éternel de la violence structuré au fil des siècles récents autour des États-nations, animés par le seul ressort de la défense de leurs propres intérêts.

Mais ce monde immédiat, urgent, vient se télescoper avec un monde global et pour utiliser une tautologie « un monde mondialisé ». Ce monde se caractérise par l’apparition de défis de sécurité à la fois nouveaux et qui s’inscrivent dans une perspective temporelle longue : dérèglement climatique, menaces sur l’environnement, épuisement des ressources, pandémies, pour n’en citer que quelques-uns. Or ces menaces réclament des réponses globales, des régulations internationales. L’enjeu est la sécurité de l’ensemble de l’humanité.

L’arme nucléaire est symbolique de ce nœud gordien stratégique. Elle est en effet l’enjeu de sécurité majeur dans notre monde immédiat et en même temps elle constitue une menace globale. C’est la première fois que l’Homme se donne la capacité de s’auto-détruire. Elle est à la foi dans le temps court et dans l’espace mondial.

Toute la question est donc de savoir comment trancher ou dénouer ce dilemme stratégique. Faut-il continuer à adopter une lecture géopolitique classique et imaginer un retour des empires ? C’est l’interprétation la plus répandue, largement diffusée, car c’est la plus immédiate. La tentation de reproduire l’Histoire, de réinventer les schémas connus, « d’entrer dans l’avenir à reculons ». Alors que la stratégie rappelle constamment combien l’inédit constitue la texture de l’histoire et surprend bien souvent les hommes qui la font. Comme le dit le proverbe chinois « l’expérience est une lampe que l’on porte dans le dos »

Ou bien, faut-il se tourner vers l’avenir et considérer que la rupture stratégique entre le monde de demain et celui d’aujourd’hui implique l’abandon des réponses sécuritaires anciennes ?

A l’évidence ni l’une ni l’autre de ces options ne peuvent répondre isolément aux enjeux de sécurité actuels et futurs. La réponse doit être de nature systémique et prendre en compte la complexité de ces enjeux, mais surtout prendre en compte leur temporalité différente. A cet égard, le rôle de l’arme nucléaire est à la fois central et symbolique. Pour cette raison il est essentiel en priorité de repenser nos choix nucléaires et de les situer dans une perspective longue, tout en conservant à l’esprit que la menace nucléaire est immédiate, que ses conséquences humanitaires seraient dévastatrices dans le temps court et le temps long, et que juridiquement et moralement elle est un crime contre l’humanité.

 

(*) Bernard Norlain, général d’armée aérienne, totalise plus de 6 000 heures de vol. Il a commandé la base aérienne 118 de Mont-de-Marsan (1984-1986), la Défense Aérienne (1990-1992), la Force Aérienne tactique (1992-1994). Il a aussi été chef du cabinet militaire du premier ministre Jacques Chirac puis de Michel Rocard, directeur de l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale, et directeur de la revue « Défense nationale ».Après son adieu aux armes, il a œuvré dans l’industrie, notamment comme directeur général de la Sofema (société française d’exportation des matériels aéronautiques). Le 15 octobre 2009, il a cosigné avec Michel RocardAlain Juppé et Alain Richard, une tribune dans le quotidien Le Monde pour plaider en faveur du désarmement nucléaire

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