QU’IL ETAIT VERT
MON NUCLEAIRE

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Alain Juillet (*)
Ancien Haut Responsable de l’I.E.
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Un vrai débat sur l’indépendance énergétique de la France est impossible depuis 20 ans. Associations, réseaux sociaux et ONG internationales ont diabolisé le nucléaire qui permettait à notre pays d’avoir l’électricité la moins chère d’Europe. Puis les écologistes ont imposé de passer au plus vite à leur solution exclusive : l’énergie renouvelable. L’auteur, manifestement, est inquiet : l’opinion ne saisit pas toutes les données du problème, et surtout en mésestime le coût.

L’envolée des prix de l’électricité depuis l’été, et la reprise mondiale après le Covid, a brutalement rebattu les cartes. Si personne ne met en doute la nécessité de prendre des mesures pour faire face au réchauffement climatique, force est de constater que la hausse des prix du gaz et de l’électricité touche directement au moins 36 millions d’européens, selon Thierry Breton.

Chacun essaie d’y faire face. En Italie le premier ministre Mario Draghi a pris toute une série de mesures pour un coût de 3 milliards d’euros. En Espagne la TVA sur l’électricité est passée de 21 à 10%, et il a été décidé une baisse temporaire de l’impôt sur l’électricité qui est passé de 5,11 à 0,5%. Les polonais ont pris des mesures de compensation pour les 6% de foyers dont les dépenses en énergie dépassent 10% de leurs revenus.  En France, le président Macron, inquiet du mécontentement résultant de la perte de pouvoir d’achat, a donné 100 euros aux français gagnant moins de 2.000 euros net par mois, et gelé les tarifs du gaz et de l’électricité pour l’année 2022.

Au-delà de ces mesures conjoncturelles, les Français ont découvert une réalité qu’ils n’avaient pas comprise ou qu’on ne leur avait pas expliquée : les engagements pris au niveau européen sont très contraignants et coûteux. Plus grave encore, la loi de 2015 relative à la transition énergétique pour la croissance verte a été rédigée puis votée sans que nos élus aient pu en étudier sérieusement le coût, la faisabilité et les conséquences. Les décisions prises ces dernières années n’ont pas intégré les coûts d’adaptation du réseau au renouvelable, la fabrication de moyens de stockage, les solutions pour répondre à l’intermittence de la production.

La multiplication des éoliennes ne peut être la seule réponse à la question de l’énergie. Photo Pixabay

Depuis la Coop 21 et les décisions prises à Bruxelles, les pays européens doivent électrifier massivement leurs économies afin de ne plus utiliser d‘énergie fossile en 2050. Ceci implique de trouver des solutions pour remplacer les moteurs actuels dans quantité de domaines d’activités, comme les transports par exemple, et de fournir à ces nouveaux moteurs l’énergie requise. C’est un engagement difficile car le mix énergétique européen reste dominé par les énergies fossiles. 36% de la consommation d’énergie provient du pétrole, 23% du gaz naturel et 13% du charbon, alors que le nucléaire n’en représente que 11% et les énergies renouvelables 19%. On peut ajouter que la dépendance énergétique de l’Europe envers l’extérieur était de 55,7% en 2018, dont environ un tiers dépendant de la Russie.

L’incapacité des dirigeants de l’UE à se mettre d’accord le 27 octobre face à la flambée des prix de l’énergie met en valeur trois réalités qu’il va falloir prendre en compte.

Trop de différences

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La première tient à la situation très différente selon les pays.  L’émission de CO2, qui est le plus gros contributeur aux effets de serre, est liée au poids économique. L’Allemagne est donc, sans surprise, le plus gros émetteur global, mais rapporté au nombre d’habitants, cela représente 10,7 tonnes par habitant quand le Luxembourg est à 20 ,3 et la France à 6,9.  En ce qui concerne la pollution par les particules fines, la France est en 10ème position des pays européens les moins polluants quand l’Allemagne est le 10ème des pays les plus polluants.

De surcroît la production d’électricité utilise des sources d’énergie très différentes selon les pays. Les énergies renouvelables représentent en 2019 34% de la consommation brute d’électricité dans l’UE, dont les deux tiers viennent de l’éolien et de l’hydraulique. Mais les différences sont énormes entre la Suède et ses 56% d’énergie renouvelable et le Luxembourg à 7% ou les Pays bas à 8,8%. De même la situation n’est pas la même dans le sud de l’Europe que dans les anciens pays de l’Est, où une énergie fossile comme le charbon représentent 90% de l’énergie électrique en Pologne, et le nucléaire 46% en Hongrie et 19% en Roumanie. 

Cette mine de charbon a été ouverte il y a cinq ans, et les Polonais n’ont pas l’intention de la fermer avant épuisement. Photo Pixabay

Des stratégies opposées

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Ces situations contrastées expliquent les différences de stratégie entre les pays européens.

Après avoir analysé et valorisé les 6 stratégies possibles pour la France afin de réduire ses émissions de carbone de 40%, le rapport de RTE et de l’Agence internationale de l’énergie sur les futurs énergétiques en 2050 indique qu’il faudra s’appuyer sur le nucléaire et les renouvelables. Il n’est donc plus question de fermer 14 réacteurs pour réduire à 50% la part du nucléaire en 2035 comme s’y étaient engagés les présidents François Hollande puis Emmanuel Macron. Il est même question de construire au moins 6 EPR et d’autres plus petits.  Mais cela va prendre du temps car la France a perdu une partie de ses compétences dans ce domaine durant les vingt dernières années sous la pression excessive des écologistes et des anti-nucléaires.

Comme le rappelait récemment Arnaud Montebourg, il aura fallu que le GIEC confirme que le Nucléaire était une énergie utile dans une politique de décarbonation pour que les politiques reviennent à la raison. Mais, pour réussir le pari d’atteindre la neutralité carbone il faudra également continuer à développer les éoliennes, les panneaux solaires et l’hydraulique dans un mix harmonieux, sachant que l’Etat doit renégocier ses prix d’achats trop élevés. Il faudra aussi, comme la Chine ou l’Allemagne avancer sur l’utilisation de l’hydrogène.

L’Allemagne est dans une tout autre logique.  L’arrêt du nucléaire, décidé par la Chancelière Angela Merkel pour des raisons électorales, a été une catastrophe, car la montée en puissance des énergies renouvelables a été notoirement insuffisante malgré les 500 milliards d’euros dépensés. Il a fallu rouvrir des centrales à charbon, très polluantes pour le pays et la zone limitrophe, dont l’Est de la France. Elles vont être progressivement remplacées par des centrales au gaz, qui est le moins polluant des énergies fossiles, approvisionnées principalement par la Russie via l’Ukraine et le Nord Stream II  dont on a tant parlé.  C’est pourquoi l’Allemagne, soutenue par la Suède et les Pays-Bas, a affirmé à Bruxelles qu’elle n’avait pas de problèmes de gaz, ayant obtenue des contrats privilégiés. Elle n’était donc pas intéressée par la proposition de l’Espagne l’Italie et la Grèce de faire des achats groupés pour faire baisser le prix du gaz. 

Le gazoduc Nord Stream II est désormais posé. Le robinet à gaz est ouvert depuis la fin de l’an dernier. Photo DR

Parallèlement l’Allemagne, devenue le Hub du gaz russe en Europe, veut sécuriser ses débouchés. C’est pourquoi elle s’oppose à la stratégie nucléaire de la France, de la Pologne, de la Roumanie, de la Hongrie et de la Finlande. Ces pays avaient pourtant souligné le rôle stabilisateur à long terme de l’énergie nucléaire, qui permet de pallier aux variations des énergies renouvelables sans dégager de CO2,  à l’inverse du gaz.

Ajoutons que le problème du gaz n’est pas seulement lié à la Russie qui en est le fournisseur stratégique le plus important. On a récemment accusé Moscou de tous les maux, de la réduction de fourniture à la montée des prix, alors qu’il s’agit d’un marché mondial dans lequel le Qatar ou l’Algérie ont aussi leur mot à dire, sans oublier les Américains. Depuis que les Etats-Unis sont autosuffisants grâce au gaz de schiste, ils font campagne contre le Nord Stream II russe pour vendre leur excédent plus cher aux européens. C’est ainsi que la France, après avoir interdit la prospection et la production de ce type de gaz sur son territoire, se prépare à leur en acheter en contradiction avec ses propres lois. Notons ici que l’absence de réaction de nos ONG sur ce qui est un  scandale montre clairement qui les inspire.

L’impossible rentabilité

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La troisième réalité tient à l’impossible rentabilité à court et moyen terme des énergies renouvelables.  L’objectif zéro carbone, qui oblige à une réduction drastique des gaz à effet de serre en conformité avec l’accord de Paris, va être très coûteux. 

Le projet Fit for 55 de l’Union Européenne, qui propose de passer en 2030 d’un objectif de – 40% à -55% de carbone par rapport à l’année de référence 1990, va encore l’augmenter. Du coup on assiste à l’arrivée de fonds de pension et d’investissement sur le marché carbone, qui peut être un excellent placement. D’ailleurs la République Tchèque et d’autres pays de l’est de l’Europe soupçonnent dans la hausse actuelle des manipulations de spéculateurs comme on l’a connu dans le passé sur le marché des devises. On peut ajouter que la France a souffert il y a quelques années d’une des plus grosses escroqueries envers l’Etat avec la taxe carbone.

Ce que la plupart de nos concitoyens n’ont pas compris, comme l’a expliqué jean Pisani Ferry, c’est que la taxe carbone est un prix que l’on met sur une ressource qui était jusque-là gratuite. Quoi qu’on dise, elle est un coût supplémentaire pour le consommateur. La tarification de la tonne de carbone qui était de 30€ en début d’année est passée à 65€, et devrait atteindre, selon la plupart des analystes, 98 € en 2030. Cette montée s’explique par le coût de réduction des émissions au fur et mesure de l’inclusion de nouveaux domaines, comme l’aviation ou le transport maritime. Elle servira aussi pour la fermeture des centrales à charbon dont le cout d’achat inférieur au gaz devra être compensé par la taxe. Si l’on se projette entre 2040 et 2050, on évalue entre 150 et 200 € le niveau de la taxe carbone pour atteindre les objectifs fixés. On comprend mieux la position de la Hongrie pour qui cette inflation du prix va tuer la classe moyenne européenne.

La commission européenne, pour accélérer la lutte contre le réchauffement climatique, veut renchérir le prix des émissions de carbone résidentielles et dans les transports. Notre pays s’est engagé sur un programme dont les analystes montrent que malgré tous nos efforts nous serons en retard sur les objectifs en 2030. Dans le même temps la croissance française programmée va générer plus d’émissions de CO2.  Il va donc falloir investir encore plus pour décarboner. Qui va le faire : les investisseurs, l’état par des impôts nouveaux, ou les fabricants par des taxes imposées. Dans tous les cas de figures ceci aura un impact important sur notre niveau de vie.

Cet article est tiré de l’émission La Source produite sur la Chaine RT France du 1er décembre 2021. Cliquez ICI pour visionner l’émission 

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(*) Alain Juillet, après avoir débuté sa carrière comme officier dans des unités parachutistes et au service Action du SDECE, a travaillé dans de nombreux groupes français et étrangers comme cadre puis dirigeant, avant d’être nommé directeur du renseignement à la DGSE, puis Haut Responsable à l’Intelligence Économique auprès du Premier ministre. Depuis il a été conseiller dans un cabinet d’avocats d’affaires et président du Club des directeurs de sécurité des entreprises. Diplômé d’un EMBA/HEC et de Stanford University, ancien auditeur de l’IHEDN et de l’INHESJ. Il est aujourd’hui auteur conférencier et chargé de cours en gestion de crise, stratégie, et intelligence économique dans des écoles et universités françaises et étrangères. 
Il a co-écrit avec Pierre Fournié et Henri Dou « Effondrements et géopolitique du Covid 19 », publié en janvier 2021 aux Éditions Anima Corsa, et présenté dans la rubrique LIVRES dans le numéro 160.


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