Ukraine :
Une profonde révision politique

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Thierry de Montbrial (*)
Président de l’Institut Français de Relations Internationales

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Thierry de Montbrial, qui outre l’IFRI préside aussi la « World Policy Conference », s’est exprimé devant le Club des Vingt(*) sur la guerre en Ukraine. Nous vous proposons ici la transcription de son intervention. Il y dénonce sans fard la responsabilité du monde occidental, les incertitudes sur l’issue de cette guerre, et s’interroge sur la position de la France et de l’Europe.   

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La crise que nous observons en Ukraine aujourd’hui rappelle la nécessité d’une révision profonde de la politique étrangère française, pour revenir vers une approche gaulliste. Nous devons reposer les questions fondamentales liées à la politique extérieure de la France et renouer avec les intérêts nationaux français.

Sans refaire la genèse de la crise, il faut souligner la responsabilité considérable que l’Occident porte dans la dégradation des relations avec la Russie au cours des vingt dernières années. Au début des années 2000, Vladimir Poutine adresse à l’Europe et à l’Occident une demande concernant la refonte de l’architecture de sécurité européenne, demande qui n’est pas prise au sérieux. La Charte de Paris et l’OSCE, à ce propos, révèlent l’approche des pays occidentaux concernant les ex-pays soviétiques, en particulier le point concernant le libre choix des alliances. Ce document comporte de plus des contradictions propres au droit international : entre les principes du droit des peuples à l’autodétermination et la protection de l’intégrité des territoires et des frontières, par exemple.

Responsabilités occidentales

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En 2008, au cours du Sommet de l’OTAN de Bucarest, la France et l’Allemagne résistent à la dynamique d’élargissement, mais le mal est déjà fait lorsque plus tôt, au début des années 2000, la plupart des pays occidentaux reconnaissent à l’Ukraine le droit de revendiquer l’entrée dans l’OTAN. Nous nous trouvons ainsi aujourd’hui dans une situation de fronts renversés : au cours de la guerre froide, le bloc occidental luttait contre les prétentions de l’URSS à diffuser son modèle communiste dans le monde ; depuis les années 2000, les Occidentaux tentent d’étendre leur influence par des politiques de « regime  change » inspirées du néo-conservatisme américain. La configuration mondiale relève toujours de la doctrine de F. Fukuyama, associant « fin de l’histoire » et « paix démocratique et libérale ».

Au début des années 2000, la situation pouvait encore évoluer dans une autre direction. Vladimir Poutine n’est pas un partenaire idéal, mais il est alors ouvert à la discussion et est satisfait de la place de la Russie dans le G8. En 2007, à Munich, la situation est déjà tendue : le président Poutine dénonce la politique d’élargissement. En 2008, à la World Policy Conference d’Evian, Dimitri Medvedev demande quant à lui la mise à jour du Traité d’Helsinki sur la CSCE. L’absence de réaction de l’Union européenne et les alliances d’intérêt entre les États-Unis et la Pologne ont ainsi influencé la prise de décision russe. Il faut rappeler cette part de responsabilité, qui n’omet pas la responsabilité de la Russie, quand bien même ce type de propos est aujourd’hui inaudible.

Si les relations sont déjà dégradées en 2004 suite à la révolution orange à Kiev, il semble que Poutine ait renoncé à se rapprocher de l’Europe occidentale entre 2007 et 2009. À partir de cette période, les discours religieux orthodoxes sur le caractère dégénéré de l’Occident s’amplifient et des idéologues comme Vladimir Jirinovski défendent une Eurasie slave en opposition à l’Européanisme des Occidentaux. Nous n’avons pas su prendre au sérieux ces antagonismes, ni entrevoir la préparation des Russes en vue de prendre la Crimée et de mener une invasion plus large en Ukraine.

Wladimir Poutine, à peine visible sous les drapeaux, en réunion avec les chefs de groupe de la Douma. 80 % de la population approuve sa gestion de l’affaire ukrainienne.
Capture d’écran de la télévision russe.

Une guerre longue
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Pour répondre à la question de savoir qui gagnera cette guerre, il faut en revenir au principe de Clausewitz : celui qui gagne est celui qui ne perd pas, en clair gagner c’est durer. Dans cette approche, la défaite signifie l’effondrement de l’organisation concernée qui intervient de manière brutale à l’issue d’un conflit long entre adversaires au coude-à-coude jusqu’au dernier moment. L’armée russe peut tenir longtemps dans cette guerre en dépit des erreurs d’appréciation commises par Vladimir Poutine au début de celle-ci. Ces derniers temps, il semble s’en remettre à une stratégie inspirée du Maréchal Foch : concentrer ses forces dans le Donbass et économiser les moyens humains. Il se donne ainsi le temps de reconstituer des forces fatiguées. La Russie a déjà engagé près de la moitié de ses forces terrestres. L’objectif est aujourd’hui de conquérir le Donbass élargi et de faire la jonction avec la Crimée. Cet objectif est accessible et pourrait représenter une base de négociation pour les Russes. Il n’est pas prudent de penser que la Russie va s’effondrer.

Mais la question se pose des capacités de l’armée russe à reconstituer ses forces et ses équipements, de même que l’acceptabilité des morts russes pour l’opinion publique (environ 7000 morts au mois d’avril). Sur ce deuxième point, considérant l’étude réalisée par l’IFRI qui révèle un soutien de l’intervention russe en Ukraine par 80 % de la population, un retournement des Russes contre Vladimir Poutine semble peu envisageable.

Les décideurs russes n’ont pas anticipé la capacité de résistance des Ukrainiens, ni la montée de l’identité nationale ukrainienne. Le Président Zelenski, peu populaire avant le conflit et méprisé par Poutine, s’est révélé comme leader dans cette guerre. Cette résistance dépend également de la capacité occidentale à soutenir l’effort de guerre. Or, en dehors des livraisons d’armes, les stratégies à disposition des Européens, les sanctions en particulier, nuisent à leurs propres économies et mettent à mal les acquis de la mondialisation. Ne nous précipitons pas vers la reconstitution de blocs antagonistes, la mondialisation n’y résisterait pas.

 

Le président Volodimir Zelenski s’est affirmé comme le chef de la résistance ukrainienne.
Photo Ukrainian Presidency press service.

Dans cette configuration, les Russes, comme les Américains, considèrent que le temps joue en leur faveur. Qui parle à l’oreille de Zelenski, si ce n’est l’administration américaine ? L’Amérique n’est pas pressée. Elle veut affaiblir durablement la Russie. Quant à Vladimir Poutine, il estime que les négociations sérieuses ne pourront commencer qu’une fois qu’il aura consolidé ses gains minimaux. Ces négociations dépendront de son appréciation du moral des pays occidentaux. Il peut penser qu’il a le temps pour lui. Pour les Européens,    c’est différent. Combien de temps pourront-ils tenir, supporter le poids et les conséquences de cette guerre, garder un semblant d’unité, sans compter qu’ils devront subir le coût de la reconstruction de l’Ukraine ?

Quid de la France et de l’Europe ?

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Ces évènements nourrissent des interrogations à propos du positionnement de la France et de l’Europe. Si la construction européenne ne doit pas être oubliée, il est nécessaire de retrouver, à l’aune du conflit ukrainien, certains fondamentaux de la politique étrangère française. Parmi ces derniers, il y a la capacité d’un pays à contrôler son voisinage. Or, aujourd’hui sur l’Ukraine il n’y a pas un consensus européen clair. Par exemple, la position française diffère grandement de celle de la Pologne ou encore de la Lituanie.

Notre continent est menacé sur ses flancs est et sud. Aurons-nous le courage de définir ce que sont les intérêts français et de nous donner les moyens de les défendre, éventuellement seuls ? Ensuite, sommes-nous en état de définir les intérêts communs des membres de l’Union européenne en Europe de l’Est, au Moyen-Orient ou en Afrique et de dire comment cela se traduit concrètement ? Une autre question qui se pose concerne la politique d’élargissement de l’Union européenne, unique mécanisme d’intégration existant à ce jour. Le problème ukrainien nous invite à repenser les modalités d’intégration de nouveaux membres en-dehors du « tout ou rien », en reprenant par exemple l’idée de confédération proposée par le passé. Il y a aussi la délicate question de la supériorité du droit européen sur le droit national qui fait problème.

Quid de l’OTAN, ensuite ? L’organisation se trouve-t-elle toujours dans un état de mort cérébrale ? Nous assistons aujourd’hui à une résurrection de l’alliance. Cette dernière est inquiétante au vu du risque d’un retour du « trumpisme » et, chez les Démocrates, au vu de la montée des réserves concernant l’alliance. Cette montée en puissance de l’OTAN doit également inciter à la précaution quant à la participation militaire de ses membres en Ukraine. Le risque court toujours d’être considérés comme cobelligérants par la Russie. Il ne faudrait pas se laisser ainsi entraîner dans une guerre qui n’est pas la nôtre.

Quelques points en conclusions. D’abord à propos de l’éventuelle adhésion de l’Ukraine à l’UE : il faudra commencer par traiter le problème de la corruption et des oligarques. Ensuite, ne pas perdre de vue les conséquences désastreuses des sanctions. Et retenir enfin que Poutine est parfaitement rationnel, mais n’a pas oublié l’humiliation infligée par Obama déclarant que la Russie était devenue une puissance régionale !

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(*)Thierry de Montbrial ancien élève de l’École Polytechnique, docteur en économie mathématique de l’Université de Berkeley (Californie) et ancien ingénieur général au Corps des Mines. Il a créé l‘Institut français des relations internationales en 1979 dont il est le Président. ll dirige également le rapport annuel de l’Ifri, RAMSES, et la revue Politique Étrangère. En 2008, il a lancé la World Policy Conference.

Il est professeur émérite au Conservatoire National des Arts et Métiers. Il a été président du Centre franco-autrichien pour le rapprochement en Europe (1985-2015).

Thierry de Montbrial siège au Conseil de plusieurs institutions et entreprises internationales

(*) Le club des vingt.

Des personnalités ayant exercé d’importantes responsabilités dans le domaine des relations internationales ont créé « le Club des Vingt ». Libre d’attaches partisanes, il procède à des analyses de la situation internationale et publie des avis et des recommandations. Il a été créé par Francis Gutmann, Ambassadeur de France (décédé en juin 2020)

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