GUERRE DES ETOILES :
NOUVELLE ETAPE [1]


Pascal Le Pautremat (*)
Rédacteur en chef de ESPRITSURCOUF
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Depuis l’été 2019, l’US Space Command (Commandement de l’Espace) est redevenu réalité, avec en dotation une Space Force (Force Spatiale) spécialement créée par Donald Trump. Ces initiatives relèvent d’une logique unilatéraliste qui, sans vergogne, risque d’étendre les zones de conflit dans « l’outer space », en profitant des imprécisions juridiques des traités internationaux.

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Le président Donald Trump avait évoqué la perspective d’une « Space Force » dès mars 2018, à l’occasion d’une visite sur la base aéronavale de Miramar, à San Diego. L’idée lancée initialement sans grand sérieux a finalement évolué en ordre, en juin 2018, lors d’un discours tenu à la Maison blanche : « J’ordonne par la présente au département de la Défense de commencer immédiatement le processus nécessaire pour établir une force spatiale comme sixième branche des forces armées […] L’Amérique sera toujours la première dans l’espace […] Nous ne voulons pas que la Chine et la Russie et d’autres pays nous y dominent, nous y avons toujours dominé »

En janvier 2019, le président Trump déclarait : « Notre stratégie repose sur un objectif primordial : détecter et détruire tout type d’attaque par missile contre toute cible américaine, que ce soit avant ou après le lancement ». Et en signant la directive du 19 février 2019, exigeant du Pentagone la rédaction d’un projet de loi créant une force spatiale, il précisait : « Nos adversaires sont dans l’espace, que cela nous plaise ou non […]. Mon gouvernement a fait de la création d’une force spatiale une affaire de sécurité nationale. Nous devons être prêts ».

Le 20 décembre 2019, le président Trump signe le National Defense Authorization Act (NDAA), projet de loi de financement de la Défense nationale, qui concrétise l’US Space Force, en même tant que le Commandement militaire de l’Espace, qui est donc réactivé. Le « Space command » supervise en somme les missions et opérations que doit mettre en œuvre et accomplir la Space Force.

Un Pentagone mitigé

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Photo USAF

En fait, Trump ne fait que rebondir sur des suggestions relevant du début des années 2000. Il n’en demeure pas moins que le Pentagone apparaît, dans un premier temps, assez partagé face à cette nouvelle entité. Certains responsables militaires craignent une dispersion des moyens financiers entre les diverses branches des forces armées (Armée de terre, Marine, Armée de l’air, Corps des Marines, Garde-côtes). Ce fut le cas, par exemple, du général James Matthis, secrétaire à la Défense de janvier 2017 à janvier 2019, qui avait exprimé ses doutes quant à la pertinence de créer, ainsi, une sixième branche de l’armée américaine. James Matthis démissionna d’ailleurs de ses fonctions, pour marquer son opposition avec la stratégie diplomatique de Donald Trump dont il regrettait l’unilatéralisme et le manque de considération pour les alliés des États-Unis. Il a même, depuis, exprimé tout le mal qu’il pensait de Donald Trump qu’il juge inapte à la fonction présidentielle.

Finalement, il est décidé que la force spatiale ne sera pas une sixième branche stricto sensu des forces armées. Elle reste inféodée à l’US Air Force dont les moyens capacitaires lui seront alloués. Face aux interrogations quant à la nature exacte de ses missions, le lieutenant général David Thompson, vice commander de l’Air Force Space Command, a apporté quelques éclaircissements.

« US Space Force », selon lui, a pour seule finalité d’organiser, d’entraîner et d’équiper les forces dédiées à fournir une réponse appropriée lors d’une crise survenant dans le domaine spatial ; une crise qui viserait les satellites nationaux pris pour cible par des lasers ou des missiles anti-satellites. Conjointement, l’US Space Force peut remplir aussi des missions susceptibles d’atteindre des objectifs déterminés. En aucune manière, officiellement, la Space Force n’intervient dans la politique d’exploitation économique de l’espace ou même l’exploration spatiale. Pour autant, on sait combien sa création réjouit le milliardaire Elon Musk, fondateur et président de la société « SpaceX ».

Il n’en demeure pas moins que la Space Force doit contribuer à conforter le leadership des Etats-Unis dans l’Espace, à travers les domaines civil, commercial et militaire, comme en témoigne le rapport, publié en septembre 2019, par l’US Space Command : « The Future of Space 2060 and Implications for U.S. Strategy ».

Il apparait clairement que la Space Force traduit la montée en puissance d’un programme de « guerre des étoiles » qui, vu de la Maison Blanche, semble désormais parachevé : moyens de défense terrestre par le bouclier antimissiles, la Space Force pour concrétiser l’extension de la protection dans l’espace lui-même, une Agence Spatiale de défense qui doit en assurer la montée en puissance ; le tout sous la conduite du Space Command qui ordonnera et fixera donc les diverses opérations militaires spatiales

Des moyens encore flous


Sous l’autorité de l’US Air Force, la force spatiale devrait disposer d’un budget établi à une quarantaine de millions de dollars pour son lancement. Le Congrès lui a accordé quelque 18 mois pour s’organiser et se mettre en ordre de bataille.

Insigne de la Space Force. Photo USAF

Concernant le commandement même de la Space Force, il est assuré par le général John W. “Jay” Raymond, nommé Chef des Opérations spatiales depuis le 20 décembre 2019. Il est, à ce titre, responsable de l’organisation, la formation, l’équipement et le soutien des forces et des capacités spatiales prêtes à l’emploi pour l’US Spatial Command. Il est placé sous l’autorité du Secrétaire de l’Armée de l’air.

L’ossature de l’état-major de la Space Force, avec environ 200 personnels, reste encore floue, ne serait-ce que pour sa localisation exacte. Pour l’instant, la Space Force dispose d’un point d’ancrage sur la base de Force Peterson, à Colorado Springs, lieu du Quartier général du Space Command.

La Space Force dispose dorénavant de ses propres infrastructures. À terre, rien ne distingue les tenues de service courant de ses membres, qui ont le même treillis camouflé en service dans l’US Air Force comme dans l’US Army. Seuls, les patches distinctifs portés sur la tenue permettent de les distinguer. Le 24 janvier 2020, le président Trump a présenté l’emblème de cette Space Force, dont le symbole delta est présent sur les emblèmes des unités spatiales de l’Air Force depuis le début des années 1960.

In fine, elle devrait pouvoir compter sur une Académie en vue de la formation de ses cadres et personnels. À ce stade de l’instauration de cette entité, bien des questions demeurent. Sans surprise, la Space Force devra être en mesure de mener des opérations tant défensives qu’offensives, en comptant sur quelques 16 000 personnels.

Tensions en orbite


La tâche de la Space Force consiste donc à protéger les satellites américains de tous les vecteurs hostiles ou menaçants qui peuvent être déployées dans l’espace extra atmosphérique. Cela s’inscrit dans une conjoncture où les probabilités de heurts spatiaux s’accentuent, au regard du jeu de positionnement stratégique de plusieurs États majeurs (Chine, Russie) par des dispositifs conséquents en orbites hausses et basses.

La Space Force concrétise donc l’obsession sécuritaire des Etats-Unis de l’ère Trump. Tout en protégeant les satellites américains, elle doit mettre en œuvre des capacités militaires, offensives autant que défensives, pour opérer dans l’espace, le tout sur fond de concurrence entre nations pour le lancement de satellites au profit de pays tiers, clients à part entière.

La concurrence de la Russie et de la Chine est prise très au sérieux à Washington. Et l’on sait combien la Lune, comme zone de prospection et d’avant-poste préparatoire à l’envoi dans l’espace de cosmonautes et de colons vers la fin de ce siècle, est dans les prospectives stratégiques de positionnement.

Photo Pixabay

La Chine est vue comme le principal concurrent des Etats-Unis depuis qu’en 2007, elle a pris à contre-pied les grandes puissances en prouvant sa parfaite maîtrise de missiles intercontinentaux capables de détruire un satellite. Le 11 janvier 2007,les Chinois tirèrent en effet un missile SC-19, à 850 kms de la terre, pour détruite un de leurs satellites obsolètes (un satellite météorologique Feng-Yun 1C).

En janvier 2020, la Maison Blanche a demandé à ce que la Space Force puisse être dotée d’un budget de 15 milliards de dollars, ce qui exigerait une rallonge budgétaire conséquente. N’oublions pas que l’endettement des Etats-Unis dépasse désormais les 23 000 milliards de dollars, sachant que le déficit se creuse, chaque année, de quelques 700 milliards de dollars supplémentaires. Et dans la mesure où l’Administration Trump multiplie les dépenses et les hausses budgétaires à tout crin, sur fond d’affairisme et d’ultralibéralisme, le Congressionnal Budget Office (CBO) estime que les comptes de la nation devrait connaître, pour la période 2020-2029, un déficit budgétaire fédéral qui pourrait dépasser les 12 200 milliards.

Quoi qu’il en soit, le Pentagone se targue de pouvoir compter sur au moins 167 satellites militaires, selon les chiffres établis en 2018.Or, dans la mesure où les satellites civils (682 recensés) peuvent être utilisés à des fins militaires, notamment en matière de renseignement, de guerre électronique et d’imagerie satellitaire, la donne officieuse est bien différente des déclarations publiques. Quant à la Chine et la Russie, les experts leur reconnaissent une trentaine de satellites militaires chacun.

L’espace, zone de paix fragilisée


On assiste à un début de conflictualités spatiales. Ainsi, bien que les détails de l’affaire demeurent classifiés, un incident non négligeable, survenu début décembre 2019, aurait mis en opposition deux satellites russes (Kosmos-2542 et Kosmos-2543, lancés d’une fusée Soyouz 2-1V Volga), et le satellite américain NRO KH11 (USA-245), mis en orbite depuis 2013, par le National Reconnaissance Office, pour mener des missions de renseignement militaire. Les deux satellites russes ont volé sur la même orbite que le satellite américain, s’en sont approché jusqu’à 160 kms et, selon le Pentagone, auraient procédé à des démarches d’espionnage, vraisemblablement pour cerner les méthodes de collecte des informations du satellite de renseignement.

Le général John Raymond, chef de la Force spatiale, a ainsi révélé l’incident à la presse américaine en février 2020, en soulignant que la dangerosité dans l’espace ne relevait plus de la fiction, sur fond de risques de cyberattaques ou de menaces contre les satellites américains afin de les rendre inopérants.

Cette affaire résonne comme une suite à un incident quasi similaire survenu en 2018, au détriment d’un satellite franco-italien, et reconnu publiquement par la ministre des Armées, Florence Parly. Le satellite russe Louch-Olymp aurait été repéré à proximité du satellite de télécommunications militaires franco-italien Athena-Fidus, dans ce qui est présenté comme une tentative de percer les communications cryptées dudit satellite.

Le général John Raymond expliquant la manœuvre des satellites russes.
Photo USAF

Arsenal spatial


Toujours est-il que les Etats-Unis, au même titre que la Russie et la Chine, développent des satellites tueurs, à l’instar du drone spatial X-37 . Présenté pour assurer des missions au profit d’autres satellites,  ce drone spatial bénéficie d’une capacité de mobilité dans l’espace qui lui permet de s’approcher de n’importe quel satellite, tout en mettant lui-même en place ou en orbite, d’autres satellites, de plus petite taille, qui pourraient être dédiés à des opérations de destruction ou d’annihilation de satellites rivaux.

La militarisation de l’espace est désormais clairement ancrée dans la réalité géopolitique : armes antisatellites, développement des armements à utilisation spatiale, armes à énergie cinétique, cyberattaques. Il faut savoir que, depuis mars 2019, l’Inde a rejoint les Etats-Unis, la Russie et la Chine en démontrant ses capacités de destruction d’un satellite en orbite basse.

Les risques portent essentiellement sur les satellites situés en orbite basse, notamment entre 300 km et 2 000 kms. Les satellites situées au-delà des 2000 kms de distance de la terre sont encore – provisoirement – préservés au regard des technologies en vigueur à l’heure actuelle. La Chine a toutefois fait savoir qu’elle était en mesure d’opérer à n’importe quelle altitude.

Reste à savoir si, à terme, le « Traité sur la prévention du placement des armes dans l’espace extra-atmosphérique, des menaces ou du recours à la force sur des objets de l’espace extra-atmosphérique »  (PPWT) sera ou non remis en question. Un vide juridique entoure la définition même de certains termes flous comme « outer space object », « use of force », ou « threat of force ». Et on n’y mentionne même pas les missiles anti-satellites.

C’est pour ces raisons que la Chine et la Russie, en 2008 puis 2014, ont demandé à ce que le traité soit précisé. Mais les Etats-Unis refusent une telle option, car ils savent pertinemment que le flou permet le développement des armes antisatellites (ASAT) ou même des armes à énergie dirigée (Directed Energy Weapons), à savoir les lasers, les ondes électro-magnétique à forte puissance, ou armes à radiofréquence, qui peuvent rendre inopérante une installation ennemie.

La course à l’armement dans l’espace est donc bien en cours, à tel point que le Department of Defense a demandé qu’un budget soit alloué à la mise au point des lasers et diverses armes antisatellites .En parallèle, il s’agit de développer, toujours et encore, les systèmes de défense via le « Space Surveillance and Tracking (SST) » pour détecter et surveiller les satellites, surtout ceux qui émanent de nations rivales.

L’intégralité de l’article est parue dans le magazine Opérations spéciales (n° 42 – mars-avril 2020)

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(*) Pascal Le Pautremat, docteur en Histoire contemporaine, diplômé en Défense et Relations internationales, est Conférencier et Chargé de cours dans diverses grandes Ecoles de Commerce, à l’Université de Nantes ainsi qu’à l’UCO d’Angers. Il a aussi enseigné à Sciences-Po Paris, à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr ainsi qu’à l’École de Guerre, avec laquelle il collabore toujours comme directeur de mémoires.

Auteur de plusieurs ouvrages et de quelques centaines d’articles, spécialiste des crises et conflits contemporains, il s’est tourné depuis 2017 vers les sociétés et les structures publiques en matière d’analyses géopolitiques et géoéconomiques, de positionnement à l’étranger, d’analyses des Risques et Opportunités Pays. (cf www.actiongeos.com ).

Auditeur de l’IHEDN, il est rédacteur en chef de ESPRITSURCOUF, site dédié aux questions de géopolitique, économie, défense et sécurité.


Bonne lecture et rendez-vous le 29 juin 2020
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