MOYEN-ORIENT :
ENTRE CHAOS ET MUTATIONS

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Le Club des Vingt (*)
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Le Moyen-Orient, zone stratégique, est au premier plan des priorités de politique étrangère de la France en raison de sa proximité géographique, des liens historiques et culturels qui nous unissent, et des menaces sécuritaires qui en proviennent. Or la situation de cette région n’a jamais été aussi préoccupante. Le Club des Vingt nous en brosse ici un tableau pour le moins inquiétant. L’action de l’Europe en général et de la France en particulier y semble discrète, voire marginale.
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égion traditionnellement en turbulences, le Moyen-Orient est tombé depuis le début du siècle dans un chaos aux multiples facettes. Les printemps arabes intervenus à partir de 2011, puis les hiraks, ont touché la plupart des pays du Moyen-Orient et ils ont tourné court : leur échec s’est souvent accompagné d’une répression brutale. L’absence d’oppositions unies et crédibles, la résilience des gouvernements autocratiques, un appui limité des pays occidentaux contribuent à expliquer cet échec.

Viviers de djihadistes

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Mais les ingrédients qui ont provoqué ces soulèvements sont toujours là et les dirigeants de ces pays doivent tenir compte des opinions publiques qui aspirent à une meilleure gouvernance et à plus de libertés. On a assisté à la multiplication des Etats faillis que sont devenus l’Irak, la Libye, la Syrie, le Liban, le Yémen. Cette faillite est caractérisée par la déliquescence des pouvoirs étatiques qui sont incapables d’assurer leur autorité sur une grande partie du territoire national, par leur faible légitimité auprès des populations, par la désorganisation des services publics, par la présence de nombreuses milices qui bénéficient souvent d’un soutien extérieur, par des économies sinistrées où les pénuries sont encore aggravées par la pandémie de coronavirus mal maîtrisée.

La situation en Syrie nourrit des foyers de tension qui ont un impact en Europe : le camp d’al-Hol où se trouvent notamment des familles de djihadistes français, la ville d’Idlib où sont regroupés des éléments radicaux, les 4 millions de réfugiés qui résident en Turquie sont autant de sources de préoccupations pour les autorités européennes.

Cette situation ne peut que favoriser la persistance de viviers de djihadistes qui, à travers les réseaux des mouvements d’Al-Qaïda ou de l’Etat Islamique sous leurs différentes appellations, restent très présents sur le terrain et plus encore par l’idéologie qu’ils propagent. Malgré son reflux après les batailles de Mossoul et Rakka, l’Etat Islamique conserve des enclaves en Syrie comme en Irak, des réseaux souterrains un peu partout, tandis qu’Al-Qaïda contrôle une grande partie du sud-est du Yémen.

La guerre que mène l’Arabie Saoudite contre les Houtis du Yémen provoque une crise humanitaire d’une ampleur inédite. Photo Pixabay

Israël et Iran

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La récente crise intervenue en Israël, en Cisjordanie et à Gaza, sur fond de confusion dans la politique intérieure israélienne, a montré la persistance de la question palestinienne. La promptitude des Palestiniens à se mobiliser est encore très forte, le Hamas dispose de capacités offensives structurées et a une vision stratégique. La crise a fait apparaître les vulnérabilités d’Israël malgré l’efficacité du Dôme de fer. L’opinion publique israélienne a été fortement marquée par les événements qui ont vu s’exprimer une solidarité nouvelle entre Arabes israéliens qui s’affirment comme Palestiniens. Les graves incidents dans les villes mixtes apparaissent comme un avertissement.

La République islamique d’Iran a révélé, malgré son isolement et la vigueur des sanctions qu’elle subit, une capacité de résilience, mais également d’influence, qui a marqué de nombreux succès, en en faisant une puissance qualifiée d’« hégémonique ». Cependant le pays est sinistré sur le plan économique et social et l’opinion aspire à la levée des sanctions. Le pouvoir a montré une volonté de négocier un accord qui a conduit, en juillet 2015 à Vienne, à un gel de son programme nucléaire. Grâce à l’action de l’Union européenne, cet accord nucléaire de 2015 a pu être sauvegardé malgré la dénonciation unilatérale de l’administration Trump et, en réaction, le non-respect par l’Iran de certaines de ses dispositions.

L’Iran reste profondément engagé dans la plupart des conflits régionaux et pèse jusqu’en Méditerranée. Son influence est forte en Irak, en Syrie, au Liban, au Yémen et même à Gaza, où la coopération financière et militaire avec le Hamas s’est développée depuis plusieurs années. De son côté, Israël a entamé depuis longtemps une guerre de l’ombre avec l’Iran qui devient de plus en plus ouverte, les frappes israéliennes contre des objectifs iraniens en Syrie sont fréquentes et efficaces. Certains de ses responsables politiques ne cachent pas leur volonté, s’ils l’estimaient utiles, de frapper l’Iran sur son sol. Ainsi un risque d’un nouveau conflit qui aurait des conséquences dévastatrices demeure.

Il semble qu’existe, du côté américain comme iranien, une volonté de revitaliser l’accord de 2015, même si de nombreux problèmes techniques, mais aussi politiques, demeurent, comme le montre la négociation en cours à Vienne.

Mutations dans un Moyen-Orient en évolution rapide

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L’islam politique n’est pas mort : il continue de s’affirmer ouvertement ou dans l’ombre. Il gouverne ou participe au pouvoir dans des pays aussi divers que la Turquie, l’Iran, la Libye, au Qatar, à Gaza. Doha et Istanbul sont les bases arrières et idéologiques des islamistes en exil qui, à travers le réseau clandestin ou ouvert des Frères musulmans, restent très présents au Moyen-Orient. Dans le même temps, les sociétés civiles se renforcent. Elles vont plus vite que les politiques. Les sociétés de tous ces pays sont à la fois plus jeunes, plus éduquées, mieux informées car plus connectées, moins soumises à l’encadrement tribal, mais aussi plus islamisées. De véritables classes moyennes émergent. Des ONG se créent et s’affirment dans le domaine économique mais également social, voire politique.

Les jeunes sont plus nombreux (en Arabie saoudite les 2/3 de la population ont moins de trente ans), mais  sont surtout à la recherche d’un emploi, ce qui est un défi majeur pour tous les pays de la région. L’avenir des jeunes est un souci majeur pour les pouvoirs en place, d’autant plus qu’ils s’expriment plus librement et qu’ils ne sont plus encadrés par les structures traditionnelles. Les actions auprès des sociétés civiles montrent leurs limites comme on a pu le constater en Égypte ainsi qu’au Liban.

Les pays du Golfe se veulent un « modèle de développement ». Il est vrai qu’ils disposent de moyens financiers considérables qui vont encore augmenter avec la reprise de la hausse des prix du pétrole. L’augmentation considérable des montants placés dans des fonds souverains en est la confirmation, qu’il s’agisse d’Abu Dhabi, du Qatar, du Koweït et de l’Arabie saoudite. Il y a la volonté de survivre au pétrole et de diversifier des économies encore trop dépendantes des hydrocarbures. Mais il existe aussi, tout au moins chez certains d’entre eux, une véritable volonté de puissance financière, voire politique, et la tentation de jouer un rôle actif au Moyen-Orient et au-delà. Certes, ce « modèle » est fragile compte tenu de la faiblesse numérique des populations locales, mais aussi du caractère archaïque de la gouvernance confiée à des familles qui tiennent tous les leviers de pouvoir et qui doutent maintenant du sérieux de la protection américaine.

Profitant du déclin relatif de l’Egypte, chef de file traditionnel du monde arabe, de l’Irak et de la Syrie marginalisés, il y a un phénomène de régionalisation, une véritable reprise en main par les puissances régionales. L’Arabie saoudite est un acteur en repli après une politique aventuriste qui a abouti à des échecs. Ce sont les puissances non arabes qui s’affirment. La Turquie, détournée de l’Europe, a développé au Moyen-Orient une politique extérieure active, voire agressive, qui lui a permis d’enregistrer des succès, notamment en Syrie et en Libye. L’Iran a réussi, après que les Etats-Unis lui ont offert l’Irak sur un plateau d’argent en éliminant Saddam Hussein, à devenir une puissance d’influence sur une grande partie du Moyen-Orient arabe. En fait, la politique au Moyen-Orient est de plus en plus le fait de ces puissances régionales qui entendent contrer l’influence occidentale.

 La Russie a bien compris cette nouvelle donne, notamment en mettant en place, avec deux de ces puissances régionales, le processus d’Astana sur le dossier syrien. Quant à Israël, elle a pu, notamment par une diplomatie efficace, normaliser ses relations avec une grande partie des pays arabes et entend réduire par tous les moyens la « menace existentielle » que représenterait l’Iran.

Basculement géopolitique
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Celui-ci se caractérise d’abord par un déclin de l’influence des pays occidentaux de la région. S’agissant des Etats-Unis, ceci relève d’une politique délibérée amorcée par le président Obama et confirmée par Trump, puis Biden. La lassitude de l’opinion publique américaine, la volonté de faire face aux ambitions de la super puissance qu’est devenue la Chine, expliquent cette orientation vers le pivot Pacifique. Cependant, il est clair que les Etats-Unis conserveront des bases militaires qui abritent actuellement 40.000 soldats au Moyen-Orient et qu’ils continueront à apporter à Israël un appui politique et militaire majeur. En cas de non règlement du dossier nucléaire iranien, il est certain que les Etats-Unis resteront vigilants sur l’évolution de la situation dans cette zone.

Cependant, la politique incohérente suivie par Washington, de l’interventionnisme militaire à l’absence de réaction aux initiatives iraniennes, a contribué à leur perte de crédibilité. Le retrait des troupes américaines d’Afghanistan et la reprise du pouvoir par les Talibans représentent un nouveau choc qui ne peut qu’accentuer cette perte de crédibilité. Quant à l’Europe, son influence politique semble devenue marginale compte tenu de ses réticences à s’engager dans le bourbier moyen-oriental et de ses divergences.

Par-delà ce constat, il apparaît que l’image des pays occidentaux s’est fortement dégradée, certains étant qualifiés d’ «ennemis de l’islam ». Cette évolution touche également la France, longtemps épargnée par un tel jugement. Le retour récent du débat sur le voile, la loi sur le séparatisme et la relance de l’affaire des caricatures font que la France ne bénéficie plus de cette aura particulière dont elle a pu bénéficier jusqu’au président Chirac. De son côté, la Russie fait un retour en force, non seulement dans ses fiefs traditionnels, comme la Syrie, qui datent de l’Union soviétique, mais également dans des pays dont l’URSS avait été chassée il y a cinquante ans, comme l’Egypte, et dans de nouveaux pays avec lesquels la relation dans le passé était difficile, tels Israël ou l’Iran.

Enfin, de nouveaux venus s’intéressent au Moyen-Orient, en particulier au Golfe, comme la Corée du sud, l’Inde et surtout la Chine. Celle-ci est devenue, en l’espace de quelques années, le premier fournisseur et client de l’Arabie saoudite, de l’Iran et tend à prendre cette place aux Emirats Arabes Unis et en Irak. La tournée de Xi Jinping, effectuée en 2016, la nomination d’un envoyé spécial, les accords de partenariat conclus avec de nombreux pays confirment cette volonté de présence et d’influence.

Récemment des rapprochements se sont esquissés, liés largement à l’élection du nouveau président américain et aux doutes qui existent sur son engagement au Moyen-Orient. La peur de l’Iran joue dans le même sens, de même que le sentiment qu’Israël devient un acteur pérenne et majeur au Moyen-Orient. Si Israël et les pays du Golfe confirment leur normalisation malgré la grave crise récente, la Turquie se rapproche de l’Egypte et de l’Arabie saoudite. Ryad et Abu Dhabi ont entamé des consultations qui semblent vouloir indiquer une volonté d’apaisement. Il est encore trop tôt pour voir si cette évolution débouchera sur de nouvelles mutations et de nouvelles règles du jeu dans cette région instable.

L’époque implique, dans tous les cas, une capacité d’analyse, de réflexion et d’anticipation très développée sur les évolutions qui vont peser sur les politiques étrangères de la France dans les prochaines années. Nous n’avons pas ,à un degré suffisant, comme cela existe chez plusieurs de nos partenaires, auprès du Gouvernement et de la Présidence, des structures de recherche ou des think tanks spécialisés, axés sur la prévision, les scénarios et les options stratégiques de l’Etat à moyen terme Ces structures existent, elles ne sont pas dépourvues de qualités, mais elles manquent de moyens, de soutien et d’attention au plus haut niveau.

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(*) Le Club des Vingt.

Des personnalités ayant exercé d’importantes responsabilités dans le domaine des relations internationales ont créé « le Club des Vingt ». Libre d’attaches partisanes, il procède à des analyses de la situation internationale et publie des avis et des recommandations. Il a été créé par Francis Gutmann, Ambassadeur de France (décédé en juin 2020)

Hervé de CHARETTE –président du Club-, Roland DUMAS (anciens ministres des Affaires Étrangères), Sylvie BERMANN, Maurice GOURDAULT-MONTAGNE, Gabriel ROBIN (Ambassadeurs de France), Général Henri BENTEGEAT, Bertrand BADIE (Professeur des Universités), Denis BAUCHARD, Claude BLANCHEMAISON, Jean-Claude COUSSERAN, Dominique DAVID, Régis DEBRAY, Yves DOUTRIAUX, Alain FRACHON, Anne GAZEAU-SECRET, Jean-Louis GERGORIN, Renaud GIRARD, Bernard MIYET, Jean-Michel SEVERINO, Pierre-Jean VANDOORNE.

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