AVEC LA CHINE,
CHOISIR LE DIALOGUE

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Le Club des Vingt (*)
Think Tank spécialisé en Relations internationales
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Il ne s’agit certes pas d’abandonner la question des droits de l’homme, si souvent  foulés aux pieds par les gouvernements chinois. Mais il convient de s’interroger sur l’opportunité de politiques de sanctions, dont l’efficacité s’est révélée très faible, parfois contre-productive. Il faut donc changer d’approche, nous dit le Club des Vingt. Ne pas s’aligner sur les USA, et aborder les relations avec la Chine dans le cadre de l’Union Européenne.
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Face à la lutte entre les deux puissances chinoise et américaine, ce n’est que dans le cadre de l’Union européenne que nous pouvons peser. Dans ce cadre, ce qui concerne le commerce international relève de la compétence exclusive de l’Union. C’est la Commission qui élabore les règles s’y rapportant, le Conseil européen qui les adopte, le parlement européen qui les vote. Pour le reste, les relations internationales relèvent des États membres de l’Union (ou de décisions prises à l’unanimité des États dans le cadre de la PESC). Il peut donc y avoir, et il y a, des différences d’attitude entre les gouvernements européens, comme on l’observe très régulièrement.

Relations économiques et commerciales

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L’UE dispose d’un atout de taille du fait que la Chine est notre premier partenaire économique et que le marché européen est le premier marché du monde. Un accord sur les investissements a été signé le 31 décembre 2020, après sept années de laborieuses négociations. Il a pour objet une plus grande ouverture du marché chinois, où les entreprises européennes se heurtent encore à beaucoup d’obstacles de toute nature. C’est un accord qui n’est pas parfait, mais qui est dans l’intérêt des Européens et qui résulte de concessions chinoises, au demeurant déjà accordées aux États-Unis. Il faut souhaiter une rapide ratification de cet accord par le parlement Européen.

Dans le même temps, le commissaire européen Thierry Breton propose un dispositif destiné à surveiller les investissements en Europe, à réduire la dépendance de l’UE vis-à-vis des pays tiers dans des secteurs industriels stratégiques, et à mettre un terme aux distorsions éventuelles de concurrence avec les pays tiers. Ce dispositif, sans le dire, concerne particulièrement la Chine. Il faut tirer les leçons de certaines mésaventures passées comme lorsque le port du Pirée, le fabricant allemand de robots Kuka ou le suédois Volvo sont passés sous pavillon chinois sans qu’aucun mécanisme de contrôle ou d’alerte ne fonctionne.

L’objectif, dans tous les cas, est d’encourager les échanges économiques et commerciaux entre la Chine et l’Europe. L’Europe est et doit rester résolument hostile au protectionnisme. Mais « il faut le faire à nos conditions » dit M. Breton, c’est-à-dire des conditions équitables sur une base de loyauté et de réciprocité. De même, Bruxelles doit veiller à alerter les États-membres lorsque les initiatives chinoises de la Route de la soie s’avèrent inappropriées. Il serait d’ailleurs souhaitable que soit instauré un mécanisme européen d’agrément en la matière.

La France, quant à elle, doit s’employer à combler son retard vis-à-vis de l’Allemagne en ce qui concerne la présence économique et les investissements en Chine.

Cette volonté de promouvoir les relations économiques et commerciales ne fait naturellement pas obstacle à ce que la France et l’Europe s’attachent à identifier les secteurs dans lesquels une dépendance à l’égard de la Chine peut se révéler dangereuse ou inopportune et définissent les politiques appropriées.

Shangaï, ce jour-là comme souvent, embrumée par la pollution. Photo Pixabay

Un dialogue politique revisité

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Nous savons que la diplomatie chinoise peine à s’ouvrir à l’extérieur. Nous mesurons que, dans la période actuelle, il y a chez les dirigeants une tendance au durcissement des comportements, en politique étrangère comme en politique intérieure.

A l’inverse, il semble nécessaire d’ouvrir un dialogue diplomatique actif avec l’UE. En voici quelques exemples, quelques applications concrètes.

Que la Chine prenne conscience de l’émergence actuelle et historique d’une volonté européenne partagée (dont le Brexit a donné un bon exemple), plutôt que de se déconsidérer dans des manœuvres de division plus ou moins vouées à l’échec. La venue d’Angela Merkel et du Président de la Commission européenne à Paris, lors de la visite d’État du Président chinois en France en 2019, allait dans ce sens, de même qu’aujourd’hui le projet d’Emmanuel Macron d’organiser une visite conjointe à Pékin avec la Chancelière allemande et un représentant de la Commission.

La Chine est de plus en plus attractive en Afrique et au Moyen-Orient. Il nous revient à cette occasion de regarder la présence chinoise dans le monde de manière renouvelée et, par exemple, de ne pas la traiter en Afrique selon le vieux paradigme de Fachoda qui régnait aux temps anciens de la rivalité des puissances coloniales.

La lutte contre le terrorisme et la promotion de la stabilité et de la sécurité humaine, dans les régions troublées où se multiplient États faillis et guérillas, sont d’intérêt commun. Ils justifieraient un dialogue avec la Chine et, pourquoi pas, des initiatives coordonnées.

À propos des grands dossiers planétaires, en particulier la lutte pour le climat et la Coopération internationale dans le domaine sanitaire, l’Europe devrait proposer à la Chine de travailler de concert, même s’il s’agit de sujets difficiles dans lesquels la Chine est encore peu ouverte au dialogue.

La France peut également profiter de l’attrait de la population chinoise pour sa culture et les universités. Le soft power français peut progresser en Chine, avec toutes les limites que nous connaissons, en termes de moyens –les consulats français en Chine ne sauraient recouvrir un territoire aussi grand– et de contrôle et surveillance par le pouvoir chinois.

Droits de l’homme : trouver le ton juste

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Voici ce qu’a dit récemment (le 3 juin dernier) la première ministre néo-zélandaise : « il n’aura échappé à personne que, à mesure que le rôle de la Chine dans le monde s’accroit et évolue, les différences entre nos systèmes deviennent plus difficiles à concilier. Nous devons reconnaitre qu’il y a certaines choses sur lesquelles la Chine et la Nouvelle-Zélande ne sont pas, ne peuvent pas être et ne seront pas d’accord. Cela ne doit pas altérer nos relations, c’est simplement une réalité ». 

« Il appartient aux chinois de décider de leurs institutions ». Photo JPF

Ce sont des propos de sagesse. Il ne nous est pas demandé de porter une appréciation sur le régime chinois dont le caractère autoritaire s’est récemment aggravé. Ce régime bénéficie, à l’exception du cas de Hong Kong ou de certaines régions à identité spécifique comme le Tibet ou le Xin Kiang, d’un large soutien populaire. Il appartient aux Chinois de décider de leurs institutions. En revanche, il nous est demandé de dire ce que nous pensons de la répression que subit la minorité ouïghour au Xinjiang. C’est un fait : la communauté internationale s’en est saisie. Les sociétés civiles partout dans le monde en parlent et s’en émeuvent. Il faut le dire à la Chine parce que dans le monde des réseaux sociaux et de l’information en continue, le silence ne marchera plus. Mais nous devons nous tenir éloignés de l’attitude américaine qui a tendance à utiliser cette affaire comme un prétexte pour mobiliser ses amis contre la Chine dans un « sommet des démocraties ». La France se gardera –t-elle d’y participer ?

Sanctions internationales et cyberguerre

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L’Europe doit réagir contre les pratiques chinoises de cyber-espionnage massif technologique et économique visant les entreprises et centres de recherche, ainsi que de cyberattaques d’intimidation dont les pays européens sont victimes (telles celles ayant visé l’AP-HP en mars 2020, et très probablement celle contre Belnet, ayant empêché le Parlement wallon de débattre du sort des Ouïghours le 4 mai).

Face à cela, la France et l’Allemagne, dont l’entente seule est prise au sérieux par la Chine, devraient adopter une politique très ferme dont les éléments pourraient être les suivants : nommer le pays d’origine des cyber-attaquants, proclamer que les entreprises chinoises utilisant des techniques européennes volées à des entreprises victimes de ces cyberattaques seront poursuivies judiciairement et pourront faire l’objet de sanctions commerciales, ne pas exclure des réactions ponctuelles symétriques aux cyberattaques d’intimidation.

La France et l’UE doivent apporter une réponse plus générale aux politiques de sanction chinoises. Ces dernières sont d’autant plus dérangeantes qu’elles témoignent de fortes disparités de traitement par la Chine des États-Unis, d’une part, des pays européens d’autre part. Là où les sanctions avaient pour objectif, par le passé, de faire revenir un protagoniste à la table des négociations, elles ressemblent de plus en plus, aujourd’hui, à une forme de punition. La France et l’UE doivent résister à cette tendance.

Tout ce qui vient d’être dit vise à éviter le retour à une nouvelle guerre froide, à la politique des blocs et à un duopole États-Unis/Chine. Ces réflexions veulent s’inscrire dans le contexte nouveau de la post-bipolarité qui n’est plus celui des alignements figés, des croisades idéologiques, ni d’une lecture géostratégique des relations internationales. Elles devraient permettre à l’Europe de faire valoir au mieux ses intérêts et de s’affirmer comme un acteur international majeur. On ne peut s’empêcher de se remémorer la formidable intuition qui avait conduit le Général de Gaulle à proposer à l’Union soviétique, il y a 60 ans, un rapprochement durable par « la détente, l’entente et la coopération », ni l’initiative qu’il prît par la suite pour renouer avec la Chine de Mao. N’est-ce pas pour les Européens le moment de s’en inspirer ?

Sur la Chine vous pouvez aussi consulter :

– Dans ce numéro l’article de Anaîs Voy-Gillis  sur «  Les nouvelles routes de la soie »
Le dossier Thématique réalisé par espritcors@ire, en 2019 et en cours de réactualisation : « XI JINPING : La Chine à la conquête du monde »

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(*) Le Club des Vingt.

Des personnalités ayant exercé d’importantes responsabilités dans le domaine des relations internationales ont créé « le Club des Vingt ». Libre d’attaches partisanes, il procède à des analyses de la situation internationale et publie des avis et des recommandations. Il a été créé par Francis Gutmann, Ambassadeur de France (décédé en juin 2020)

Hervé de CHARETTE –président du Club-, Roland DUMAS (anciens ministres des Affaires Étrangères), Sylvie BERMANN, Maurice GOURDAULT-MONTAGNE, Gabriel ROBIN (Ambassadeurs de France), Général Henri BENTEGEAT, Bertrand BADIE (Professeur des Universités), Denis BAUCHARD, Claude BLANCHEMAISON, Jean-Claude COUSSERAN, Dominique DAVID, Régis DEBRAY, Yves DOUTRIAUX, Alain FRACHON, Anne GAZEAU-SECRET, Jean-Louis GERGORIN, Renaud GIRARD, Bernard MIYET, Jean-Michel SEVERINO, Pierre-Jean VANDOORNE.

NOTA : ESPRITSURCOUF publie régulièrement les analyses du Club des Vingt

Toutes les Lettres d’Information du Club des Vingt, depuis la première, peuvent être consultées sur le site : https://clubdesvingt.home.blog
Club des Vingt. Siège social : 38 rue Clef, 75005 Paris.
Adresse e-mail : ontact@leclubdes20.fr

Le Club des Vingt est répertorié dans la rubrique Think Tank de la « Communauté Géopolitique, Économie, Défense et Sécurité » d’ESPRITSURCOUF


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