Penser
l’impensable !

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Vincent Gourvil (*)

Docteur en Sciences Politiques
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Vincent Gourvil nous avait habitués à des propos contre les insuffisances de la diplomatie française. Mais cette fois, c’est presque un cri de désespoir qu’il lance devant la montée des périls. Le monde dans lequel nous avons vécu depuis des décennies est en train de s’écroule, nous dit-il, il faut un autre modèle de gouvernance
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« Rien n’est permanent sauf le changement » (Héraclite). L’année 2022 aura été marquée par une multitude de changements (stratégiques, sécuritaires, diplomatiques, économiques, financiers, environnementaux, alimentaires, sanitaires, humanitaires, démographiques…) dévoilés par le conflit russo-ukrainien. Que nous réserve l’année qui sécoule ? Bien malin qui pourrait le dire ! L’anticipation du futur ne semble pas être la préoccupation première de nos dirigeants, concentrés sur la gestion d’un présent incertain. L’adoption en 2022 du nouveau « concept stratégique » de l’OTAN et de la « boussole stratégique » de l’Union européenne ne leur est pas d’un grand secours pour être les bâtisseurs du monde de demain. Dans ce contexte frappé au sceau de l’incertitude, comment changer de logiciel pour adapter la gouvernance internationale aux réalités du moment, entre coercition et coopération ? Finissons-en avec les discours grandiloquents !

Entre guerre et paix
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Nul ne sait à ce jour si les protagonistes clés choisiront la voie de la guerre ou celle de la paix.

Première hypothèse : la poursuite inexorable du conflit russo-ukrainien. Aujourd’hui encore, Russes et Ukrainiens privilégient la voie de la confrontation à celle de la conciliation. Les premiers pour éviter un sentiment d’humiliation, pratiquant une « guerre destructrice » destinée à démoraliser la population et diviser les Occidentaux. Les seconds pour recouvrer l’intégrité complète de leur territoire en pratiquant une guerre de mouvement et de harcèlement. Ce qui est condition préalable pour l’un est inacceptable pour l’autre. La guerre est un dialogue de sourds, chacun campant sur ses positions connues jusqu’au jour où le gagnant-gagnant évolue vers un perdant-perdant. Seul le temps qui passe peut faire évoluer les mentalités des belligérants. Ces derniers doivent tenir compte d’une conjugaison de facteurs internes (poids de l’opinion publique) et externes (poids de la « communauté internationale »). Phénomène de lente maturation que l’on ne peut précipiter au risque de parvenir au résultat inverse de celui escompté. La tâche est loin d’être aisée. Toute guerre, échec de la voie diplomatique, se termine par le retour des diplomates

Deuxième hypothèse : la difficile exploration des chemins de la désescalade. Même si quelques rares voix se font entendre pour envisager une négociation, y compris à l’Ouest, sans parler du Sud (le président brésilien Lula à Pékin), elles sont encore inaudibles tant le temps du dialogue n’est pas encore venu. Quand le sera-t-il ? À court, moyen ou long terme ? Quel sera le catalyseur d’un changement de paradigme qui conduira les ennemis à emprunter une voie pacifique ? Il sera le résultat d’une entente américano-russe, ce conflit étant une guerre par procuration entre Washington et Moscou. Nous savons que les canaux de dialogue sont maintenus entre les deux capitales. Ce qui, en soi, est une excellente chose. Les Américains souhaitent éviter une crise économique et sociale dans leur pays et enfoncer un coin entre Chinois et Russes que la guerre a mis dans les bras l’un de l’autre. Joe Biden rencontre Xi Jinping en marge du G20 à Bali (novembre 2022) pour l’appeler à faire pression sur Moscou et à régler en bonne harmonie leurs différends, en particulier technologiques. Le fil du dialogue, y compris via des tiers, est maintenu. Cela sera-t-il suffisant pour retourner la situation ? Sauf évènement exceptionnel, il est encore trop tôt pour le dire.

Deux présidents : Xin Jinping et Joe Biden. Deux hypothèses : coercition ou  coopération. Photo US Department of State, via Wikimedia commons.

De la voie empruntée par les acteurs du conflit, dépendra le choix d’une nouvelle gouvernance.

Entre coercition et coopération
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Là encore deux hypothèses : poursuite de la confrontation et recherche de la coopération !

La poursuite stérile de la confrontation est une option n’est pas à écarter dans le contexte de conflictualité croissante que nous connaissons depuis plusieurs années. Les risques de dérapage incontrôlés (utilisation d’armes nucléaires tactiques) sont réels. La confiance est toujours plus difficile à rétablir que la défiance à s’installer. Et cela est d’autant plus vrai que l’émotion prend le pas sur la raison, la coercition sur la coopération, l’exclusion sur l’inclusion. Dans une époque où l’on privilégie le vraisemblable au vrai, au réel. Quid de l’avenir de la relation américano-chinoise ? Les sujets de discorde ne manquent pas alors que Pékin avance confiant dans son avenir, inscrivant son action dans le long terme. Quid de la sécurité en Europe en l’absence d’une architecture de sécurité et de confiance (Cf. proposition d’Emmanuel Macron) ? Va-t-on vers une nouvelle « guerre froide » ? Quid de l’avenir de la mondialisation ? Le monde évolue dans un brouillard épais qui peine à se lever. Les diplomates seraient-ils cantonnés au rôle de spectateur d’un monde dont la conduite serait confiée aux militaires ? Admettre l’irréversible prend toujours un certain temps.

La recherche prometteuse de la coopération. Depuis plus d’une décennie, l’Organisation des Nations Unies est impuissante à relever les défis du XXIe siècle faute d’un minimum d’accord entre grandes puissances. Elle se cantonne au registre du déclaratoire, à la manière de la SDN. À l’avenir, elle ne pourra retrouver son rôle de régulateur qu’avec le retour de la confiance. Ainsi, sera-telle en mesure d’actionner le levier de la coopération qui est son cœur de métier. L’effondrement du système multilatéral augmente la responsabilité des États. Sont-ils disposés à faire ce pas ? Rien n’est moins sûr. Et cela alors que le monde connaît de nouvelles mutations. La réunion du G20 à Bali démontre les vertus du dialogue. À défaut de régler les désaccords, elle les encadre, les réduit. Même si une pause n’est pas une détente, elle vaut mieux que toutes les guerres. L’on n’a pas encore trouvé meilleur remède que la voie exigeante de la coopération, celle de la diplomatie, pour canaliser les désordres internationaux, renforcer la sécurité internationale et la stabilité mondiale. Elle doit être recherchée avec volontarisme, détermination. Serons-nous parvenus à ce stade d’évolution en 2023 pour aborder ce changement de paradigme dans les relations internationales ?

Passer au monde d’après
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À toute chose, malheur est bon. D’un mal (le retour de la guerre en Europe), pourra-t-il sortir un bien (un remodelage de la gouvernance internationale) ? Le monde évolue dans un climat d’incertitude absolue, de multiplication des surprises. La scène internationale se transforme. Elle n’a rien à voir avec celle de l’après-Guerre froide. Les plaques tectoniques ne cessent de bouger. Le Sud (« Global South ») revendique le retour au non-alignement, conteste les prétentions universalistes de l’Occident. N’est-il pas grand temps d’interroger notre déni du réel ? Une clarification s’impose pour prévenir une catastrophe prévisible. Peut-on envisager un aggiornamento du système multilatéral comparable à celui mis en place à la fin de la Seconde Guerre mondiale à San Francisco ? Il est incontournable pour surmonter la crise du système multilatéral et refuser de vivre dans un monde dangereux. Il suppose de se placer dans une diplomatie du temps long. Même si l’avenir est la science des ignorants, penser l’impensable devrait constituer la boussole de tous les dirigeants de la planète en 2023 !

(*) Vincent Gourvil est le pseudonyme d’un haut fonctionnaire, par ailleurs Docteur en sciences politiques et expert en relations internationales

Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur.

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